11/09/2011

Il était une fois Mogador

Essaouira,son histoire et sa culture 

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Une vue du port dans les années 1920 

Texte et montage Abdelkader Mana

Reportages photographiques : Abdelkader et Abdelmajid Mana.

Photos anciennes :collection David Bouhaddana et JeanFrançois Clément.Artistes peintres  : Hamza Fakir, Hucein Miloudi, Larbi Slith, Sadya Bayrou, Roman Lazarev 

PRELUDE

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 La ville frémit comme un être vivant sous les fracas des houles. La prière des minarets se répand dans la lumière froide du crépuscule, en échos à la prière cosmique du firmament. Le chien noir qui aboit en bas de la citadelle, effraie les oiseaux de nuit et les fenêtres closes. Une étoile polaire scintille au dessus du rayon vert. Des ombres, tous les soirs, viennent sur les remparts contempler les îles. Frêle humanité qui semble surgir des temps antiques, accentuant l’aspect fontomatique de la ville. 

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 Avec le jour qui point, les gnaoua disent pour annoncer la fin de leur rituel nocturne de la lila : « Ban Dou » (la lumière est apparue).Et au moment de terminer ce livre,je me suis souvenu de cette nuit où une chikhate chantait :

 Ton œil, mon œil

Enlace-la pour qu’elle t’enlace

L’aurore me fait signe

Le bien-aimé craint la séparation.

  J’ai eu alors,le déclic de changer le titre initial de « Sociétés sans horloge », qui me semblait trop ethnologique, inutilement académique et quelque peu ambiguë, en choisissant finalement  l’aurore me fait signe, qui correspond mieux à ma démarche ethno-poétique, qui s’apparente davantage à une « quête » qu’à une enquête. J’écrivais ainsi dans mon journal de route, du vendredi 22 mars 1984 : Il fait encore sombre. Les baluchons et les peaux brûlées trahissent l’origine paysanne des voyageurs : « Vas-y pour changer d’air ; la forêt est le poumon de la ville ; elle réactivera en toi la joie de vivre et d’écrire ». Me dit mon père.La route file droit devant nous ; vers l’Afrique ancienne, vers le Maroc de l’aube. Je cherche des idées neuves qui surgissent de ma pensée comme l’herbe fraîche au milieu de la rosée. Je me surprends à la recherche d’une langue inexistante pour échapper au « français ».histoire,photographie

Comment décrire ces envolées éliptiques d’une multitude de goélands qui déchirent un brouillard azuré au-dessus d’une plage déserte ? Mais je ne trouve pareil aux pierres, que des mots tellement usés...Mon âme est emmurée dans de vieux concepts, mon âme cherche une issue...Dés ma naissance ma langue m’était volée...Il faut tout recommencer, tout repenser...La dérive au pays des Regraga est une issue bénie...Tout ce livre à pour démarche , la « dérive » : dérive vers le cap Sim, dérive vers le piton rocheux d’El Jazouli, dérive vers les rivages de pourpre en quête de  cet aurore glorifié par Ben Sghir dans sa qasida de Lafjar (aurore) :

 Vois le ciel au-dessus de la terre, source de lumière

Les habitants de la terre ne peuvent l’atteindre

Guerre des hommes, ô toi qui dort,

Vois le mouvement des astres

Ils ont éclairé de leur lumière éclatante, les ignorants.

  Dérive enfin, vers ces  couleurs que prend l’âme, à l’approche des énergies  telluriques de la montagne, vers cette galaxie, où chaque peintre est un univers... Il est pourtant loin le temps où les femmes venaient se débarrasser du mauvais sort, recueillir au nouvel an, les sept vagues de l’aube....   Peut-être, en effectuant moi-même « le pèlerinage du pauvre » chez les Regraga, je ne faisais qu’emprunter la voie de mes propres ancêtres ?

histoire,photographie C’est cette dimension affective du temps qui resurgit de l’oubli, cette déflagration du souvenir, qui donnait sa dimension mystique à mon équipée. Mais déjà le centre solaire doré du  mythe dérive avec ses pieds calleux et ses haillons dans la linéarité irréversible de l’histoire.Comme il ne s’agit pas d’un recueil de poésie, mais d’un parcours à travers  le Sud profond, « un parcours du dedans », il fallait contextualiser en sous-titre, avec « le pays de l’arganier »,l’arbre fétiche qui caractérise tout le  Sud-Ouest marocain. L’arganier serait le dernier survivant de la famille des spotacé répondu au Maroc à l’ère tertiaire à la faveur d’un climat chaud et tempéré. Ce qui en fait un véritable arbre fossile. C’est le seul arbre qui pousse tout seul !Décrit pour la première fois en 1219, l’arganier porte le nom latin d’argania spinosa (l’arbre aux épines). Son nom vernaculaire estargan, appellation qui s’applique au fruit et à l’arbre. Arbre de très grande taille à tronc court et tourmenté, écorce en « peau de serpent », ramification dense, rameaux souvent épineux, feuilles subpersistantes. Ses racines peuvent être très profondes, ce qui lui confère des qualités de résistance à la sécheresse. On ne lui connait pas de maladie, et il pourrait vivre jusqu’à 250 ans

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 Je signais à Casablanca cet avant propos en le datant de la nuit du destin 27 Ramadan 1429 correspondant au dimanche 28 septembre 2008, jusqu’à ce dimnche veille du 1erRamadan 1432 correspondant au lundi 1eraoût 2011 où m’a fille Sarah me posa cette question : 

- Comment tu appelle ton livre papa ? 

 J’ai répondu : 

- " Rivages de pourpre » avant de me rétracter : non plutôt « Nostalgie de Mogador "(une manière d'évoquer "la nostalgie des origines")… 

 - Ce n’est pas ainsi que tu l’avais appelé initialement : rappelles-toi, c’était plus jolis,avant  ? 

 -  Ah, oui, ça me revient : « l’aurore me fait signe ».Tu trouve que c’est plus beau ? 

 - Oui, c’est plus poétique en tous les cas… 

 -  Alors désormais ça sera « l’aurore me fait signe »… 

 Quand souffle le vent du nord, il faut pêcher sur l’îlot de « firaoune », mais quand souffle le vent du Sud, il faut aller jusqu’à la grande île. Les goélands y forment une véritable voie lactée aux milliers d’ailes qui vibrent avec douceur, comme des prières bercées par les vagues. 

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Maintenant à Casablanca, nous avons déménagé, moi, ma sœur et ma fille, dans un nouvel appartement, et j’ai dû me rendre tout à l’heure dans l’ancien pour récupérer tous mes  documents : une fois dedans, je n’ai pu m’empêcher de sangloter comme un enfant : mon père et ma mère que je n’ose visiter au cimetière de Casablanca  parce que j’aurai aimé qu’ils soient enterrés sous l’olivier sauvage de Lalla Toufella Hsein, la sainte de la vallée heureuse de Tlit au pays hahî, entre le mont Amsiten et le mont Tama, où j’ai passé toutes les vacances de mon enfance et mon adolescence, au hameau de Tassila, aujourd’hui tombé en ruine et où ma grand-mère maternelle nous offrait le Balghou , à base de blé tendre, d’huile d’argan et de lait de chèvre…  semblent toujours présents dans ce lieu. Le musulman, me dit-on, ne choisit pas sa terre d’élection : il doit être enterré là où la mort l’a surpris. Car la terre entière est temple de Dieu. C’est dans ce vieil appartement de type colonial, qu’on vient d’évacuer comme tous les autres locataires de l’immeuble  lequel sera bientôt rasé, pour faire place à un édifice flambant neuf, répondant mieux à la fièvre immobilière qui s’est emparée de Casablanca , qu’au cours du Ramadan 1986, je me suis rendu compte de la vacuité de mes reportages à Maroc-Soir (où l’on passait du coq-à-l’âne du jour au lendemain), et du même coup de la valeur de mes notes sur le daour des Regraga de 1984-1985 : j’ai alors retiré d’un couffin, que j’avais acheté en pays chiadmî, la dizaine de calepins écrits en français mais aussi en aroubi – le dialecte du pays chiadmî – et je me suis mis à écrire avec frénésie dans une espèce d’extase mystique, d’une manière continue avec seulement quatre heures de sommeil : si bien qu’à la fin du Ramadan, le livre était pratiquement écrit… La journée est également bouleversante par les messages de solidarité et de soutien de mes amis Manoël Pénicaud et Falk van Gaver, qui m’encouragent à écrire ce livre, sans lequel je m’enfoncerais à jamais dans le silence et l’anonymat. Et je me dis en cette journée bouleversante, que les valeurs humaines que j’ai perdues avec la mort de mes parents, je peux les retrouver lorsque le destin vous amène à rencontrer l’amitié et la fraternité humaines. Sans quoi, je le répète, à quoi bon écrire dans un pays qui accorde un sort si peu enviable aux choses de l’esprit…« Le journal de route » que j’ai écrit sur les Regraga, est non seulement un « style », mais un héritage : Chez nous les Arabo-Berbères, et en particulier les Marocains, on excellait uniquement dans la littérature de voyage – le fameux adab Rihla lié au pèlerinage à La Mecque et dont le prototype était celui d’Ibn Battouta, qui décrit son voyage de Tanger à la Chine. 

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La société marocaine reste une société de tradition orale : il n’y a pas de reconstruction du réel par le récit. Le vécu ne laisse pas de trace. Or sans traces écrites, selon la conception occidentale, il n’y a ni mémoire ni progrès au niveau de la pensée. L’un des enseignements fondamentaux que j’ai reçu de Georges Lapassade, en menant ensemble, une vaste enquête sur « la parole d’Essaouira » au début des années quatre-vingts, c’est non seulement l’obligation de tenir une sorte de compte – rendu sur les apprentissages de chaque jour, mais surtout la vertu pédagogique du « compte-rendu » : au retour de mon pèlerinage chez les Regraga, il venait chaque soir m’écouter : en lui racontant ce qui s’est passé, je me rendais compte que mon subconscient avait enregistré des faits pertinents à mon insu. Mais sans son écoute attentive, je n’aurais certainement pas produit telle ou telle idée intéressante, comme faire le lien avec « l’essai sur le don » de Mauss, « l’éternel retour » de Nietzsche, ou « l’observation participante » de Malinowski : on produit autant par soi-même que par l’écoute amicale de l’autre. Comme me le disait si bien mon ami Georges Lapassade : dans ton cerveau et dans le mien, il n’y a que de l’eau ; la véritable étincelle jaillit dans l’interaction entre les deux. C’est du dialogue que naît la lumière…

D’ailleurs, ce n’est pas un hasard que la philosophie naisse du compte rendu que faisait Platon, des dialogues qu’entretenait Socrate avec ses disciples. C’est ce qu’a toujours voulu dire mon père qui me répétait inlassablement que la vérité jaillit comme une lumière des échanges qu’entretiennent les esprits. Ce livre est né de l’échange épistolaire avec mon ami le poète Falk Van Gaver : Il faut, lui écrivais-je, que nous continuons cet échange, jusqu’au jour où en jaillira peut-être de la lumière, en tout cas une voie à suivre, une voix à écouter, un livre à construire. En espérant un jour rencontrer ce « duende » dont parlait si bien Garcia Lorca… « Suivons la lumière », me répondit-t-il.histoire,photographie

 Une quête spirituelle donc comme c'est souvent le cas chez les poètes marocains.Ainsi de Sidi Kaddour El Alami : il était un maître, et les connaisseurs du melhûn sont ses « adeptes », dans le sens où ils n’ont pas un simple rapport esthétique avec cette poésie, mais un rapport mystique proche de la possession rituelle. Et le producteur de melhûnqu’on appelle Sejaï n’était pas non plus un simple poète, mais un mejdoub, une sorte de fou de Dieu, auquel on élève parfois un mausolée après sa mort. Les initiés – ces priseurs de tabatières, ces joueurs de ronda qui semblent « tuer le temps », sont en fait en quête permanente de la sjia, cette sorte d’extase, cette voie mystique que la poésie et le chant rendent possible. En ce sens, le melhûn devient un besoin fondamental pour l’équilibre spirituel et psychique de l’individu. Une sorte de « drogue poétique » à laquelle on s’accoutume autant qu’au tabac à priser. C’est en cela que cette poésie diffère fondamentalement de ce qu’on entend généralement par « poésie » dans notre monde moderne : son but n’est pas esthétique, mais spirituel. Une quête du "hal"en somme. Etat de celui qui est possédé par la transe. La confrérie des Ghazaoua chante le hal en ces termes :  

    Le hal, le hal, Ô ceux qui connaissent le hal !  

    Le hal qui me fait trembler !  

    Celui que le hal ne fait pas trembler, je vous annonce ;  

    Ô homme ! Que sa tête est encore vide  

    Ses ailes n’ont pas de plumes  

    Et sa maison n’a pas d’enceinte  

    Son jardin n’a pas de palmier  

    Celui qui est parfait, la calomnie ne l’effleure pas  

    Sidi Ahmed Ben Ali le wali  

    Prends-nous en charge, Ô notre cheikh !  

    Sidi Ahmed et Sidi Mohamed  

    Ayez pitié de nous. »  

Selon Sidi Abderrahman el-Majdoub, le meilleur poète Marocain jusqu’à maintenant qui produisait sa poésie sous l'emprise du "hal" :

« Essaouira périra par le déluge

 Un vendredi ou un jour de fête,

Marrakech est un tagine brûlant,

 Fès, une coupe transparente.... » 

 En guise de commentaire à ce quatrain un pèlerin me disait au printemps des Regraga : « On raconte que le Mejdoub était fou. Mais tout ce qu’il disait arrivait. L’œil verra ce que l’oreille entend. On raconte qu’il était fou, mais il voyait avec « l’œil du cœur ». l’œil – la vision du Majdoub – n’est pas simple regard ; il est « l’œil du monde », comme disait Schopenhauer : « le pur connaître »...

Abdelkader Mana

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 PREMIERE PARTIE

LES SAISONS PRINTANIERES

                             Les sept vagues de l’aube                                                      

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 Essaouira, le 9 août 2003

J’ai marché, marché à n’en pas finir, depuis la baie immense et lumineuse d’Essaouira, jusqu’au-delà du cap Sim, sans rencontrer âme qui vive, hormis quelques tourterelles perchés aux branchages squelettiques et desséchés des mimosas. Car les dunes de sable sont d’une brûlure insupportables. J’arrive enfin à la crique où finit le cap Sim et où commence la baie sauvage et préhistorique de Kawki. C’est à ce moment-là — après m’être baigné dans l’océan glacial d’un bleu turquoise – qu’au bruissement des vagues, et sous le soleil zénithal, j’ai enfin le déclic salvateur : je proposerai à la revue française Immédiatement un article sur la jeune poésie du zajaldans le Sud marocain. Le cap Sim et le Zajal. Béni soit le cap Sim pour m’avoir fait une telle offrande de poésie.histoire,photographie La mer

 Je ne l’ai pas trouvée là où elle posait ses mains

 Où est partie la mer ce matin ?

 Était-ce un poète qui serait passé par là ?

 La mouette

 Il n’a pas trouvé sur quoi écrire son désarroi

 Était-ce un poète qui serait passé par là ?

 De deux coquillages,

 Une pierre de sagesse me parvient

 En se roulant vers moi

 Était-ce un poète qui serait passé par là ?

 Il se demandait le long du fleuve :

 Était-ce

 Un poète

 Qui serait

 Passé

 Par

 

 ?

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Je me suis rendu au cap Sim, puis à Kawki. Cela fait un trajet de vingt-cinq kilomètres à pied par une côte sauvage et magnifique. Bien entendu, je pense très fort à mon père décédé le 14 décembre 2002, qui est à l’origine de mon projet d’écriture : sauver de la ruine, les fragiles empreintes de ceux que nous aimons, c’est ne pas les perdre totalement. Et voilà, qu’à mi-parcours, je tombe sur un coquillage rare dans les parages, et pas n’importe lequel : une nacre . C’est le type même de ces coquillages avec lesquels mon père décorait les tables d’arar (thuya) durant toute sa vie de labeurs, de sueurs et de prières. Chez les Argonautes du Pacifique occidental aussi, la circulation des coquillages souleva (blanc) et mwali (rouge) signifie, d’une certaine manière, le retour de la mémoire des morts. Pour quiconque, une telle rencontre nacrée est simple coïncidence, pour moi, c’est l’esprit toujours vivant de mon père, qui m’envoie ainsi ce message cosmique pour apaiser ma désolation et ma solitude.histoire,photographie 

OUI, « l’instant est une coquille de nacre  close ; quand les vagues l’auront jeté sur la grève  de l’éternité, ses valves s’ouvriront. » Shoshtari
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 Un peu plus loin, au milieu du cap Sim, je découvre une plante médicinale du nom vernaculaired’ajebbardou, que deux jours auparavant, ma mère m’avait

réclamée : on malaxe cette plante charnue avec de l’huile d’olive et l’on s’en enduit le corps pour se débarrasser des mauvais esprits — les esprits du vent qu’on nomme ariah  ou on la met sous l’oreiller d’enfants souffrant de cauchemars. Ma mère souffrait d’hallucinations dues à une tumeur au cerveau et elle en a besoin pour cette raison.

 Les deux messages cosmiques signifient aussi que mes racines profondes se trouvent dans ces lumineux rivages et que, partout ailleurs, je pourrais peut-être gagner plus d’argent mais serais toujours comme une nacre hors de l’eau, une plante hors de sa terre nourricière.histoire,photographie

 Essaouira, le 10 août 2003

 Face au crépuscule et au hadir (grondement de mer) mon ami Raji me fait de vive voix le récit de ses poèmes dont celui dédié à ces marins que les femmes attendent au rivage et qui ne reviennent jamais :

 Chaque vague est un ancien pêcheur

 Mort de noyade

 La vague peut-elle se noyer en elle-même ?

 La mer est plus longue qu’une canne de pêcheur

 Ce n’est pas moi qui le dis

Ce sont les fuites d’eau au travers des mailles du filet.

Métaphore des espèces en voie de disparition en ces parages — algues, poissons, arbres, hommes, culture — la grande coupe de forêt à laquelle procèdent des bûcherons aux environs du cap Sim : des mimosas et des eucalyptus qui ne fleuriront plus cette année. Les bûcherons brûlent tout, sauf ce genre de thuya, qui pousse aux abords de l’océan, parce que contrairement au thuya de l’Atlas, dont se servait mon père en tant que marqueteur, il ne repousse jamais après la coupe.

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 histoire,photographie Se faufiler au milieu des chèvres qui ruminent parmi les arganiers, voilà en quoi consiste la volupté sauvage du lieu. Mais pour combien de temps encore ce sanctuaire incarnera-t-il les rêves — poètes de notre farouche adolescence ? Déjà des gîtes d’étapes y sont aménagés, des dunes y sont labourées par des cohortes de touristes à motos, à chevaux et à faux méharis de cirque.

 Entre les racines du cœur et l’esprit de la terre

 L’arbre déteste la hache

 Et le visage du bûcher

 Il préfère le serpent multicolore

 Qui glisse comme le désir sur sa peau

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  Brûlure du midi au cap Sim, fraîcheur des algues à la lisière des eaux douces et des eaux salées, envol d’oiseaux de mer au gré des alizés esprit de la terre qui nous rattache aux morts, à nos morts ; brûlure des interrogations, déracinement des hommes.

 Lundi 18 août 2003

 Journée lumineuse. Abondants arrivages au port. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, Essaouira est port méditerranéen sur l’Atlantique. Non seulement en raison de son histoire ancienne de port-relais entre les caravanes de Tombouctou et les caravelles de la lointaine Europe, mais aussi en raison des mutations en cours : tout ce que compte la médina de beaux riads est désormais entre les mains de résidents venus de l’autre rive et de l’autre vent. Le pouvoir brutal et imperceptible de l’argent.

 Un sentiment de dépossession semble s’être emparé des natifs de la ville vendue au plus offrant. Ils se sentent marginalisés, expulsés de leur propre ville. Hors jeux. Même la culture — ou plutôt ce qui en tient lieu, en termes de communication version marketing  y est désormais animée d’une manière extravertie. Le fait d’être un Ould Blad (enfant du pays), ne vous donne aucune légitimité pour bénéficier des substantielles prébendes du sponsorat que génèrent des festivals forcément internationaux. Au contraire. Tout ce qui dans le local ne peut pas rimer avec le global est exclu. Ainsi les Gnaoua riment avec les musiques du monde, par rapport à ces gens de l’ombre que sont devenus les Hamadcha, les Aïssaoua et autres musiques de l’extase. La reconnaissance de la culture locale est désormais tributaire de la mode et de l’esthétique dominante au niveau mondial. Tout ce qui n’est pas moderne dans le local est destiné au Musée de l’ethnographie, lui-même relégué aux oubliettes de l’histoire depuis 1989. Développement local sans la participation des locaux. C’est cela aussi, la mondialisation.

 « On a vendu les clés de la ville », disait mon père.

 On a vendu la ville tout court  et ô suprême dérision, au nom de la sauvegarde même de la ville ! Le tiers des maisons de la médina est désormais aux mains d’Allemands, de Bretons, d’Italiens, de Danois, d’Anglais, d’Américains. Il y a même une Zimbabwéenne blanche, toujours élégante, par-delà les âges.

  Et la vente aux enchères continue ! Ici, les gens sont pauvres, m’explique un courtier de la ville, lorsqu’ils entendent cent millions de centimes, ils cèdent immédiatement leur maison. Des quartiers entiers sont maintenant occupés majoritairement par des Européens. Bientôt, il va falloir un visa aux Marocains pour accéder à la médina…

 Pour le moment notre vieille maison n’est pas à vendre. Par le passé, elle appartenait au négociantTouf El Âzz, l’un des actionnaires du bateau à voile Le Prophète qui reliait Essaouira à Marseille.

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 Avec la bataille dite d’Isly, qui préfigurait au Maroc la pénétration capitaliste et coloniale, les habitants ont pu retrouver après l’accalmie leurs maisons et leur culture. Avec la mondialisation, les nouvelles règles du jeu édictées par l’OMC et l’argent - roi – tout est à vendre l’ethnopeinture des artistes « singuliers » comme les plus belles filles de la ville, les habitants risquent de ne plus retrouver ni leurs maisons, ni leur culture. Quand les écarts de niveau de vie confinent à la provocation, comment les échanges « psychologiques » peuvent-ils être équilibrés entre l’autochtone et l’allogène ? Des Souiris de souche disent qu’ils sont reçus avec moins d’égards que les résidents européens par les autorités de tutelle. Vraie ou fausse, une telle perception est la traduction d’un climat qui rappelle une urbanité de type colonial.

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 Morts sont les gens du Rzoun, cette compétition chantée, ce charivari carnavalesque, qui opposait jadis, à chaque nouvel an, les deux clans de la ville : les Béni Antar, ces gens de la mer et de l’Ouest, aux Chebanates, ces nomades du désert, du feu et de la terre. Avec la disparition duRzoun, c’est un peu des repères de la ville qui se perdent :

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  Permettez-moi donc d’avouer

 Les soucis qui m’oppressent

 Et si je meurs, que personne ne me pleure

 Mais quel est votre chef ô Chebanate ?

 Osman à la tête bossue

 Et à la bedaine serrée d’une cordelette ?

 Et qui est votre chef Ô Béni Antar ?

 Ali Warsas traînant au port son chien

 Éternellement sur son âne ?

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Le modèle culturel urbain est menacé de disparition, en tant que corporation d’artisans, en tant que confréries religieuses, en tant que communautés de voisinage et de sentiments.

 Devant le chalet de la plage, une sculpture de Miloudi à la signification sans équivoque : « Main basse sur la ville ». Le patron du chalet de la plage n’en revient pas des spéculations en cours :

 -  Les Européens arrivent ici avec un petit capital, achètent une maison, la transforment en restaurant, et la revendent quelques années plus tard à dix fois son prix. Et dire qu’ils sont venus « investir » !. 

histoire,photographieDe démographiquement majoritaires, les habitants de la ville sont devenus psychologiquement et politiquement minoritaires. Il est d’ailleurs significatif que  Dar Souiri ait été en même temps le siège du Centre culturel français, en attendant qu’il soit transféré à la vieille demeure où l’explorateur Charles de Foucauld fut reçu en 1884 par un orchestre andalou animé par des musiciens juifs et musulmans, dont le chantre mogadorien David Iflah… À Essaouira, les pouvoirs — à commencer par celui du Makhzen — sont toujours venus d’ailleurs.

 Partout s’installent des bazaristes venus du Grand Sud. Dans une ville-bazar. Il n’y a plus d’artisans incrustant la nacre dans les essences de l’Atlas. Les artisans meurent, émigrent ou noient leur chagrin dans le vin.

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L’atelier fermé de mon père

 Je passe devant l’atelier de mon père : fermé.

 Celui d’Amseguine, le maître des rebouteux, également.

 Celui de Ba Antar avec ses tables d’arar aux dessins géométriques et floraux complexes, aussi.

 Les grands maîtres de l’artisanat local morts, ne reste plus qu’un immense bazar. Les Rifains en nouveaux seigneurs du port, les Sahariens pour les bazars, et les Européens pour les riads, voilà la nouvelle configuration du peuplement d’une ville où il faut être désormais du tourisme ou ne pas être. De « carrefour culturel », Essaouira n’est plus qu’une station balnéaire, où la plage – le convivialtaghart de notre enfance, jadis dédié aux compétitions sportives entre quartiers est désormais vendue aux résidents d’hôtels de luxes et quadrillée de policiers, à moto, à cheval et à pied, et le soir venu, violemment éclairé par de puissants projecteurs : surveiller et punir… Il est loin le temps où les femmes venaient se débarrasser du mauvais sort, aux sept vagues de l’aube, le temps où des devineresses berbères prédisent l’avenir en écoutant des térébratules fossiles, le temps où l’on n’osait pas s’approcher des vagues les nuits obscures, de peur d’être frappé par les déesses de la mer. Bref, il est loin le temps des ensorcellements et des mystères. Voici venu le village planétaire des marchandises… et des rencontres virtuelles des solitudes.Seul le mellah,le quartier juif, taudifié histoire,photographie

et en partie effondré, échappe encore à cette balnéarisation mondialisée, parce que trop exposé aux embruns. Mais guère pour longtemps…(on peut lire en bas de la photo en noir et blanc: "Street in JewsTown,Mogador).Au mellah un flot de touristes est invité par un guide à visiter une vieille maison juive sur laquelle est écrit :« Cette maison est à vendre : porte ouverte à l’acheteur ». 

histoire,photographieC’est au pied de cette même maison témoin d’une période révolue qu’un jour, vers le coup de seize heures, alors que je m’amusais avec les enfants de Papes  qui possédait le bain maure du même nom, où en 1949 Orson Welles avait tourné des scènes d’Othello  que par un cri déchirant, j’avais découvert pour la première fois la séparation et la mort… La juive qu’on voyait toujours avec son mari au balcon, avait brusquement surgi à sa fenêtre, éplorée, se frappant la poitrine : elle venait de perdre pour toujours le compagnon de sa vie, et pour nous, le voisin d’une autre vie, d’une autre ville… Le mellah est maintenant mémoire béante ouverte sur le ciel et le vent, en attendant son improbable sauvegarde par l’UNESCO.histoire,photographie

 Le Mardi 19 août 2003

 Ni ciel, ni mer, un seul bleu éclat de lumière. Au fond de la baie, un pêcheur retire son filet vide de l’océan et de l’azur. De mon oncle paternel – Da Omar le coléreux poissonnier adepte de la confrérie disparue des Aïssaoua, mort une aube des années soixante-dix, il se souvient encore. Cela me rassure, que notre nom ne soit pas totalement éteint, puisque la baie s’en souvient toujours. Le vieux pêcheur fournissait mon oncle en captures d’une baie jadis poissonneuse :

 - Au lieu-dit « Ma Lahlou » (eau douce, là où une source jaillit à la lisière des vagues, où se désaltèrent les récolteurs d’algues), je pouvais prendre dans mes filets, jusqu’à soixante-dix kilos d’ombrines et de loups. L’ombrine ne coûtait qu’un demi -dirham le kilo, et guère plus de trois pour le loup. La sargala (la bonite) qui a disparu des parages, on la jetait aux chats.histoire,photographie

 Sous la roue de sa bicyclette jetée à même le sable, gît l’unique capture du jour : une pauvre serelle. Où sont passés les poissons ?

 - En vingt-quatre heures, je n’ai rien pêché. Mais celui qui a trouvé sa gana – terme utilisé par les artisans locaux dans le sens de « disposition d’esprit propice à la création » - en travaillant avec la mer, ne peut plus travailler avec les hommes.

 Au moment de nous quitter, il m’offrit la serelle :

 - Tu trouveras plus loin de quoi la griller.

 Je lui offre pour ma part une grappe de raisin. Cette année, les raisins sont certes aussi sucrés et charnus que d’habitude, mais leur taille est anormalement petite. La sécheresse en est la cause, mais aussi les rejets chimiques du complexe phosphatier de Safi, qui auraient affecté les oliveraies de la plaine atlantique et les fonds marins. Un ânier nous offre le feu :

 - Ne me remerciez pas, ne sommes-nous pas enfants de la même ville ?

 - Nous sommes la ville elle-même, lui rétorque Raji. Nous sommes son sourire amer quand elle se dénude face au miroir. La ville, c’est du ciment mêlé au secret.

 - Quel secret ?

 - La peur du silence au fond de la nuit. Mon ombre et ton ombre effacées.

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 La mer gronde sous le vent et déjà l’homme à l’âne n’est plus que mirage au fil des dunes.

 « Le monde est tout ce qui arrive », disait Watsenstein.

Et ce qui nous arrive en ce moment est d’être là, face à nous-même et à ce fantomatique cormoran étalant ses ailes noires sur les rochers à la lisière des vagues :

 - L’ombre s’efface, constate Raji. Mon ombre et ton ombre effacées. Nous ne sommes que des fantômes invisibles.histoire,photographie

 Lieu de communication et d’écriture, karkora, le tas de pierres sacrées que la mer couvre et recouvre au gré des marais et des saisons. Parole de récolteur d’algues :

 - Il faut récolter une grosse quantité d’algues, pour avoir une galette d’orge. 


Et pour retrouver la paix de l’âme, le violon bleu cherchera en vain la femme, pour jouer sur sa poitrine la musique des flux et des reflux des nouvelles lunes… Une musique douloureuse, sur la trace de ceux que nous avons aimés et que nous n’avons jamais retrouvés. La mer et l’amour ont l’amer en partage, m’écrit Falk. Et c’est le légendaire aède berbère qui le dit :

 De tous ceux qui sont passés

 Hélas, tu te souviens,

 Tu connaîtras que la vie n’est rien qu’un chemin

 Au port, le patron du restaurant  Coquillages  un ami d’enfance  me promet une sortie en mer, avec un sardinier ou un chalutier, le vendredi ou le samedi prochain. Un Raïs rifain me recommande vivement le chalutier Azzam II (quelque chose comme « le deuxième souffle »), d’une part, parce qu’il parcourt plus de milles qu’un sardinier, et d’autre part, parce qu’on y mène une véritable vie sociale à bord. Une ultime raison me décide : le chalutier lève les amarres à l’aube.

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Le vendredi 22 août 2003

 Aux affaires maritimes, on ne voit pas d’inconvénient à ce que je sorte en mer avec le navire de mon choix, à condition qu’on m’enrôle sur la liste d’un équipage…

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  - Quatre heures du matin largua d’ici éclate de rire Abahhû croisé à la porte de la marine, qu’on encensait jadis pour apaiser les esprits de la mer. Ce nom d'abahhû signifie "gland" en berbère.Dans le subconscient maghrébin, la mer est toujours synonyme de mort.

 - C’est quoi « largua » ?

 - Larguer les amarres en espagnol.

 - Te souviens-tu de sargala ?

 - Nous l’appelions « poisson juif », parce qu’il était très apprécié au repas du shabbat. Les Français l’appellent « bonite », je crois.

 - Ça fait des lustres que ce sargala a disparu ?

 - On le retrouve plus qu’aux rivages du Sahara, du côté de la Mauritanie. Une espèce en voie de disparition au même titre que d’autres poissons migrateurs.

 Raji s’enthousiasme pour mes projets d’écriture en haute mer :

 Le poisson ne se lave pas le visage le matin,

 La mer est son visage lavé.

Depuis ce blanc sel, depuis ce bleu éternel

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Avant que les portes de la ville ne se ferment le soir, une femme grimpait au sommet du vieux figuier pour scruter à l’horizon l’improbable retour du bien aimé, mort de noyade. En vain, elle adressait ses folles suppliques à la nuit et à la mer :

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 La mer est le marin lui-même

Toi, la veuve, ton mari n’est point mort

Il est redevenu vagues

Car, terrien, il ne l’était que par erreur

L’âme de la lune attire la mer vers les vagues

Ton mari n’est pas mort

Il est revenu au bleu originel des vagues

Il est revenu au blanc-sel originel

À l’infini itinéraire des éternités

Ô veuve, ton mari n’est pas mort !

Terrien, il l’était par erreur

Seule la mer est à même de rectifier

Les généalogies et les origines

Pourquoi grimpes-tu donc au vieux figuier ?

Qu’il soit à Bab Marrakech ou à la porte de la marine ?

Les racines de cet arbre vont te murmurer ses nouvelles

Tel le vieux voyant de la ville

Qu’est moi-même avant de naître

L’arbre est le mirage de l’âme secrète

De la mer dans un coquillage

Ce qui scintille au lointain horizon

N’est pas la chandelle qui illumine ce cap Sim

Mais l’âme éternelle du marin

Au plus profond des vagues

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La peur du grand large, chacun l’exorcise à sa manière, moi par l’écriture, mon frère Majid par l’achat d’une arganeraie, juste avant son départ pour la France. L’écriture et la terre, c’est pour partir sans jamais partir.

 Le samedi 23 août 2003

 1 h 30. J’ai peu dormi. Le jeune mousse m’avait demandé de me présenter au port à 2 heures du matin. C’est la première fois que j’accompagne un chalutier en haute mer. Et si je n’en revenais pas ? Ces derniers temps un paquebot aurait heurté au Sahara un chalutier : tous les marins sont portés disparus. Je pars avec de l’eau, des raisins et des figues. Il va falloir se couvrir, car froide est la haute mer. La ville dort encore. Elle est silencieuse. Mais une fois franchie la porte de la marine, énormes grondements de moteurs :

 Le grondement des navires lointains

 Nostalgie de qui à qui ?

 La plupart des équipages quittent les cales où l’on s’endort, allument les lumières, s’activent sur les ponts, mettent simultanément les moteurs en marche. Le port s’endort. Le port se réveille. J’arrive à temps : le chalutier Azzam II où je suis enrôlé est toujours à quai. Le jeune mousse vient me souhaiter la bienvenue à bord.

 - Tout l’équipage est au courant que je suis du voyage ?

 - Bien sûr, on t’a enrôlé in extremis, alors que la Marine fermait déjà ses portes. Sans quoi vous seriez resté à quai

 On ne larguera les amarres qu’à l’approche de l’aube. On ira du côté de cap Sim, qu’on appelle aussi « trou espagnol », parce que les navires s’y mettent à l’abri des tempêtes. Si je retrouve ainsi le cap Sim, c’est signe que je suis en train de prendre le bon cap. En haut des mâts, j’entrevois le croissant de lune. Il fait sombre. De petites barques quittent le port. C’est pour la pêche à la langouste. Les mouettes survolent les bateaux en éternelles gardiennes du port. Et de Raji me survient ce poème :histoire,photographie

  À l’oiseau couleur d’âme

 Des battements d’ailes

 En guise d’à-Dieu.

 On ira loin, plus loin que le cap Sim.

 Légère brise, « cette chevelure du vent » qui scella mon amitié au jeune poète :

 Pour apaiser ses gémissements

 Elle peignait la chevelure du vent

 Le coquelicot n’est que brise

 Si son parfum n’était si fort

 L’abeille amoureuse l’aurait dédaigné

 Ô mon fils, lui a-t-elle dit

 Quand on a annoncé au coquelicot

 Qu’on doit lui couper la tête

 Le coquelicot enlaça et embrassa son propre sang

 Au coquelicot les rites funéraires furent des noces

 Ô mon fils lui a-t-elle dit

 La mer, sa magie et sa grâce

 On a cru pouvoir l’enfermer dans un cercueil

 Mais sa veine déborda d’une blessure salée

 Et brisa le cercueil

 La mer, ne la fait pas monter par une canne

 Ne la fait pas monter au bord d’un hameçon

 Laisse la mer à la mer

 Laisse la mer à sa guise

 « Pour la pensée, les signes ont la même importance qu’eût pour la navigation, l’idée d’utiliser le vent afin d’aller contre le vent », écrivait le mathématicien autrichien Gottlob Frege. L’idée d’utiliser le signe pour aller contre l’amnésie et la mort. C’est en cette même heure sombre de la nuit, que mon père nous a quittés : il parvint dans un dernier souffle à prononcer le nom qu’il m’avait donné. Les prières augmentent les lumières des étoiles, et jettent un pont par-dessus la mort.

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Quelle idée blessante fait tourner le sable ?

 Les vides de son hémorragie

 Sont cousus par la montée écumante du sel.

 Quelle idée blessante fait tourner le sable ?

 Ce qui te fait gronder ô mer

 N’est pas la mer

 Ce sont les blessures du martyr Hallaj

 Quelle idée blessante fait tourner le sable ?

 Mille et un clapotis de rames l’apaisent.


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 On s’active sur le pont. Hormis un marin autochtone Chiadma, tout l’équipage est d’origine rifaine. On prépare les filets, on actionne le treuil, on largue les amarres. Il est exactement 3h30, quandAzzam II s’engage dans la baie sombre. Derrière nous la ville dort encore. Mer calme tant que nous sommes dans la baie protégée de la houle par l’île au large. Mais une fois franchie cette barrière, vertige tant que durera le cap vers le sud. Au sombre firmament, le croissant de lune. L’équipage rejoint à nouveau la cale pour dormir. Le chalutier vogue par-dessus les grosses vagues, en draguant le filet à vive allure : racler les fonds marins de sorte qu’au passage les poissons se trouvent pris au piège.

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 Tel un cancre aveugle

 Le marin libère la lune de ses filets

 En point d’interrogation ( ?)

 Maintenant la proue ne pense qu’à l’hameçon

 La mer est un hameçon

 Qui dort

 Dans la tête

 D’un homme bleuhistoire,photographie

 Il lui arrive de pêcher, des poissons dont il ne connaît même pas le nom

 La mer perdue,

 La mer qui n’a laissé aucune trace,

 Renaît en permanence sous forme de poèmes,

 Qui lèvent leur chapeau à sa majestueuse étendu bleu 

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 Au levé du jour, bleu d’azur, bleu profond, une caravelle se pose sur le mât. Une lourde charge ralentit le dragage. Était-ce une grosse prise ? Une de ces baleines qui hantent les parages ? De soixante-seize brasses de profondeurs, on retira finalement une énorme météorite. Des poulpes, des crabes, des coquillages, des dorades et des sérails frétillants. Le Raïs décide de rentrer au port. Entrer en mer, c’est mourir. En sortir, c’est renaître. De quelle lumière est l’horizon ? La mer l’a surpris de nuit, par un coup de pinceau couleur d’azur.histoire,photographie

 Le soir de mon départ pour Casablanca, la campagne électorale bat son plein. Elle ne me concerne point. J’apprends le décès d’Abdelaziz, le dernier infirmier des Béni Antar. Il vivait reclus depuis longtemps. On l’a enterré presque incognito, alors qu’il y a quelques années toute la ville aurait suivi son cortège funèbre. Avec lui, c’est un peu d’Essaouira de notre enfance qui meurt. Et puis ce terrible Haïkou de mon ami Raji :

 Dans les innombrables urnes

 Un seul mort

 Le pays

 Cette terre où nous sommes nés, nous appartient-elle toujours ? Avant l’écriture et après l’écriture, le silence.

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 Cap Sim au loin...

Société sans horlogehistoire,photographie

« Je me suis dit : c’est le moment de l’écriture. J’ai pris en compte dans mes calculs les quatre éléments suivants : le feu et la terre, l’eau et l’âme, ainsi que les sept planètes et les vingt-huit manâzil. Je les ai divisés par les douze astres qui correspondent aux manâzil de bon augure. J’ai compté les sept jours de la semaine qui correspondent aux sept esprits nés de la lumière du trône céleste qui commande aux armées des jnûn !(djinns) »

Il s’agit d’une qasida-talisman  d’un certain Haj Saddiq Souiri, ayant vécu à la fin du XIXèmesiècle, où l’amoureux use de magie pour contraindre les démons à lui ouvrir l’une des sept portes du château où se trouve sa bien - aimée. L’auteur cite dans cette qasida, du genre malhûn, tous les livres jaunes de la magie le Damiati, en particulier, les chiffres sept et soixante - six : les sept saints Regraga s’arrêtaient à une etape dite de « soixante  six », juste avant d’escalader la montagne de fer. Les vingt-huit manâzil dont il s’agit dans cette qasida intitulée Jadwal (talisman), sont des mansions lunaires. Plus complètement les manâzil al-kamar, sont les mansions lunaires, ou stations de la lune. Elles constituent un système de 28 étoiles, astérisme ou d’endroits dans le ciel près duquel la lune se trouve dans chacune des 28 nuits de sa révolution mensuelle. Le système des mansions lunaires a été adopté par les berbères, à travers des canaux encore inconnus, puisque le mot manâzil figure déjà dans le Coran (X, 5, XXXVI,39) Voici l’identification astronomique de quelques mansions lunaires citées à travers les dictons du calendrier agricol :

  1. al-nateh, Arietis
  2. al-boulda, région vide d’étoiles.
  3. Saâd Dabeh, capricorni
  4. Saâd al-Boulaâ, Aquarii
  5. Saâd saoud, capricorni
  6. Saâd Lakhbia, aquarii.
  7. Batnou al-hout, andromedae...

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    Au Maroc, le calendrier agricol est  fondé sur ces 28 mansions lunaires. Des calendriers de ce genre étaient déjà connus au moyen-âge. Ils proviennent de traditions astro-agricoles plus anciennes dont on trouve des parallèles chez Ptolémée et à Babylone.

    Lors de mon séjour au Haut-Atlas, je me suis rendu compte, que je n’avais pas la même mesure du temps que mes interlocuteurs : ils raisonnaient en termes de calendrier julien, alors que je raisonnais comme tout citadin selon le calendrier grégorien. Il m’a fallu du temps pour me rendre compte, que lorsqu’ils disent par exemple que la saison des fêtes commence au Haut-Atlas le 1er août julien, il faut entendre le 13 août grégorien : il faut systématiquement ajouter 12 jours au Julien pour obtenir son correspondant grégorien. À chaque période de 12 jours correspond unemanzla,qui sont au nombre de vingt huit, au cours de l’année julienne.

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 Chaque manzla se caractérise par des particularités météorologiques qui ont un impact direct sur le faune, la flore et les activités agricoles. Le fellah dispose d’un répertoire de dictons pour fixer lesManâzil. Ainsi dit-il des trois Manâzil de nivôse et des deux Manâzil de pluviôse dont les frimas sont pénibles mais néanmoins nécessaires au renouveau de la vie :

 - Manzla de la Boulda, le 21 décembre : « le froid de la boulda atteint le cœur ».

- Manzla de Saâd Dabeh, le 6 janvier : « Saâd Dabeh, ne laisse au chien aucune force pour aboyer, ni de chair à l’agneau pour être sacrifié, ni de sperme à l’esclavon pour forniquer ».

- Manzla de Saâd Boulaâ, le 17 janvier : « Saâd Boulaâ, envoie-le faire des courses ; il n’entendra pas ; donne-lui à manger, il ne se rassasiera pas ».

- Manzla de Saâd Saoud, le 30 janvier : « à Saâd Saoud, l’abeille gèle sur la branche et l’eau coule dans la moindre brindille ».

- Manzla de Saâd Lakhbia, le 13 février : « à Saâd Lakhbia, sortent les vipères et les faucons ».

 Les manâzla, sont donc des étapes dans le temps comme le note Ibn Ârif :

  « Les vertus qui s’avancent dans la voie mystique pour arriver à la connaissance parfaite, à la gnose qui couronne l’union divine, sont des manâzil (étapes) ».

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   L’année se répartit donc en manâzil, période d’une douzaine de jours, toutes portant un nom pittoresque, et dont la succession commande, encore de nos jours, l’agriculture traditionnelle. A ce propos, on lit dans le Qânûn d’al-Ioussi : 

   « Le printemps, parce qu’il est modéré, les forces ne s’y accroissent, pas plus que les nourritures ne peuvent faire de mal, car la saison les contraint. Pas d’inconvénien à s’y livrer à beaucoup d’exercice, à l’acte sexuel. On y pratiquera la saignée, un jour serein, tranquille, satisfait. On évitera tout souci ce jour-là, la contrariété, la peine, la pensée, l’étude des livres et l’acte sexuel. La veille, le jeûne  et les fatigues diverses, on les reservera à la pleine journée, sans qu’il y ait faim ni réplétion...  L’été, en raison de sa nature brûlante et sèche, on s’abstiendra de toute chaleur en fait d’aliments et de boissons. Ainsi l’on évitera le miel, l’ail, les oiseaux, les pigeons. On mangera du frais et de l’humide : viande de veau gras vinégrée ou à la courge. On mangera du concombre, de la pastèque. Alléger le vêture, réduire l’exercice et l’acte sexuel (qui joue un grand rôle, décidément, dans cette diététique), éviter la veuille, dormir davantage à la sieste... »

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 L’automne viendra puis l’hiver. Pour l’automne, il est fait allusion à un pain de ce dhurah qui se prononce en dialecte maghrébin drâ, à savoir le « sorgho », qui joue un cetain rôle dans l’alimentation des foules bédouines.        

Les véritables spécialistes du calendrier dans la tribu sont les fquih. J’ai surpris l’un d’entre eux au milieu de planches coraniques en train d’écrire un jadwal (talisman) à l’encre couleur safran, pour une femme qui le lui avait commandé. En guise de calendrier julien, il me brandit un kunnach où je vois écrit au smakh, sept tétrades, mnémotechniques, dont chaque lettre correspond à uneManzla. C’est un véritable calendrier-talisman. Il me récite le même calendrier sous forme deqasidachantée : souci de mémorisation.

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Le recours au secret vise à entretenir la profession d’astrologue. Ainsi, le fellah incapable de franchir « l’enclos du temps » qu’il fera et que recèlent les lettres et les chiffres magiques, va recourir au service de celui qui dévoile le secret des astres aussi bien pour l’avenir de ses vaches que pour le sien propre.Dans un manuscrit consacré au calendrier agricol, on peut lire entre autre, à propos du mois de janvier (Yennaïr) : « On fait en ce mois la prière du Dohr quand l’ombre du style atteint neuf pieds, et l’açr, quand elle atteint sept. »

         Par pied il faut entendre la longueur moyenne d’un pied d’homme, et non le pied de 33 cm, autrefois en usage en France. Le mot pied traduit ici l’arabe qadam. Ceci nous montre à quel point dans les sociétés sans horloge, le temps était à la mesure de l’homme. Je me souviens d’un jour d’été où khali H’mad mon oncle maternel, en marge de l’aire à battre, nous démontrait l’heure qu’il est en mesurant sa propre ombre par le nombre de ses pieds mis bous à bout. On retrouve là le principe du cadran solaire, qui servait aussi à fixer les heures de prière, le seul moment de la vie sociale où la ponctualité est requise : partout ailleurs, on trouve mille et une excuses, pour battre en brèche la ponctualité. C’est en cela que la société marocaine demeure « une société sans horloge », c'est-à-dire sans ponctualité. Le fameux incha Allah ! Or la ponctualité, c’est la modernité. Ce dérèglement de l’horloge sociale, qu’on rencontre partout y compris dans les entreprises les plus modernes (de la télévision qui ne respecte pas le timing de diffusion à l’avion qui ne décolle pas à l’heure), on peut l’attribuer à cette ambivalence, cette ambiguïté,  que mon ami J.P.Hugoz appelle « l’à peu-prêisme » des marocains .Bref, à l’intrusion de l’irrationnel y compris dans les institutions les plus modernes

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     Nous sommes entrés de plein pied dans les temps moderne mais sans régler notre horloge saisonnière sur les fuseaux horaires de la modernité. « Ce décalage horaire » est cause d’immobilisme, de perte de temps et d’argent, comme on le constate d’une manière flagrante durant ce mois lunaire du ramadan 1429 (septembre 2008), où toutes les activités humaine sont au « ralenti », où toute les décisions sont en « instance » c'est-à-dire reportées sine die, et où tout semble suspendu à l’heure de la rupture du jeun, y compris le caractère lunatique des jeuneurs. Société déboussolée, où les repères de jadis ne fonctionnent plus et où les nouvelles règles du jeu ont du mal à se mettre en place. C’est ce dérèglement de l’horloge sociale et des institutions qu’évoque Fatima Mernissi lorsqu’elle parle de « la peur-modernité ». Or sans ponctualité point de modernité : pas de train à l’heure, pas de travail à la chaîne, pas d’exploits athlétiques, pas de capitalisme.Dans les sociétés paysannes, on n’avait pas besoin de l’horloge des villes parce qu’on n’était pas « pressé par le temps ». On ne produisait pas cette abstraction nommée « argent » mais les fruits de la terre-mère, au gré des saisons. Même l’argent est un « don » du ciel, une « offrande » Le temps, c'est-à-dire la vie, n’était pas nécessairement de l’argent, mais ce plaisir convivial que prenait mon père à faire sa sieste à l’ombre d’un olivier, pour régler son horloge biologique sur l’horloge cosmique.C’est ce temps pour soi que j’ai vécu moi-même au printemps de 1984, en suivant le daour (pèlerinage circulaire des Regraga) :  «  Dans mon ivresse, j’ai complétement perdu la notion du temps, ce qui compte ici c’est le mouvement du soleil et de la lune, c’est de savoir qu’on est dans la période des fèves et des petits pois, au seuil des moissons auxquelles succèdera la période des raisins et des figues. Le reste n’est que bavardage et vent inutile. »

  Cette horloge végétale a été également signalée par Malinowski : Pour fixer un rendez-vous, le chef d’une île trobriandaise, offre un cocotier couvert de bourgeons avec ce message : « Lorsque ces feuilles se développeront, nous ferons un sagali (distribution) ».Ces cycles végétaux sont liés au retour régulier des planètes et des saisons. D’où cette conception circulaire du temps, revenant périodiquement à ses origines, fêté par des rites également périodiques et circulaires aussi bien chez les Regraga que chez les Trobriandai.

En cours de route une paysanne m’interpella un jour en ces termes :

Revenez nous voir au temps des raisins et des figues !  

 Les fellahs ont donc une autre perception du temps qui n’est pas celle du calendrier grégorien ni de l’horloge des villes, mais celle du cycle lunaire subdivisé en manazil.

Les circumambulations des Regrga coïncident avec l’équinoxe du printemps. Le 21 mars, la « fiancée rituelle », dont l’ancêtre est Achemas (le soleil, cet arpenteur de l’espace qui concourt avec la pluie à la fécondation terrestre) se dirige vers la « clé du périple ». Sauf pour l’année bissextile où les jours néfastes d’Al hussoum coïncident avec l’équinoxe. On reporte alors le départ au jeudi suivant. Car c’est dans ces jours que les peuplades de Âd et de Thamoud ont été anéanties par un vent mugissant et impétueux : « Durant sept jours et huit nuits  tu aurais vu ce peuple renversé par terre comme des troncs évidés de palmier » (Coran).

histoire,photographieLes derniers jours de cette manzla de mauvais augure sont marqués par l’apparition des cigognes et des aigles. Les pluies qui tombent en ce moment sont déterminantes, pour la croissance des plantes. Le dicton dit : « Si la terre s’abreuve bien à Batnou al-hout (ventre du poisson) dis au Nateh (6 avril) de souffler le tocsin ou le clairon ».

 La fin du daour coïncide avec les bénéfiques pluies de Nisân. La période de Nisân s’étend du 27 avril au 3 mai de l’année julienne et le daour est clôturé le 28 avril. L’eau qui tombe à ce moment a des propriétés merveilleuses et guérit une foule de maladies : elle  favorise la croissance des cheveux des femmes, elle donne même de la mémoire aux élèves, qui font alors des progrès surprenants dans la récitation du Coran. Les Regraga y procèdent à la vente aux enchères anticipée du tribut sur l’élevage et les Chiadma commencent à tondre leurs moutons. Généralement, à cette période, il faut juste un peu de pluie pour faire pousser le maïs. Ce sont les bénéfiques pluies de Nissane. On en conclut non pas que la clôture coïncide avec les pluies de Nissane, mais qu’elle tombe pour annoncer la clôture.

 

La plage se laisse coiffer par de petites barques en bois

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 Les cabines de la plage étaient d'abord en bois puis en pierre de taille s'ouvrant en arrêts de poisson sur la plage avant d'être démolies par le conseil municipal présidé par Tahar Aifii au début des années 1980 : le même qui a résé les vieux cimetières de Bab Marrakech et qui a détruit les marchés du centre de la médina ainsi que le vieux marché des orfèvres et des bijoutiers.Voici le plus récent témoignage sur le cimetière de Bab Marrakech publié sur facebook par un jeune de la ville : 

« Le lundi 5 septembre 2011, alors que je rentrais par Bab Marrakech , j’ai vu pleurer amèrement un français âgé de plus de soixante dix ans   :  

- Qu’est ce qui vous fait pleurer ainsi ? Lui demandé-je.  

- Un ami d’Essaouira, me répondit-il. Il s’appelait Brahim et il était enterré au cimetière de Bab Marrakech. Je venais régulièrement me receuillir sur sa tombe. Mais cette fois ci je n’ai trouvé ni cimetière ni tombe pour me recueillir. Qui est responsable d'une telle profanation ? Qui s’est permi d’effacer ce lieu de mémoire ?  Puis, aux pas de charge il se dirigea vers la municipalité, probablement pour y trouver un début de réponse à cette question douleureuse qui le tarrode désormais :  Pourquoi en terre d'Islam un tel mépris pour la mémoire des morts? 

      Le centre ville fait maintenant pitié par comparaison à celui d' hier : il n’y a plus ce bel ordonnancement des corps de métiers de jadis, où les marchands des quatre saisons occupaient un segment à part de celui des forgerons et des marqueteurs. Il y avait même un édit municipal du Protectorat qui interdisait le mélange des genres, des torchons d'avec les serviettes comme on le constate maintenant. Aujourd’hui nous constatons avec désolation une indescriptible anarchie où les marchands de pacotilles envahissent allègrement l’allée des bouchers et où plastique et aluminium viennent se placer au beau milieu des  vendeurs de fruits et légumes. La ville connaît une alarmante dégradation de son tissus urbain et de sa qualité de vie : elle passe pour ainsi dire du statut d'une ville Méditerranéenne sur l'Atlantique , d'une Cordoue en pays de l’arganier,  à celui d' une bourgade rurale décrépie donnant  raison à un Orson Welles à qui on demanda un jour au soir de sa vie:

- Maître, pourquoi vous ne revenez pas à Mogador de vos anciens amours?

- J'ai peur que la ville ne soit plus le Mogador que j'avais connu...."Leur répondit-il. Quand à Abdelkébir Khatibi qui y a vécu à la même période voici ce qu'il pouvait en dire : 

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Froide, souvent balayée par le courant des cannaries, la plage monte de l'eau, poussée par un horizon légèrement courbé. Il faut un regard pâle et malicieux pour éviter les grains de sable, qui attaquent quand on tourne la tête, et s'envolent gentiment dans tous les sens.La plage se laisse coiffer par de petites barques en bois, fuguant tranquillement en une série monotone; cela arrange bien les choses si s'habitue le regard, on appuie sur l'oeil et la ligne s'aligne, elles, les barques mignonnes, maisons de poupées, on a affaire à un peu de vent fougeux, qui mord mieux? Pas même les vagues, car elles se bousculent, comme pour s'excuser, elles contournent au loin un îlot, prison dedans, près du port, l'empire portugais avec la marque massive de ceux qui croyaient enchaîner les hommes à la pierre. Ville à vendre disent maintenant les gosses.Il y a dans cet urbanisme costaud, le rêve grandiose des pirates de l'histoire.Là aussi, vent sableux déjouant la majesté de ces forteresses, je pointais vers la mer, à travers les canons enfourchés, le cri.Le Dieu de notre enfance est-il mort, cent fois mort,jeté sur les rochers?Orsen Welles y tourna son Othello, ténébreux, décisif, un couteau.La ville qui y figurait, recrutée à coup de dollars, connait par coeur le drame de la reine assassinée.Ainsi, la jalousie, reine à vendre aussi. Coquille entourée de sable, cette ville s'ébauche en une miniature aux couleurs tendres, et je tais d'autres vibrations: la surprise du soleil, la ville se recrovillant et le parfum d'argan, lieu commun du sud marocain et impression douceâtre d'un vol continu.Le mellah n'est pas loin, d'autres odeurs, un autre dialecte légèrement chantant qui me faisait pouffer.Je happais des calottes de vieux bonhommes, et les vendais.Avec l'argent, on recommençait dans l'autre sens.Il serait dit que lejuif refera l'histoire à rebours, prisonnier d'une différence millénaire.Ce ne sont que légendes d'Anciens. Paix!Paix!Paix!"histoire,photographie

. Le chalet de la plage avait ouvert ses porte au tout début des années 1950, c'est à dire en plein tournage d'Othello : Orsen Welles, se rendait souvent à ce nouveau restaurant accompagné du fils aîné des Papes, colons qui possédaient une ferme à Chichaoua et à qui appartenait  le bain maure où eut lieu d'ailleurs une des scènes du film....Dans cette lettre Orson Welles explique que c'était le marché au poisson qui tenait lieu de bain turc!

histoire,photographieEt le meilleur endroit qu’on pouvait trouver pour Chypre n’était pas Chypre, évidemment, les films étant ce qu’ils sont , mais Mogador. Nous étions près de ces merveilleux remparts où nous avons trouvé tant de plans importants…Mais quand nous sommes arrivés à Mogador avec notre grande équipe italienne (elle était énorme, avec à sa tête le très distingué A.Brizzi, l’un des plus grands cameraman italiens, et qui sait combien de gens, peut-être trente cinq ou quarante) et la troupe au grand complet…Donc quand nous sommes arrivés à Mogador, en avion, nous nous sommes installés dans nos garnisons qui étaient très modestes, parce que c’est tout ce qu’il y avait à l’époque dans cette ville . J’ai commencé à attendre !...

Tandis que nous étions là à Mogador, il nous vint l’idée que peut-être nous pourrions fabriquer nos costumes ( qui n’avaient pas été commencé, à Rome, ou qui, s’ils l’avaient été , devaient être entre les mains de la police) , que nous pouvions faire faire nos costumes par les tailleurs juifs de Mogador qui vivaient très heureux en ces jours révolus…Donc on a engagé des tailleurs juifs , on leur a montré , des reproductions, de Dames et de Messieurs, de Capocco, et aussitôt ils se sont mis à les faire…Il y avait des bains turcs à l’époque ; tout ce qu’on avait à faire , c’était d’entourer les têtes des personnages avec des serviettes et de les photographier au dessus de la ceinture. Nous empruntâmes , un peu d’encens à la cathédrale voisine, remplîmes le bain turc de vapeur(d’ailleurs, ce n’était pas le bain turc, mais le marché de poissons). C’est au milieu des bouffées d’encens et de l’odeur de poissons décomposés que nous avons tourné sur plus d’une bobine et demie, cette séquence si prenante et si périlleuse du meurtre de Roderigo.Orson Welles 

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Au début des années cinquante, le souvenir était encore vivace du tournage d’Othello par Orson Welles à Mogador. Le soir on le voyait souvent méditer sur la grande place du syndicat d’initiative.histoire,photographieDans le film, on reconnaît surtout « Tik-Tik » avec son luth au pied des remparts de la Scala de la mer. « Tik-Tik » est mort récemment en ivrogne à la vieille impasse d’Adouar qu’évoque en ces termes le rzoun, vieux chant de la ville : 

Ô toi qui sen vas vers Adouar 

Emporte avec toi le Nouar  

La rime est un jeu de mot entre « Adouar » (le nom de la sombre impasse supposée cacher les belles filles de la ville) et le « Nouar » (le bouquet de géranium et de basilic). 

Mon père me racontait qu’un jour Orson Welles se présenta à son atelier alors qu’il était en train de terminer une magnifique table en bois d’arar, décoré de dessins géométriques complexes et de rinceaux d’inspiration andalouse. Quand mon père dit à Orson Welles le prix de la table en question, le cinéaste américain en fut offusqué :  

À ce prix-là, lui dit-il, je briserais  cette table sur ma tête plutôt que de la vendre !

 

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 La maison et le bain "Papes"

 Les Papes étaient nos voisins et leurs enfants nos amis. En leur compagnie nous avons connu les moments de bonheur les plus intenses de notre enfance. Charles, Michel et Patricia Papes, de petits français en plein quartier arabe! Ensemble nous explorions à la lisière des vagues, de petits coquillages dissimulés sous le sable, nous construisions nos châteaux éphémères sur la plage, et plus loin encore nous rejoignions les ruines du palais ensablé au fond de la baie où au milieu des algues et des rochers aux eaux limpides nous recherchions les frétillantes crevettes grises ainsi que les têtards de l'oued ksob et les escargots que nous récoltions sous les pluies battantes à l'ombre des mimosas en fleurs de Diabet…

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 "Coquille entourée de sable, cette ville s'ébauche en une miniature aux couleurs tendres, et je tais d'autres vibrations".Abdelkébir Khatibi(La mémoire tatouée).     

Des années plus tard j’ai appris que Michel Papes, mon ami d’enfance avec lequel je jouais dans les sombres ruelles de Mogador et que je retrouvais avec un immense plaisir à chaque retour de l’été, serait mort d’un accident de voiture en France. Ce jour là j’ai rêvé que je courrais après lui sur la plage immense et lumineuse et qu’au moment de l’attraper il s’est envolé au ciel comme s'envolent les oiseaux de ces rivages….

La mort violente qui vient ainsi briser l’élan de la jeunesse est des plus insupportable.Le souvenir de mon ami défunt Larbi Slith me revient avec la mue de chaue printemps et le départ de « la fiancée de l'eau » des Regraga, qu'il visitait à la fin des années 1980 en espérant que leurs prières apaiseront les douleurs du cancer qui le tenaillait à la gorge et qui a fini par l'emporter. Les premiers rudiments de l'art islamique, il les a appris à l'école coranique : en lavant sa planche d'une sourate apprise pour la remplir d'une sourate nouvelle, il fit le lien entre le chant sacré qui illumine son cœur et la belle forme qui éblouit son regard. Les belles lettres ne sont jamais muettes ; elles sont la voix céleste qui illumine le monde, le sens sans lequel la vie n'a pas de sens. L'artiste garde ainsi, au fond de lui-même, cette nostalgie du paradis de l'innocence, cette première découverte inouïe du divin. La calligraphie orne ainsi le ciel de la toile comme une nuée d'oiseaux migrateurs, empreintes de caravanes errantes dans le désert, odes arabes rythmant le déhanchement des chameaux, procession cosmique dans les hauteurs stellaires, célébration de l'aube du temps, stèle funéraire :

« J'écris sur ma toile, disait le peintre mystique Larbi Slith, en miniature, les mots qui ouvrent chaque sourate et qui représentent l'invisibilité et la puissance de Dieu. J'orne mes toiles d'un alphabet dansant, chantant, un alphabet qui parle, il parle d'horizons lointains, il parle de moi, embryon au milieu de la sphère tendre et chaleureuse. » 

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 Vue d'Essaouira depuis les ruines du palais ensablé(ph.Abdelmajid Mana)

L'art est ici proche de ces pratiques mystiques où l'on pensait que la perfection nominale consiste à conjurer les esprits des sphères et des astres. Plus une forme est belle, plus elle a de la chance de faire sortir l'artiste de son île où souffle un vent de crabe, pour le livrer à l'univers éblouissant des idées. 

Né au cœur - même de la médina d'Essaouira - qu'il a rarement quitté- Larbi Slith était un oiseau de mer, un être fragile au milieu des tempêtes. Il portait en lui, l'extrême sensibilité du musicien, la tendresse du peintre et la détresse de l'artiste. Il incarna, pour nous, l'éternelle jeunesse des « fiancées du paradis », leur errance sauvage, leur douleur solitaire. Après avoir raclé les guitares des années soixante dix, il s'était mis à communiquer avec les formes cosmiques : il peint la rumeur de la ville, la baie immense et lumineuse, les haïks immobiles, les sphères de la marginalité et du silence, les prières de la nuit et le soupire de l'océan. Chaque toile était pour lui une épreuve de la purification et une prière. Son art était une lutte continue contre les souillures de ce monde et l'épaisseur de son oubli. Son microcosme de signes et de symboles archaïques sont la « trace » de la transfiguration du monde par les visions oniriques. Pour lui, la peinture fut une trace, et la « trace » est la forme suprême de la lutte contre la fuite du temps. Il était habité par l'urgence de créer, par le désir d'éternité. Chez lui, la peinture devenait un tatouage de la mémoire par les couleurs du destin, une procession des saints vers les soleils éclatés...Et les lumières énigmatiques du rêve émanaient de ses couleurs étranges. Les couleurs que prend l'âme à l'approche des énergies telluriques de la montagne. Mais la douleur retira avec les énergies vitales, les couleurs chaude de sa dernière toile ; il y mit un éclipse du soleil, un ciel de linceul, des racines aériennes emportées par le vent vers l'au-delà des êtres et des choses. Il était notre Rimbaud de la peinture, une fleur de la morte saison pour qui les aubes d'hiver sont cruelles et navrantes entre toutes : « Mais vrai, j'ai trop pleuré, les aubes sont navrantes... ». Peintre mystique, l'art fut pour lui, une secrète hégire vers Dieu. Par nos larmes intérieures, au cœur de l'hiver - le 4 octobre 1989 - nous confiâmes une part de nous-mêmes, à la colline du bon Dieu. « M'cha zine Oukhalla H'roufou » : le beau est parti mais il a laissé ses alphabets , ses traces...

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 Pavillon encore debout du palais ensablé au fond de la baie(ph.Abdelmajid Mana)

     Lors de mon pèlerinage au Musée de Boujamaâ Lakhdar – placé sous le signe du faucon de Mogador – je me suis mis à l’ombre d’un immense arganier au feuillage luisant, et aux ramifications complexes. La veuve du « magicien de la terre » vint m’y rejoindre pour me raconter que les femmes du pays hahî se rendent en cortège chantant à cet arganier sacré, portant sur la tête des paniers remplis de coquillages, de semoule et de beurre. Une offrande dédiée à l’autel du dieu de la végétation pour qu’il éloigne des champs les nuées de moineaux  dévastant les moissons. 

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Au cœur de l’été de 1989, Boujamaâ Lakhdar le magicien de la terre fut le seul artiste maghrébin à participer à l’exposition internationale organisée à Paris par le Centre Georges Pompidou, sur le thème :  les magiciens de la terre. Conservateur et créateur du Musée d’Essaouira, il fut précurseur dans la mise en valeur des expressions populaires. Ce qui importait pour lui, c’était la mémoire d’abord. Une mémoire qui soit, en même temps, le miroir de nos joies et de nos peines, de nos fêtes et de leurs parures, de notre manière de travailler la terre et de transformer la matière. Initié aux manières de faire des « maâlams » et à leur « empire des signes », il en fit la synthèse dans des compositions artistiques fort savantes ; des tables tournantes autour desquelles se créait la communication, un astrolabe musical et d’autres objets ésotériques. Sa toile, le « Bohémien » représente le mystique qui porte un masque d’aigle, rappel lointain des bas-reliefs égyptiens : le dieu Horus. Il porte une huppe qui est un symbole rural : à la campagne quand on rasait pour la première fois la tête des enfants, on leur laissait justement cette longue touffe de cheveux, symbole de la germination agricole. Ce bohémien porte une tunique rapiécée, comme celle du Bouderbala des « Gnaoua ». Toute une graphie vient renforcer cette idée du Bohémien qui marche dans la quête du « hal » : des oiseaux se transforment en écriture, en symboles magiques, en signes occultes. En bas, ployé sur lui-même, un taureau est éventré d’une épée en forme d’épigraphie « Tifinagh » qui le transperce. Un proverbe dit :« Le taureau a rompu ses liens pour venir au-devant du sacrifice et de la mort ».Un jour Boujamaâ Lakhdar a eu cette formule : « Je veux toujours rester étonné ! » 

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  Boujamaâ Lakhdar, ce « magicien de la terre » disait à propos de ses tableaux-amulettes et de ses objets ésotériques :  « Derrière chaque œuvre, il faut dire qu’il y a une longue histoire, l’histoire de mon discours mimé qui me dérange et celle d’un grand rêve qui n’a ni début ni fin. C’est donc l’histoire d’un thème que j’ai incrusté, peinte, marquetée, brodée, sculptée...chaque fois que je suis en transe ».

   Et l’on discerne bien ce qui l’inspire : une identification, foncièrement populaire, avec la souffrance, la sienne et celle des autres, qu’il assume. Sa dernière œuvre est un  totem, car les artistes marocains sont d’abord des africains. Ils sont beaucoup plus influencés, disait Lakhdar, par tout ce qui est Afrique noire, du Soudan au Sahara, que par les autres civilisations. Ce  Totemcouronné d’un masque, voilé de noir, forme une sorte de Trône, pour un prêtre fantôme venu des fonds des âges, ou d’une zaouïa des « Gnaoua ». Chacune de ses œuvres nous déconcerte par sa complexité. L’art était pour lui, un rite du silence qui anime les nuits de pleine lune. Une démarche de recul comme il l’expliqua un jour : « Pour aller plus loin, il faut s’inspirer de la culture populaire. C’est le retour sur soi et sa culture qui va permettre d’avancer. L’inspiration ne peut provenir que d’un recul par rapport à soi-même ».Toute son œuvre en témoigne. Sa démarche a été un parcours du dedans, une quête spirituelle, une initiation à l’esprit d’une culture et à l’âme d’un peuple. Pour décoder les messages auxquels recourt l’artiste, il faudrait non seulement faire appel à l’interprétation des rêves, mais surtout à l’archéologie des archétypes ancestraux qui tatouent d’une manière indélébile la mémoire.

 

Sur la trace de l’aube  histoire,photographie

Ma première rencontre avec Georges Lapassade remonte à la période où il enquêtait sur Ben Sghir pour répondre à une double commande : celle du caïd Bassou de la division économique et sociale de la province d’Essaouira, qui voulait publier les travaux du colloque de musicologie (1980-1981)dont les actes sont parus par la suite dans la revue Transit de Paris-VIII, sous le titre Paroles d’Essaouira. Il s’agissait aussi de répondre à la demande de son ami Dominique Bedou, petit éditeur de poésie qui voulait publier un recueil sur la poésie d’Essaouira en tant que « carrefour culturel ». J’enseignais alors au Lycée Akenssous de la ville. Un jour, au tout début des années 1980, le proviseur m’invita à une réunion prévue vers 16 heures à la Chambre du commerce, entre Georges Lapassade, et les connaisseurs du Malhoun de la ville. La réunion était provoquée par Georges qui enquêtait alors sur Ben Sghir. Il comptait ainsi sur la dynamique du groupe pour faire avancer sa recherche.A l’origine de cette enquête, un article où Hachmaoui et Lakhdar, résumaient la qasida de Lafjar (l’aube) de Ben Sghir sans donner le texte. C’est après cette réunion que Georges m’embarqua dans l’enquête sur les traditions poétiques et musicales d’Essaouira et sa région qu’il menait à l’issue du premier festival d’Essaouira « la musique d’abord » (1981-82). Une fois à Paris il me faxa ce qui suit :

« Ce qui choquait mon esprit de cartésien, y écrivait-il, c’est que nous avons découvert que le cahier d’un certain Saddiki (grand’père du prof. d’histoire du même nom) qu’il avait exposé au Musée et « commenté » était daté en réalité de 1920, et non de 1870 comme ils prétendaient, tirant argument de cela et du contenu du cahier, pour inventer une sorte de pléiade poétique souirie qui aurait eu pour mécène vers 1870, à Essaouira, Moulay Abderrahman ! C’est cela que je contestais beaucoup plus que l’origine souirie de B.Sghir. En effet, ce cahier contenait des qasidas diverses, recueillies (peut-être) par le grand-père Saddiki au cours de ses voyages à Marrakech qui du coup devenait souiri ! Etant donné l’impossibilité d’avancer à Essaouira, j’ai fini par me décider d’aller consulter à Marrakech Maître Chlyeh, animateur d’une sorte d’Académie du malhoun. Il m’a fort bien reçu, bien informé et je crois (sans en être sûr) que la version de Lafjar que j’ai ensuite diffusé à Essaouira venait de lui »

Toute la démarche de l’enquête ethnographique de Georges Lapassade réside dans ce texte : alors qu’il demandait des informations sur Ben Sghir, au bazariste Ben Miloud, celui-ci était assis sur un vieux coffre qui contenait plein de qasida, dont celles de Ben Sghir ! C’est pour contourner cette rétention d’informations, ces réticences locales qu’il se voyait obligé de se rendre à Marrakech pour obtenir la fameuse qasida de Lafjar (l’aube) ! Lors de cette enquête sur les paroles oubliées d’Essaouira, Ghorba le cordonnier d’Essaouira, refusait lui aussi de transmettre le contenu de sa « khazna »[1] à Georges Lapassade jusqu’au jour où après sa mort, sa vétuste boutique de cordonnier s’effondra engloutissant à jamais sous les décombre, tout le trésor poétique qu’il conservait si jalousement.En participant ce printemps 2009 à Essaouira au colloque de musicologie de la deuxième édition du festival du Malhûn, les musiciens de la ville m’ont parlé d’une seconde mort de Ben Sghir avec la disparition de Georges Lapassade, son découvreur. C’était une flamme qui s’était éteinte. C’est à Georges Lapassade en effet, que revient, le mérite d’exhumer et de diffuser « Lafjar » (l’aube), la qasida de Mohamed Ben Sghir, le poète du melhûn d’Essaouira, qu’on avait retrouvée dans un cahier daté de 1920 :
« Lafjar » (l’aube)
De Mohamed Ben Sghir

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Vois le ciel au-dessus de la terre, source de lumière
Les habitants de la terre ne peuvent l’atteindre
Vois Mars, toi qui es indifférent
Sa beauté apparaît au monde clairement
Vois Mercure qui vient à toi, ô voyageur
Au dessus du globe, de l’ignorance étonnante
Vois Neptune qui illumine les déserts
Il a mis dans la création, le riche qui a tout.
Vois Saturne qui vient visiblement vers toi
Au-dessus des sept du secret parfait
Guerre des hommes, ô toi qui dort,
Vois le mouvement des astres
Ils ont éclairé de leur lumière éclatante, les ignorants.
Et sache la vérité si tu veux être pur
Lafjar (l’aube) qui t’advient d’une science illuminée
Prends ô toi qui m’écoutes Yabriz et Nikir
Celui qui règne sur le plus rusé des loups
Celui qui répond très vite au défi
Doit protéger les fauves
Est-ce que le hérisson peut aller à la guerre contre l’ogre ?
On connaît l’aigle parmi les faucons
Il craint le moindre bruit et les fauves au sommet des montagnes
En passant par les grottes Bendir Telemsani et son beau cortège
Dites à celui qui n’est ni faible ni vantard
Que Mohamed Ben Sghir est une épée dégainée.

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Le mercredi 13 mai 2009, j’écris à Céline Cronnier :

Je suis depuis quelques jours à Essaouira pour participer au colloque sur le Malhûn - une tradition instituée par Georges au festival de 1980. Je participe par une communication sur le poète Ben Sghir, "une énigme" sur laquelle Georges avait enquêté à Essaouira pendant de nombreux étés.
Je vous écris sans accent; parce que le clavier n’en contient pas; mais aussi parce que je n’en n’ai pas pour raison d’émotion: au colloque sur le malhûn, tout le monde était stupéfié par la beauté céleste d’aurore de Ben Sghir que Georges avait aidé à exhumer et à traduire! Les autres intervenants qui ont utilise la "langue du malhûn" entaient inaudibles et sans voix parce qu’ ils ont parlé dans une langue morte et inusitée depuis longtemps: seuls les chanteuses lui rendent vie; arrivent à en communiquer le sens oublie: c est donc Georges qui avait rendu vie à Ben Sghir en le faisant traduire en une langue vivante et moderne comme le français! Il faut que les gens comprennent que les manuscrits du malhun _ que les khazzanes(leur conservateurs) tiennent jalousement dans leurs counnaches (cahiers dissimules dans de vieux coffres) sont les seuls inities capables d’en déchiffrer le sens: Georges avait donc aidé à faire parler un poème cosmique écrit dans une langue morte; lui qui est féru de Paul Valery : il était capable de me réciter de long poèmes de ce fiévreux penseur français tout le long de la plage...

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C'est incroyable ! Me répond Céline Cronnier, le même jour. Ce qui est incroyable ? Cette "énigme", dont vous me parlez, j'en prenais connaissance tout juste hier ! Hier que vous étiez à reprendre le fil de l'enquête là où Georges l'avait laissé...Oui, hier en effet, j'étais à lire le "Journal de la réforme des DEUG", tenu par Georges de septembre 1984 à juillet 1985... Soudain, un passage fort me frappe... suffisamment pour que j'en rêve dans mon sommeil...
"27 février. Hier soir, en rentrant à Paris, je réfléchissais à la "recherche". Je ne me sens autorisé à faire usage de cette expression que pour désigner mon enquête d'Essaouira sur la chanson, en 1981. Ce n'était certes pas une "recherche scientifique" : je n'avais aucune compétence pour engager une telle recherche, je ne connaissais ni le vieux dialecte poétique local, ni sa graphie. Je ne connaissais rien non plus en matière de chant andalou, ni les formes, ni les rimes, ni les thèmes consacrés.
C'était pourtant une recherche : recherche d'un poème perdu, "Lafjar", de Mohamed Ben Sghir, tout en sachant déjà que lorsque je l'aurais retrouvé, je serais incapable de le lire, de le traduire, de le comprendre. Plus j'avançais dans mon enquête, plus les portes se fermaient, plus les gens devenaient hostiles, plus ils mentaient et brouillaient les pistes. Et plus je devenais obsédé, par le fantôme de Ben Sghir : ce poème perdu me fascinait par son absence, par sa perte (alors qu'il se trouvait, mais je l'ai su trop tard, dans le coffre d'un antiquaire chez qui j'allais chaque jour pour le supplier de m'aider à recomposer ce poème perdu.)
Il y avait là quelque chose d'excessivement douloureux, comme une "obsession" au sens fait à ce mot par les théologiens de l'exorcisme. Cette douleur naissait de l'obsession elle-même, de ce fantôme de poète oublié qui me fait courir, dans l'hostilité grandissante de la ville ; j'aimais cette ville et je croyais en être aimé. Mais mon enquête me montrait jour après jour, qu'elle ne m'aimait pas, et qu'elle n'aimait pas non plus son passé, ses poètes. Tout cela lui était indifférent."
J'ai passé la nuit à errer, à rechercher avec angoisse ce Mohadmed Ben Sghir dont j'ignore tout. et voilà qu'aujourd'hui, qu'à peine sortie de mon errance, vous m'écrivez son nom !

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J’ai maintenant les mêmes problèmes de traduction avec les chants des femmes(les haddarates) que jadis avec les chants oubliés du malhûn, mais je suis tellement content de retrouver en plus complets leurs chants de mariage dont j’avais recueilli des lambeaux à l’aube des années 1980; lors de ma première rencontre avec Georges où ce dernier m’avait embarqué à son enquête sur la "Parole d’Essaouira' (en tant que parole sociale s’entend). Je me rends compte maintenant à quel point mon enquête d’alors était larvaire; mais je suis content de voir a nouveau fonctionner le dispositif de recherche que Georges avait installe il y a déjà si longtemps. Non seulement cela, mais cette enquête ressuscitée m’a permis de retrouver vivace les souvenirs de Rbatia une amie de ma mère; morte il y a déjà fort longtemps - au milieu des années 1970- que j’aimais beaucoup et dont l’image me hante toute ma vie sans savoir pourquoi ? Or hier les haddarates m’ont appris que ce fut une des figures emblématiques qui ont émaillé leur histoire secrète et qu’en plus, elle était sage-femme. Je suis maintenant convaincu que c’est elle qui avait aidée ma mère à me mettre au monde! Elle était en fait ma seconde mère et je la chérissais pour cette raison sans le savoir...Cette en- quête s’est révélée comme une nouvelle naissance pour ma propre mémoire; une sorte de re-naissance de Rbatia; de ma mère; de Geeorges; mais aussi de ma mère nous apportons à moi et à Georges le thé et les gâteaux lorsqu’au salon de chez nous il m’aidait à mettre en forme mes contributions à son enquête.
Selon Rabiâ haïl, dont le grand père maternel, Ba-Zaïd, était le moqadem des Aïssaoua d’Essaouira dans les années 1950 :
« Rbatia était la grand-mère de toute la ville. Elle était à la fois sage-femme et moqadma de la zaouïa du Hadi Ben Aïssa. Au Mouloud, on y organisait un moussem où se retrouvaient les Aïssaoua et où étaient également conviés les Hamadcha.. Après le sacrifice, on offrait tête et tripes à la moqadma. Au troisième jour des festivités, arrivaient les haddarates. C’était la moqadma qui organisait la hadhra. »
Cette enquête s’est révélée comme une nouvelle naissance pour les" paroles oubliées d’Essaouira"...
Latifa Boumazzourh qui a maintenant 54 ans, se souvient encore, qu’à l’âge de quatre ou cinq ans, elle tenait le bendir recouvert de tissus de sa grand-mère , qu’elle accompagnait à la zaouïa des Aïssaoua où la hadhra se déroulait jusqu’à l’aube : elle me cite comme Haddara, entre autre la femme de Moulay Omar le célèbre hautboïste des Hamadcha, et Fatima Kit-kit, que j’ai connu au début des années quatre vingt lorsque j’enquêtais sur le chant des femmes, à l’instigation de Georges Lapassade. Elle résidait à derb adouar , une sombre impasse où elle m’avait récité ce chant de femmes :

Pourquoi je suis partie et pourquoi je revienne ?!

Aux pays lointains chacun me médit
Que le chemin est long, les chameaux sont fatigué
Mais mes pas continuent à le parcourir...
 
 Benhila résidait dans cette même impasse au cœur de la médina avant d’aller mourir en dehors de la ville qu’elle n’aurait du jamais quitter. Elle peignait l’aube à la fois étrange et belle lorsque les brouillards de la nuit font danser la lumière du jour
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Regraguia Benhila(en haïk) avec ses amies Allemandes

Au plus profond de l’hiver, en cette période de la saison morte où les nuits sont les plus sombres et les plus longues, et où le froid de la boulda atteint les cœurs, Regraguia Benhila nous a quitté ce mardi 10 novembre 2009 sur la pointe des pieds, au milieu de cette arganeraie des hrarta aux environs d’Essaouira où elle s’est retirée ces dernières années pour vivre dans la dignité loin des regards et des incompréhensions. Loin d’une ville où les solidarités traditionnelles qu’elle y a connues dans sa jeunesse, n’existent plus.

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La peinture de Benhila est d’une générosité exubérante. D’une grande fraîcheur. La fraîcheur du ciel et de la mer. Elle peint l’aube à la fois étrange et belle lorsque les brouillards de la nuit font danser la lumière du jour. C’est le monde qui renaît au bout du rêve. Elle peint le ciel de la fertilité quand le jour enfante la nuit :

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« Au moment où la nuit pénètre dans le jour, dit-elle, je te jure au nom d’Allah tout puissant que je vois défiler tout l’univers. J’adore le ciel quand le soleil décline. Je vois les nuages qui se meuvent et j’imagine un autre monde au dessus de nous. Je vois dans le ciel comme des arbres, des oueds, des oiseaux, des animaux. Les labyrinthes que je peins sont comme les ruelles de la vieille médina : tu vas dans une direction mais tu aboutis à une autre. Je peins les chats qui rodent sur les terrasses. Les enfants qui jouent dans les ruelles étroites, les femmes voilées au haïk , leurs yeux qui sont les miroirs des hommes et notre « mère – poisson » qui est une nymphe très belle, une gazelle qui mugit de beauté avec ses cheveux balayant la terre. Je n ‘oublie pas l’île et les monuments, symboles d’une histoire révolue. Tout cela m’apparaît dans les nuages ou me revient dans les rêves. » Ses tableaux, elle les voit d’abord dans le spectre des couleurs qui illuminent le crépuscule au dessus de l’île et de la mer. Elle fixe ces projections poétiques dès qu’elles réapparaissent sur la toile blanche, dès qu’elle en saisit le bout du fil. Ce sont souvent des représentations symboliques du rêve, aux connotations très freudiennes : 

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« Quand je peins, je me sens malade comme une femme sur le point d’accoucher. Ça m’arrive à des moments de silence. L’enfantement est la seule sensation que je n’ai pas encore expérimentée. J’exprime l’idée du foutus dans ma peinture. Inconsciemment, je peins la matrice des femmes et leur état de grossesse. Je peins le diable que j’avais vu dans une forêt lorsque j’étais toute petite : j’arrachais avec mes dents le palmier nain dont j’aimais le cœur, quand il m’apparut sous la forme d’un chameau à cornes. Il était de très grande taille croisant les bras sur la poitrine. Il me regardait avec des yeux fissurés au milieu et qui louvoyaient dans tous les sens. Je m’éloignais en rampant sur mon ventre. Je rêvais souvent d’un chameau qui me poursuit. Il se transforme en une boule qui rebondit de colère jusqu’au ciel lorsque je me dérobe à sa vue. Je peins aussi le serpent, parce que, dans les temps anciens, les gens avaient peur du serpent. Les hommes étaient très beaux. Les serpents aussi. Mais, s’ils te foudroient, tu ne peux plus guérir. C’est le serpent de l’amour, car l’amour ressemble au venin. Mais je prie Allah pour que les cœurs des hommes soient aussi blancs que les colombes. » 

La mer est peuplée d’esprits. C’est delà que provient Aïcha Kandicha, symbole démoniaque de la séduction féminine, que les hommes rejettent aussitôt dans le brouillard de l’oubli et des flots. Le dialogue avec la mer est zébré de craintes chimériques que l’artiste exprime sous la forme de la « mère - poisson » - sirène mugissante de beauté avec sa chevelure d’algues balayant la surface de l’océan – de piranhas et de monstres marins. Pour l’imaginaire traditionnel, l’océan est un cimetière où vient se jeter l’oued en crue avec ses cadavres de végétaux et d’animaux. Notre imaginaire n’aborde la mer, qu’en y ajoutant notre propre effroi, que véhiculait la procession carnavalesque de l’achoura  La palette magique aux couleurs des jours finissants s’est retirée à l’intérieur des terres pour s’éteindre dans la dignité comme ces oiseaux qui se cachent pour mourir.

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.Dans sa peinture la mer n’est point nommée mais sa fraîcheur est présente : azur ! Terre blanche éclaboussée de soleil ! Œil- poisson pour conjurer le mauvais sort ! Cris blanc et gris des goélands, par delà l’autre rive et l’autre vent ! Coquillage pourpre et sang sacrificiel à la foi !

La qasida du Gnaoui
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Lors de la soirée musicale, je découvre, la qasida du Gnaoui que je ne connaissais pas : Elle est ducheheïkh Thami Mdaghri (de Mdaghra au Sahara), qui a vécu( au 19ème siècle )de longues années à Fès et Marrakech : elle raconte l'histoire d'un Gnaoui à scarifications sur les joues qui tombe amoureux d’une gazelle et surtout qui tombe en transe par dépit amoureux La maladie d’amour comme possession par le bien-aimé auquel on aspire à s’unifier. Et pour le soigner, on fait appel entre autre à une voyante médiumnique !


Al harba (le refrain)
Ma bien-aimée me reproche mon état, sachant bien ce qui m’arrive
Mes joues sont scarifiées et les siens rayonnent
Elle me charme par son tempérament de feu et son grain de beauté.

Al qism al aoual( première partie) :

Qu’il est terrible le jour où les miens sont partis
Me laissant pleurant sur les ruines,
Que Dieu apaise les flammes de celui qu’abandonnent les siens
Ils ont décampé sur la trace des étoiles
Ah, si je pouvais accompagner le rubis scintillant de mille feux
Au désert mon cœur erre désormais seul derrière les mirages !
Perdu à jamais , s’il n’y avait ce tintement de cloche,
Ce chant, ces grands tambours et ces cymbales d’or !

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Al qism al tâni (deuxième partie) :

Que ma désolation est grande, le jour où la caravane est partie
Derrière les lointaines rumeurs du désert
Le moindre bruit attise mes soupirs
Les gazelles errantes sont dispersées par le vent
Me trouvant perdu m’ont dit : « Qui es-tu ? »
« Esclave Gnaoui aux joues scarifiées sans remède pour son mal» leur dis-je
Sillons creusés sur mes joues, par le flot des larmes
Par amour, elles ont asservi , ma peau noire
A leur service, j’attiser les cendres éteintes
J’irrigue les champs assoiffés et j’ajuste la mesure
Je consolide l’encrage des tentes
Je redresse les étais de celles qui s’affalent
Elles se dirent alors : « Cet esclave est utile, pas si cher pour ce qu’il vaut »

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Al qism al talet (troisième partie) :

Elles m’ont mis à prix en augmentant les enchères
Tirant au sort les bâtonnets sur le sable
Le mien a désigné une autre que celle que j’aime
J’en suis tombé en transe,
Ecumant par la bouche, sans prise sur mon état
Elles se dirent alors : « Celui-là est un possédé »

Al qism al rabiâ (quatrième partie) :

Ma maîtresse m’a rapproché d’elle
M’encensant de benjoin et de bois de cantal
C’est alors que le melk qui me possède s’adressa à elle
« Pour qu’il guérisse, il faut un sacrifice » lui dit-il.
Lui conseillant une voyante ou un homme-médecine
Ou encore un devin prescrivant les écritures
A elle mes secrets se dévoilèrent
Souriante, sur moi elle exhala son musc
Que Dieu me fasse de son parfum délivrance


Al qism al khamis (cinquième partie) :

A cause d’elle, j’ai oublié tout ce que j’ai appris
Et quand j’ai retrouvé mes esprits, elle l’a à nouveau ensorcelé
J’en suis tombé malade et rien ne peut m’en guérir

Le poète du malhûn était souvent considéré comme un mejdoub, et les connaisseurs du melhûn sont ses « adeptes », dans le sens où ils n’ont pas un simple rapport esthétique avec cette poésie, mais un rapport mystique proche de la possession rituelle. C’est une poésie ritualisée, me disait Abdelkébir Khatibi, qui considère Sidi Abderrahman el-Majdoub comme le meilleurs poète marocain jusqu’à maintenant. Vagabond mystique et poète, el – Mejdoub a vécu au XVIe siècle dans le Gharb. Ses pouvoirs magiques ainsi que ses quatrains, souvent caustiques, le rendirent célèbre. Parmi ses célèbres quatrains celui où il prédisait l’engloutissement de la ville sous le déluge:

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« Essaouira périra par le déluge
Un vendredi ou un jour de fête,
Marrakech est un tagine brûlant,
Fès, une coupe transparente.... »


En guise de commentaire à ce quatrain, un pèlerin tourneur du printemps m’a dit un jour : « On raconte que le Mejdoub était fou. Mais tout ce qu’il disait arrivait. L’œil verra ce que l’oreille entend. On raconte qu’il était fou, mais il voyait avec « l’œil du cœur ». L’œil – la vision du Majdoub – n’est pas simple regard ; il est « l’œil du monde », comme disait Schopenhauer : « le pur connaître »...Il pratiquait donc la voyance en état de transe !

Le 31 août 1983, je participe pour la première fois au moussem des hamadcha, en tenant sur les conseils de Georges Lapassade, un journal de route où je découvre en la décrivant la transe et ses adjuvants rituels. Le soir j’accompagnais ârabi ,le tambourinaire noir au yeux exorbitants en notant ceci à propos de leur adjuvent rituel :

Hamdouchi, tourneur sur bois de son état, rencontré à Sidi Mogdoul, me dit en préparant sa pipe de kif : « Tout ce qui brûle au feu n’est pas impur. Jadis, on cachait le kif dans le tambour. Le moqadem disait : « Fumez où bon vous semble, sauf dans la salle de prière. »Nous gens du hal, nous avons besoin de fumer jusqu’à ce que nos yeux soient hors des orbites pour pouvoir chanter et faire monter le saken (l’habitant surnaturel) ».

Et c’est en ces termes que je décrivais les scènes de transe :

Pour la première fois des gens du public tombent en transe. Un jeune homme de 18 ans perd le contrôle de ses gestes. Une autre jeune fille se roule par terre en pleurant. Elle retire son peignoir que prend sa sœur qui l’accompagne et qui paraît plus étonnée d’être parmi les hommes que de l’état de sa sœur. Un boucher me dit plus tard que la possession de cette fille cessera avec le mariage. Le public l’observe avec sympathie et compréhension. Non pas en tant que cas pathologique, mais en tant que personne en contact avec le surnaturel. La jeune fille s’effondre dès que la musique cesse. Le public se précipite autour d’elle. Dakki, le jeune hautboïste d’Essaouira leur dit :
« Eloignez-vous, elle n’a rien, c’est seulement le hal, apportez le brasero et l’encens… »
.Après avoir respiré ce parfum, elle sort de sa transe et va se reposer.
En participant à ce moussem, j’ai rêvé moi-même que je suis tombé en transe. En le rapportant le lendemain à Georges Lapassade, il me dit : « Tu résistes à la transe en état de veille parce que tu es occidentalisé, mais au sommeil tu cèdes à ta culture profonde qui est fondée sur le hal. » .
Dans le langage populaire marocain, la transe se dit hal , c’est à dire l’état de celui qui est « saisi » qui est « possédé » par les esprits et qui tombe en transe pour cette raison. Un chant de la confrérie des Ghazaoua évoque le hal en ces termes :

Le hal, le hal, Ô ceux qui connaissent le hal !
Le hal qui me fait trembler !
Celui que le hal ne fait pas trembler, je vous annonce ;
Ô homme ! Que sa tête est encore vide
Ses ailes n’ont pas de plumes
Et sa maison n’a pas d’enceinte
Son jardin n’a pas de palmier
Celui qui est parfait, la calomnie ne l’effleure pas
Sidi Ahmed Ben Ali le wali
Prends-nous en charge, Ô notre cheikh !
Sidi Ahmed et Sidi Mohamed
Ayez pitié de nous. »

Le hal est cette énergie supérieure qui dictent aux Gnaoua en état de transe le choix de telle ou telle couleur, et qui dictaient à Sidi Abderahman el- Mejdoub en extase ses fameux quatrains. Le « Mejdoub », est celui qui est possédé par le hal.Et lors de ses séjours à Essaouira, Georges Lapassade aimait souvent se rendre à ce borj el baroud lieu de ralliement du mouvement hippie dans le sillage duquel il avait découvert pour la première fois Essaouira en 1968 avec le Living Théâtre :
histoire,photographie« 19 h 30. La sirène du ramadan a hurlé, ce soir pour la première fois. Il fait presque nuit. Tristesse maintenant sur la ville déserte. Je retrouve l’angoisse de l’année dernière. Les lumières de la rue s’allument lentement....Le soleil s’est levé tard ce matin. Il faisait froid, un petit vent mauvais courait sur la plage, au ras du sable, jusqu’aux grandes dunes qui entourent, là-bas, le borj el baroud. Il m’a semblé tout à l’heure que j’allais enfin me décider à écrire le récit chronologique de mon enfance, puis de ma jeunesse, jusqu’à mon départ définitif d’Arbus et mon installation à Paris. J’ai cru que j’avais retrouver le courage nécessaire pour me lever à des heures fixes et travailler. J’étais convaincu que ce moment tant attendu était enfin arrivé, après une longue attente. La chaleur de l’été est enfin revenue. J’ai retrouvé ma chambre d’autrefois inondée de soleil tout le jour. Je peux contempler le mouvement incessant des bateaux dans la baie, et dans le port. Hier j’avais décidé d’écrire le récit de mon enfance. Mais je ne trouve que des bribes de souvenirs. Je ne sais comment les souvenirs arrivent à ce moment-là, ni pourquoi tel souvenir plutôt que tel autre...La journée sera chaude comme hier, j’irai à la plage, je marcherai jusqu’au borj el baroud, j’irai m’étendre dans les dunes. Je reprends goût à la vie. Je n’ai plus envie de travailler, je dois faire un assez grand effort pour écrire seulement quelques lignes chaque jour. »

 De cette période hippie où Georges Lapassade,encore dans la force de l’âge est arrivé à Essaouira avec sa pipe et ses fréquentations assidues à Bijou-bar, restent des réminiscences : « L’autre jour, j’avais fumé un peu d’herbe, assez pour ne pas tenir debout tout à fait. Je me suis allongé sur une banquette au café hippie, et Majid, qu’ils appellent Speed, m’a interpellé ; je l’ai regardé, et j’ai vu en même temps, sous le masque de son rire, un autre visage, plus sombre, fermé, immensément triste, comme on voit chez les Grecs, le masque des rires avec le masque des pleurs. Et cet autre visage qui est toujours derrière les mouvements de la vie, c’est déjà, j’en suis persuadé, le visage de notre mort.

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 - Et si tu mourrais maintenant, dit Mourad. Si tu devais dire ce que tu regrettes de n’avoir pas fait dans ta vie, qu’est-ce que tu pourrais répondre ?

J’ai répondu que je n’avais pas de réponse. J’en avais une pourtant : que mon seul regret serait d’avoir manqué ma vie à force de penser à la mort, de n’avoir pas vécu chaque instant de ma vie comme un moment possible de bonheur. »

Pourtant nous avons connu des moments de bonheur, au printemps des Regraga, lors de nos dérives communes à la vallée d’Aïn Lahjar (la source de pierre). C’est là qu’on avait découvert ensemble, lui et moi, « la fiancée pétrifiée » du Sahel, et le concept de faïd comme débordement de l’eau et de la baraka. Un jour on est même partis ensemble, en autocar jusqu’à la vallée heureuse de Tlit, entre le mont Tama et le mont Amsiten, en pays Haha, pour enquêter sur le chant des moissonneurs. Mon oncle maternel nous reçu alors avec le cérémoniel du thé, avec des amandes, et des galettes de seigle, à tremper dans l’huile d’argan et le miel de thym . Mon oncle maternel disait alors à ce Béarnais que je croyais parisien et qui a toujours gardé une âme paysanne lui venant de son enfance passée dans ces « Pyrénées-Atlantiques », comme on les appelle si joliment en France. Mon oncle donc disait à Georges:

« Le poète et la hotte sont semblables, personne n’en veut
s’il n’y a pas de pluie et donc de récolte. ».

Et Georges qui avait aidé jadis son père à la scierie dans la forêt béarnaise comprenait parfaitement ce langage et en avait même la nostalgie. En lisant maintenant son Autobiographe, je comprends à quel point son intérêt pour notre culture était sincère, car tant d’affinités électives reliaient secrètement les traits culturels de son Béarn natal au mouillage d’Amogdoul où chaque été il jetait l’ancre pour écrire : « Dans le temps du carnaval, entre le premier de l’an et Mardi-gras, nous allions danser chaque dimanche dans le quiller de l’estanguet, sur la terre battue. Les musiciens s’installaient sur un petit balcon de planches, pour jouer des marches et des javas, avec quelques guigues et quelques sauts basques. D’autres souvenirs reviennent : le jardin de l’école, les grilles rouillées du portail. Un phono avec des disques ébréchés dans un placard. Ce vieux phonographe, posé sur une petite table dans la salle à manger de ma grand-mère, remplaçait un phonographe plus ancien muni d’un grand haut-parleur en entonnoir qui traînait dans le grenier au milieu des toiles d’araignées. »
De là, me semble-t-il, sa passion pour le carnaval d’Essaouira, cette compétition chantée, ce charivari, qui opposait jadis, à chaque Nouvel An, les deux clans de la ville et surtout le couplet du rzoun de l’Achoura relatif au phonographe :

« Permettez-moi donc d’avouer
Les soucis qui m’oppressent
Et si je meurs, que personne ne me pleure
Mais quel est votre chef ô Chebanate ?
Osman à la tête bossue
Et à la bedaine serrée d’une cordelette ?
Et qui est votre chef Ô Béni Antar ?
Ali Warsas traînant au port son chien
Éternellement sur son âne ?
Pourquoi donc avez-vous remplacé,
Les chanteurs du malhoun par le phonographe ? »

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Georges Lapassade et maâlem Omar Hayat en 1979

C’est lui qui, le premier, par ses nombreux articles, avait vulgarisé l’idée selon laquelle « Essaouira est la ville des Gnaoua ». Il avait longtemps enquêté sur leurs rites de possession, sur ceux des gens de l’ombre, ces Hamadcha et ces Aïssaoua, ces musique sacrées auxquelles on avait consacré tout le colloque du premier festival et dont les actes ont été publiés dans le deuxième numéro de la revue Transit de Paris-VIII, tandis que le premier numéro avait été consacré aux chants profanes intitulés Paroles d’Essaouira.

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la veille de sa mort survenue au printemps de l’année 2007, le sculpteur et luthiste Mohamed Bouada, m’avait appelé pour me dire en guise d’adieu, qu’il se portait très mal. La communication était courte mais poignante. Et voilà ce qu’il me disait à la fin des années 1980, à propos de son expérience artistique de la sculpture et de la peinture :« Au début, c’était un peu le dessin fantasmagorique. J’ai cherché à m’exprimer par la peinture aussi, mais il m’a fallu trouver autre chose que cette expression commune. Alors, j’ai opté pour la sculpture, cette dimension qui change selon l’espace où elle est posée : c’est un espace dans l’espace environnant. Une pièce, quand tu la poses entre deux murs, ne s’efface pas, mais tu la sens autrement que quand elle est posée dans un espace ouvert : elle est comme une sonorité, sa résonance s’étend en fonction du clos et de l’ouvert. Fils des arcades, la main de l’artisan graveur m’inspire. Musicien, comment oserais-je dire que j’interprète la musique en la gravant dans la pierre ? Mais il y a toujours un rythme, un harmonique des formes communes à la musique et à la sculpture. Elles sont en ronde-bosse et en bas-reliefs avec des courbes entre le plein et le vide. Je ne travaille ni les lignes ni les ongles droits. L’exploitation de mon espace reste une courbe douce comme une coulée, c’est presque une vague volcanique avec des ondulations et des vagues océaniques. Il y a eu la main de l’artisan qui m’a révélé le grès, qui est au fondement géologique de notre ville, une roche vivante qui soutient le site flottant, citadelle des condamnés à la rêverie inspiratrice, au rythme des vagues. Elle est constamment prise entre l’érosion des embruns et des flots, vouée à la reconstitution des alluvions et des algues. Mes empreintes rejoignent ainsi la forte sensation du flux et du reflux éternel ».

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Quand on s’éloigne d’Essaouira, c’est toujours sous forme de mouette qu’on la retrouve ! Leur envol au crépuscule, leur envol au ras des vagues et au-dessus des mâts, sont la réincarnation des légendes et des mythologies marines , comme le souligne si bien Moubarek Raji, le jeune poète arabophone contemporain de la ville : 

 « Les mouettes sont des vagues qui prennent leur  envol 

 Et les vagues, des mouettes qui grondent 

 Quand on  brise une vague 

 Une aile vous pénètre profondément 

 Et quand on brise une aile 

 Une  vague vous pénètre profondément 

 Ecoutez les trois mouettes briser leurs oeufs 

 Comme si la mer surgissait du sable pour la première fois 

 Avec comme notes musicales : l’éclosion d’œufs de mouettes » 

 Pour ce poète comme pour le  magicien de la terre qu’était Boujamaâ Lakhdar, une mouette n’est pas une mouette, elle est pour l’artiste peintre le symbole même de la ville. Le dernier tableau peint par Boujamaâ Lakhdar, avant sa disparition en 1989, représentait une mouette fantastique portant sur ses ailes les  signes et les symboles magiques de la ville. Georges Lapassade était l’une des figures emblématiques de la ville, l’un de ses principaux auteurs, son regard fut un limpide miroir pour la mémoire de la ville. Un de ces oiseaux marins au regard perçant survolant les rivages de pourpre. C’est toujours sous la forme d’une mouette que nous rendent visite nos chers disparus.

 

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Aylal et Aylala

 

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Nous avons retrouvé chez Ghorba, le vieux cordonnier disparu, qui pendant le Ramadan  du haut des minarets enchantait la ville, par les airs séraphiques de son hautbois, seul instrument de musique admis, à l’exclusion de tous les autres, considérés comme étant diaboliques en ce temps d’abstinence, un manuscrit légué par Saddiq, poète de la ville, ayant vécu au XIXèmesiècle : de la liasse poussièrouse de manuscrits, on a dégagé, tel un talisman, un poème dédié à « Aylal et Aylala » (goéland et mouette). 

 

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Ce poème est le seul à être sauvegardé de lakhazna perdue de Ghorba. Le terme khazna désigne le trésor de manuscrits contenant les qasida de malhûn, que les connaisseurs consevent jalousement au fond d’un coffre. Ghora le cordonnier d’Essaouira, le hautboïste virtuose, l’adepte des Hamadcha, qui a perdu un œil lors d’une compétition chantée du rzoun de l’achoura, était l’un des principaux khazzan(conservateurs) des qasidas du genre malhûn. Il refusait d’en transmettre le contenu à ceux qui enquêtaient au début des années 1980 sur les paroles oubliées d’Essaouira, jusqu’au jour où après sa mort, sa vétuste boutique de cordonnier s’effondra engloutissant à jamais sous les décombre, tout le trésor poétique qu’il conservait si jalousement.

 

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Que raconte le poète à travers cette qasida-talisman, d’« Aylal » et d’« Aylala » ? La légende d’un couple de mouettes ayant niché au dessus de la terrasse où vivait le poète de ces îles purpuraires où n’existaient que le sable et le vent. Ils finirent par focaliser son attention d’autant plus que goélands et mouettes étaient nombreux à s’élever en nuées successives au dessus de sa tête :histoire,photographie

Tout commença  avec un couple de mouettes

Qui s’en vint bâtir son nid au dessus de ma  terrasse

Leurs robes blanchâtres scintillaient tels les sommets  enneigés 

Et le burnous gris du bien – aimé virevoltait dans les cieux 

Fascination  de tout ce qui est cloué au sol pour tout ce qui vole 

Un jour le mâle  s’est envolé pour ne plus revenir

 Vint alors un chaton menaçant qui se hissa vers le nid 

Restée seule que peut faire la mouette au milieu des tempêtes ?! 

Qu’elle s’envole ou qu’elle demeure, ses petits seront  la proie du félin, 

Ses jacassements emplissent alors les fortifications du port 

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Des centaines d’oiseaux survolèrent l’éplorée 

Le  félin  disparu, le vent  tomba, et mon âme s’apaisa 

C’est ce  qui arrive  à celle qui a vendu sa ceinture d’or 

Permettant à l’inconnu de  dérober ce qu’elle a de plus précieux 

Elle a beau  lancé des appels de détresse, personne n’y répond 

C’est un poète – conteur qui composa cette qasida sur la mouette 

Comme il en aurait composé sur l’abeille ou la flamme effilochée 

Interroge – toi plutôt sur le sens des symboles 

Prends une lampe et va  déchiffrer à ton  tour les symboles de la vie 

Ne fais aucune confiance au temps, Ô toi qui comprend ! 

Il fait d’une hutte un château 

Et d’un palais une ruines ensablées dans la baie ! 

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Pour ce poète comme pour le  magicien de la terre qu’était Boujamaâ Lakhdar, les représentations de la nature – salamandre, gazelle, mouette, abeille, etc.- sont souvent des symboles anthropomorphiques dont il faut déceler le sens au-delà des apparences. Une mouette n’est pas une mouette, elle est pour l’artiste peintre le symbole même de la ville. Le dernier tableau peint par Boujamaâ Lakhdar, avant sa disparition en 1989, représentait une mouette fantastique portant sur ses ailes les  signes et les symboles magiques de la ville.Essaouira reste une « veuve déchue qui se souvient de sa gloire », me disait mon père.

 

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 Café - Théâtre Mogador

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 Le dramaturge Tayeb Saddiki

Ce vendredi 29 octobre 2010, au moment - même où se déroule à Essaouira le festival des Andalousies Atlantiques, où je ne suis convié ni moi ni Tayeb Saddiki, je me rends à Casablanca au café théâtre Mogador pour y assister à l’hommage au comédien Salamat, compagnon de route de Taîb Saddiki depuis près de quarante ans. J’y arrive en début de soirée, une demi heure à l’avance. Le jeune fils du dramaturge, me dit que son père ne tardera pas d’arriver. Tout autour des montages photos qui retracent la carrière théâtrale de l’artiste ainsi que de vieux costumes dont il s’est servi pour ses pièces successives. Comme la revue Horizon Maghrébin m’a interrogée sur le premier festival d’Essaouira « la musique d’abord », j’ai pensé interroger son instigateur au début des années 1980. Il arrive enfin , habillé d’une djellaba du vendredi, entouré d’une nuée de journalistes et d’admirateur. Je me porte au devant de lui en lui disant :

-   Je prépare un article sur toi pour Horizons Maghrébins.

-  C’est ce qu’on appelle une menace ! Twahachtak, (tu me manques). Il y a un âge où on connaît plus de morts que de vivants…

-   C’est terrible !

-   Quoi ? C’est normal. C’est la vie.

Une fois installé à table à gauche de la scène, il me demande :

-   D’où vient le mot tableau ? C’est le mari de la table !

Je l’interroge alors sur ses souvenirs du premier festival d’Essaouira en 1980 :

- C’est à cette occasion que vous avez présenté pour la première fois iqad sarira fi tarikh saouira (lumière sur l’histoire d’Essaouira), en tant que pièce de théâtre à souk laghzel (le marché de la laine, plus précisément « le souk des quenouilles ») ?

-D’abord, il fallait faire ce festival me dit-il. Natif d’Essaouira, je me dois de rendre hommage à ma ville natale.Comme nous sommes une famille d'artistes mogadoriens : mon père a écrit sur l’histoire d’Essaouira, Azizi mon frère l’a adapté, Saddik et Maria se sont occupés des décors et des costumes. Un jour quelqu’un est venu demander à Azizi de lui traduire un texte qu’il a trouvé mauvais : « Ce texte, lui dit-il, on ne peut le traduire qu’en justice ! »

- Vous étiez né à Essaouira en 1938…

-  J’ai quitté Essaouira à l’âge de sept ans. La moitié de la population était juive. On parlait hébreux sans faire de différence avec l’arabe.A Essaouira, on parlait l’Arabe, le Français et l’hébreux Pourquoi je parle l’hébreux ? Parce que je respecte le dicton qui dit : « Il ne faut jamais mettre la charrue devant l’hébreux ! »  J’ai eu la chance d’apprendre le Grec et le Latin. C’est pourquoi, j’en suis devenu un obsédé textuel ! Quelle est la capitale la plus virile du monde ? Dakar ! Le mot « photographie » vient de « Photo » qui signifie lumière et « graphie » , « écriture » : c’est écrire avec la lumière…

-   En 1980, vous êtes donc revenu à Essaouira pour y organiser son premier festival que vous avez intitulé « La musique d’abord »…

 -   Car la vie sans musique serait d’une grande tristesse. J’ai ouvert tout le théâtre en pleine aire. La ville se prête merveilleusement à la mise en scène  théâtrale avec ses différentes places qui constituent autant d’endroits de spectacles : « La musique d’abord », le théâtre vient après même si je suis moi-même un homme de théâtre.

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Les comédiens Mustafa Salamat et Aziz Fadili. La soirée rend hommage à Salamat, compagnon de route du dramaturge depuis près de quarante ans

Le tableau que Tayeb Saddiki a offert à Salamat

        Ville - spectacle , Essaouira se prête, en effet, merveilleusement  à la mise en scène avec ses différentes places  intra muros : marché au grains, marché de la laine, Joutia (place de la criée), place de l’horloge, chemin de ronde de la Scala de la mer, son immense baie dévolue à la fantasia régionale….Contrairement à une ville éclatée comme Safi où il fallait toute une logistique de transport pour les musiciens  où tout était éloigné du cœur palpitant du festival au château de Mer, à Sidi Boudhab et à la colline des potiers.

Nuit bleue des Hamadcha à Souk Laghzel (festival "la musique d'Abord", 1980-1981)

A Essaouira les différentes manifestations du festival étaient réunies pour ainsi dire dans un mouchoir par la structure  même de la ville : c’est au cœur de la médina que se déroulaient l’essentielle des manifestations : nuits bleues des Gnaoua à la Joutia, celles des Hamadcha , au marché aux grains, Ahouach d’Imine Tanoute et du pays Haha sur la Scala de la mer, le folklore portugais, celui de Bretagne ainsi que les derviches tourneurs de Turquie, à la place de l’horloge….C'est au cours de ce premier festival qu'eut lieu le premier colloque de musicologie que dirigeait Georges Lapassade, à l'origine de l'enquête ethnographique intitulée "Paroles d'Essaouira" et plus tard de la série documentaire "la musique dans la vie", que l'auteur de ces lignes supervisa pour le compte de la deuxième chaîne marocaine durant pratiquement onze années(de 1997 à 2008).

Mais ce qui distingue incontestablement ce premiers festival, c’est la participation de tous, ce qui explique tout le mouvement culturel et artistique qu’il avait induit durant les années 1980. Les festivals qui viendront ensuite auront un caractère plus officiel et seront surtout entièrement extravertis : les boites de communications de Casablanca, de Rabat et d’ailleurs se chargeront désormais à livrer des festivals clés en main, qui se déroulent le week end. Mais une fois les lampions éteints ils ne laissent aucun effet d’entraînement culturel au niveau local. A force d’être exclus les acteurs culturels ont fini par quitter la scène locale…C'est une politique qui a fini par momifier culturellement la ville, en la maintenant dans un rôle passif de simple receptacle de spectacles...

Autant en emporte le vent

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  Le soir même du samedi où la télévision devait transmettre en direct d’Essaouira son show musical j’y ai fait un saut[1]. Les musiciens de la ville m’ont parlé d’une seconde mort de Ben Sghir, le poète du malhûn de la ville. On m’a dit que Souhoum, grande autorité en la matière a supprimé la qasida de la « chamaâ » de Ben Sghir qui était prévue au programme. C’était une flamme qui s’était éteinte. D’autres ont invoqué le facteur temps pour expliquer cette suppression. Je me suis rendu compte du manque de culture de ces musiciens de la ville qui ne connaissent ni Ben Sghir ni son aurore (Lafjar). Ce qui les intéresse c’est d’apparaître à la télévision. Ils ont une vision commerciale de la culture. Ils n’ont pas l’amour du Malhûn comme l’ancienne génération qui vivait au temps où il n’y avait ni phonographe ni télévision comme le chantait le Rzoun de l’Achoura :

  Pourquoi donc avez-vous remplacé,

 Les chanteurs du malhûn par le phonographe ?

  Nous avons demandé à M. Souhoum pourquoi il a supprimé le melhûn souiri du programme ? Et voilà ce qu’il nous a répondu :

 Le chanteur qui devait présenter la qasida a une voix faible : nous voulons ressusciter Ben Sghir, faire revivre le patrimoine mais sur la base de règles saines et de belles voix.

 Khalili, un chanteur du malhûn local réplique :

 -Essaouira, n’est pas seulement un simple entrepôt, c’est aussi une ville de culture qui a connu en son temps le malhûn. La raison qu’invoque Souhoum concernant la mauvaise voix du chanteur, ne justifie pas la suppression de la qasida. De toute manière, c’est au public de juger.

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 On veut faire connaître les provinces à travers la télévision, mais on étouffe la culture locale. On a finalement assisté à un show de variétés nationales avec les vedettes habituelles, mises en scène par le  charqi (vents alizés) : le vent qui balaie les odeurs semblait balayer ce soir la mauvaise musique. Une soirée surréaliste, avec des images abstraites qui défilent de temps en temps sur l’écran, et quand c’est au pire  on montre le lorgnon dela Scala. Si on veut présenter un défilé de variétés, ce n’est pas la peine de les déplacer à Essaouira ; ils seraient mieux dans un bon studio à Rabat. Jusqu’à 23 h 10, toujours pas de culture régionale.

 On critiquait le vent d’Essaouira et maintenant, on s’en réjouit parce qu’il est devenu le vent de la critique qui balaie ce qu’il ne lui convient pas, c’est-à-dire ce qui échappe à sa culture. De même que le vent d’Essaouira n’existe que dans le microclimat d’Essaouira, sa présence frondeuse était la manifestation permanente de l’âme de la ville. Comme une sorte d’ironie permanente, de moquerie, un téléspectateur de la ville me dit en montrant la chanteuse étoilée avec le diadème de perles : « celle-là, vient du mellah ! »

 Dans la ville, certains disent que Sidi Wâsmîn, dans sa sainte colère, faisait trembler le djbel Hadid pour secouer le pilon de la télévision, empêchait la transmission de la soirée. Cela donnait un spectacle étonnant sur le petit écran : les chants de nos vedettes nationales, cheveux au vent, étaient constamment entrecoupés de formes abstraites, de zébrures, et autres désordres. Puis réapparaît le lorgnon fixe dela Scala.

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  Mohamed El Idrissi nous chanta deux longues chansons dont l’une s’intitule : Mazal al hal(encore le temps). Le chanteur crispé sur scène, se voûtait sur son luth, chantant des paroles insipides, comme un défi lancé par l’ignorance des métropoles à la culture profonde du pays. On attendait l’Aïta des Chiadma et l’Amerg des Haha comme trésor culturel des plaines enserrées entre la montagne et l’océan. On ne soulignera jamais assez la beauté intense des vieux chants populaire de notre patrimoine.

 Au lieu de faire apprécier le Rzoun plein de trouvailles poétiques, on nous déversa ce qu’il y a de plus plat dans le menu quotidien de la télévision. Quand on voit miauler et racler les violons orientaux  ils font durement regretter le kamandja de Badenni chantant à khobbaza son éternel refrain :

  « L’amour, l’amour,

 C’est pour toujours ».

  Quelqu’un me réplique :

 - Mais non, Idrissi est très bon, et Badenni n’est qu’un sauvage du Mellah.

 Grâce à Nass el Ghiwane, l’ambiance musicale change complètement. Tout a en effet changé vers minuit avec l’arrivée des jeunes  Ahouach . Sidi Wasmin était très content dans sa montagne. Il arrêta le vent. Lalla Beit Allah tendit l’oreille à une musique aussi belle. Enfin, le décore est devenu sobre : on dirait que les cadreurs ont changé de regard ; ils ont retrouvé le port. On retrouve enfin Essaouira et sa musique. Mais les Hamadcha et les Gnaouafurent vite expédiés du plateau de la télévision.

  La télévision a un pouvoir hégémonique fondé sur la technique. Je quitte l’écran pour aller  au port. La ville est vide. Tout le monde est devant son écran. Enfin, on voit le port autrement que ce qu’à la télévision . L’œil de verre de la télévision impose sa vision des choses. Elle produit la nouvelle culture de masse, avec une « écurie » de chanteurs et chanteuses. La télévision se livre à un travail d’homogénéisation en éliminant les particularités locales, en imposant un système de valeur aseptisé et médiocre. À Essaouira comme partout, c’est la télévision en tant que monstre machinique qui a pris le pouvoir.

 Le metteur en scène, expédiant rapidement les Gnaoua et les Hamadcha du plateau, les traite comme des sauvages . La culture pour eux, ce sont les permanents de la télévision. Ils sont à la remorque d’une égyptianisation que le mouvement folk des années soixante-dix n’a pas réussi à exorciser. Le pouvoir médiatique a tendance à figer la réalité en la momifiant. La télévision unifie la diversité des cultures locales en la gommant et en la folklorisant. La folklorisation est une muséification de la vie. Comme dans un musée, on a une espèce d’épouvantail à moineaux à la place d’un être vivant qui portait un costume au passé. De la même manière la musique locale est dévitalisée.

 La méconnaissance des fonctionnaires déracinés des médias, à la fois du cadre et des acteurs de la culture locale conduit à une présentation décolorée et sans attrait du produit local. On expédie lesHamadcha en une minute, comme si on montrait dans une foire agricole une rondelle de saucisson à déguster. Pour eux, vu de Rabat, Essaouira est un petit patelin perdu avec des nègres qui font du tapage nocturne à l’aide de tambours et de castagnettes en fer. Ils opposent leurs violons monotones qui font regretter le Ribab des Raïs de la montagne. On retrouve là, la problématique soulevée au colloque de Taroudant sur le statut de la culture populaire où l’on a vu des clercs énoncer quelques énormités du genre : « Les chikhates et compagnie, ce n’est pas de la culture ».

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  La télévision crée un nouveau système culturel : une standardisation de la culture, une vedettarisation des acteurs et des chanteurs et un regard médiatisé. Exemple : au port, le beau décor était fait pour être fixé par l’œil de la caméra, pour des plans de coupe et non pour être regardé par les gens au port. La télévision domestique le réel. Elle l’ajuste aux exigences du récepteur. Et alors, ce qui ne rentre pas dans ce cadre est éliminé. Surtout la culture populaire qui est un spectacle total, qui n’est pas fait pour être directement appréhendé par la télévision.

 La culture populaire doit être consommée sur place et sans médiation. Elle passe mal à la télévision, même modernisée comme le folk. Les cadreurs sont entraînés à prendre et à faire ressortir sur l’écran, les violons d’un orchestre de la Radio TélévisionMarocaine. Alors qu’ils ne mettent pas en valeur ces instruments populaires. Une musique rituelle est massacrée par la télévision, parce qu’elle ne supporte pas d’être mise en scène par les autres, qu’il lui faut du temps pour faire monter le hal (transe). Le temps du rituel est cosmique, mesuré par les astres et non par les horloges. Mais le temps de la télévision est chronométré. On donne une minute aux Hamadchaqui ont l’habitude de créer un climat par une lente progression.

 Un Souhoum expert en culture populaire est venu spécialement pour commenter ce spectacle, selon le projet de mise en valeur des cultures régionales, est lui-même éliminé avec sa verve au bénéfice dune starlette télégénique et stéréotypée, rodée à l’art de présenter les spectacles de variétés à la télévision. Cette série d’émissions voulait en principe valoriser les pratiques culturelles et musicales localisées. Mais tout cela est déclassé par un même spectacle de variétés qui se déplace d’une ville à l’autre. La part du lion revient ainsi fatalement à « l’écurie musicale » de la télévision.

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  Dans le port, samedi soir, certains spectateurs tournaient le dos à la scène pour regarder l’écran d’une télévision placée pour le contrôle. Ils regardaient alors et avant tout la « télévision ». Comme le dit McLuhan : « le message, c’est le médium ». Ce n’est pas le contenu du petit écran lui-même, en tant qu’il a capté et digéré l’événement. Tout devient spectacle télévisé contemplé par l’œil tyrannique de la caméra, qui vous impose son regard. On voit désormais les choses à travers l’œil de la télévision.

 À Safi, pendant le festival, j’ai vu un halaqi sur une place populaire racontant les événements du jour. À un moment donné, il nous a dit :

 Maintenant, j’ai fini ma journée, je vais rentrer chez moi dire à ma femme de préparer le thé et regarder tranquillement les gens qui se tuent à la télévision.

 Il nous a confessé ensuite que, naturellement, il était trop pauvre pour avoir la télévision et que, s’il l’avait, il ne serait pas sur cette place à nous proposer son beau spectacle. Quand tout le monde aura la télévision, il n’y aura plus de halaqi, et bien sûr, plus de halqa.histoire,photographie

 [1] Le lundi 8 septembre 1986, je publie dans Maroc-Soir cet article intitulé « Autant en emporte le vent » à propos d’une soirée télévisée en direct d’Essaouira.

 

 

Les nuits bleues de Sidi Boudhab

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Autant que faire se peut, Georges Lapassade pratiquait de l’observation participante auprès de ces confréries de la transe. Il provoquait même des « nuits bleues » pour contribuer à les observer, comme ce fut le cas pour les nuits bleues des Gnaoua à Essaouira(festival de 1980-1982) et au premier festival de Safi(1983), avec les nuits bleues de Sidi Boudhab (le marabout de l’or)..Cette animation était comme un dispositif de visibilité selon l’expression des ethno-méthodologues ou encore un analyseur culturel. Pour comprendre la culture de Safi, il fallait l’organiser, y participer. Dans l’entretien paru par la suite à Maroc-Soir du lundi 1er septembre 1986, Georges Lapassade faisait le bilan de cette expérience en ces termes :

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        Georges Lapassade et Gianni de Martino devant la zaouia des Hamadcha, sis rue Ibn Khaldoune

Maroc soir. – Il semble que vous avez joué un rôle imporant de conseiller dans la définition du 1erfestival de Safi. Comment l’avez-vous envisagé ?

       Georges Lapassade. – J’avais en tête, plusieurs modèles de festivals déjà existants comme ceux d’Asilah-Safir en 1978, d’Essaouira en 1980. L’idée générale était la mise en scène de la ville comme on l’a tenté en son temps à Essaouira. Cela suppose un dispositif permanent d’animation éclatée, de manière à faire bénéficier du festival, tous les quartiers de la cité. On est même allé plus loin en organisant une annexe du festival quasi-autonaume, pour le village de vacances à Souira Kdima et une autre à Youssoufia. Un autre principe était de mettre en valeur la culture populaire locale et régionale, ce qui nous a conduit à enquêter sur cette culture, à rencontrer beaucoup de Halaki sur les places de la ville, ainsi que les acrobates de Sidi Hmad Ou Moussa, dont certains habitent à l’entrée de Safi. Ainsi que les Jilala, les Ouled Bouchta Regragui, les Hmadcha, les Aïssaoua de Safi, qui sont d’une grande qualité musicale dans le Dikr et tous les groupes des Gnaoua. Le modèle souiri du festival, implique plusieurs activités complémentaires : la musique,la danse, le théâtre, le colloque, le cinéma et le journal du festival.

        Maroc soir. – Mais ce modèle souiri, pouvait-il s’appliquer à Safi ?

        Georges Lapassade. – Oui et non. Formellement oui. Car il est assez facile d’installer des lieux de spectacle un peu partout, d’organiser un colloque, ou même de tirer un journal du festival. Mais Safi n’est pas Essaouira. Par exemple, il fallait à Safi, une organisation assez complexe de transport pour déplacer continuellement les troupes d’un quartier à l’autre et jusqu’à la plage lointaine de Souira Kdima. L’essence de la culture de Safi n’est pas celle d’Essaouira. Chaque ville a ses pratiques culturelles localisées.Ainsi celle d’Essaouira est plutôt mystique avec un rôle dominant de la musique des confréries. A Safi par contre, c’est l’Aïta qui domine dans la culture populaire etla Halkay est plus forte. On s’en est bien rendu compte, quand on a voulu installer à Sidi Boudhab (le seigneur de l’or) des nuits de musiques confrériques avec Gnaoua, Hmadcha et Aïssaoua sur le modèle de ce qui avait fait la partie belle du festival d’Essaouira.

       Maroc soir. – Qu’est-ce qui s’est passé à Sidi Boudhab ?

       Georges Lapassade. – Une expérience assez étonnante et qui vaut la peine d’être racontée. Nous avons obtenu, non sans peine dela Directiondu Festival, qu’on organise chaque soir à Sidi Boudhab, à l’entrée de la vieille médina, après le spectacle donné dans le château de la mer, une nuit confrérique. Et très vite les difficultés se sont accumulées : on devait chaque soir, avec Abdelkader Mana, qui était invité au colloque, mais qui était avant tout militant de la culture populaire, on devait dis-je chaque soir balayer les poissons pourris qui jonchent la place que protège le marabout. Ensuite, nous devions transporter des nattes avec l’espoir que les gens viendraient s’asseoir selon la tradition de la lila. Hélas, le premier soir, la place était envahie dans une énorme confusion par les curieux. Mais nous n’avions pas à les faire asseoir. Nous avions oublié que Sidi Boudhab à Safi, est avant tout un haut lieu dela Halka, y compris celle des Gnaoua. Et les gens de Safi ne pouvaient pas comprendre immédiatement que les mêmes Gnaoua venaient maintenant à minuit pour tenter d’y instituer le rituel dela Derdebaavec ses transes et ses danses de possession. C’est seulement à la fin du festival, comme par miracle que les jeunes de la médina ont compris le projet et l’ont soutenu. Une immense Jedba animée par les Hmadcha s’est installée vers minuit sur la place de Sidi Boudhab.

      Maroc soir. – Quelles conclusions avez-vous tirées de cette expérience ?

      Georges Lapassade. – J’ai appris beaucoup dans cette affaire de Sidi Boudhab. Il m’a semblé que cette animation était comme un dispositif de visibilité selon l’expression des ethno-méthodologues ou encore un analyseur culturel. Cette expérience rendait visible la permanence à Safi comme probablement ailleurs, d’une vieille culture de médina, dans laquelle la transe et le Soufisme populaire ont une part de choix. C’est ce qui explique d’ailleurs l’immense succès qu’ont connu dans le Maghreb, les « Jil » par exemple Nass El Ghiouan. J’ai retrouvé cela à Tunis, à Constantine où pourtant la vieille culture maghrébine semble moins vivante qu’au Maroc. Je l’ai aussi constaté à Casablanca après Safi. Là, à Casablanca, dans une vieille médina rétrécie, cette culture reste vivante et enracinée. Peut-être, faudrait-il décrire un jour cette culture de médina à Casablanca dans le contexte offensif de la modernité comme une contre-culture. Pour toutes ces raisons, je me réjouis de constater d’une année à l’autre, que le Festival de Safi continue. Mais ce qui me fait plaisir par-dessus tout, c’est de savoir qu’on a gardé dans le programme du festival, les nuits de Sidi Boudhab. (Entrtien réalisé par Abdelkader Mana) 

 

 Les Festivals d'Essaouira

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André Azoulay a fondé toute son action pour la ville sur le tourisme et la culture.notamment par l'organisation de nombreux festivals musicaux. Bien entendu toutes ces passions musicales ne sont possibles que grâce au mécénat d'entreprise, des banques en particulier et aux sponsors qui déploient à cette occasion leur logo tel des pavillons battus par les vagues et le vent  sur un navire d'Essaouira emporté par la houle des vents alizés. Mais sans l'intervention discrète mais certaine d'André Azoulay le bateau de la musique de ce festival comme des autres festivals et autres colloques n'auraient pas jeté l'ancre dans ces rivages ô combien beaux mais ô combien désargentés aussi...

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Vendredi 30 avril 2010:Jour de musique classique à Essaouira. Affiche du talentueux Hucein Miloudi. Au programme  J.S.Bach, F.Chopin, F.Liszt, Maurice Ravel et Johannes Brams :   les classiques de la musique classique. Rien de moins.En une seule journée avec des musiciens virtuoses à porter d'oreilles, aux sources de la musique la plus raffinée de l'occident.

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 La patience de l'écoute; un art que partagent mélomanes et diplomates: il faut beaucoup de patiences et d'écoutes attentives pour mieux savourer une sonate; beaucoup de patiences et d'écoutes pour dénouer les écheveaux  complexes du monde en tant que jeu d'échec...

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 La matinée débute par un Don Quichotte romanesque de Maurice Ravel, interprété merveilleusement par le ténor Belobo et la pianiste Larjarrige...Se laisser transporter par cet Othello incarné, retrouver les émotion primordiales du compositeur d'il y a des lustres: une communion mi-religieuse, mi-mondaine.L'esthétique de la science des harmonie entre notes celestes et transport amoureux..Dieu seul sait que derrière cette apparente improvisation se cache des années de travail sur la voix et ses possibilités accoustiques; la voix en tant qu'instrument musical. Et puis qu'est ce que la musique si non ce mystère qui nous met au diapason des beautés celestes.On ne se rend vraiment compte de l'existence d'un langage musical qu'en écoutant les note translucide du piano qui emplii l'espace comme une pluie d'étoiles se deversant sur nos tête depuis la nuit eternelle du cosmos...

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Au colloque "Identités et migrations"

André Azoulay, s'entretenant avec les animateurs de la dernière séance consacrée à l'oeuvre de l'écrivain tunisien Albert Mémmi: la conférencière dira que son expérience d'écrivain a commencé lorsqu'elle a pris conscience que les instants vécus sont périssables et de l'urgence de témoigner de moments de notre vie qui risquent de disparaître à jamais... Le Conseiller Royal a rappelé à cette occasion le mérite du premier gouvernement d'après l'indépendance de Abdellah Ibrahim qui avait ouvert aux juifs marocains les plus hautes sphères de l'Etat y compris au sein de l'armée. C'était le temps où un jeune et brillant ingénieur dénommé Abraham Serphaty était le directeur de Cabinet d'un Abderrahim Bouabid alors ministre de l'Economie dans le dit gouvernement. C'était le temps où le brillant mathématicien Mehdi Ben Barka pouvait rêver et réaliser ses rêves, juste avant la scission entre l'Istiqlal de Allal El Fassi et ce qui deviendra l'UNEFP...Une période à marquer d'une pierre blanche parce qu'elle sélectionnait les Marocains en fonction de leur compétences réelles et non en fonction de leur seule allégeance au pouvoir établi ou en fonction de leur appartenance familiale ou religieuse...

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L'écrivain Ami Bouganime, et André Azoulay 

André Azoulay, comme à son accoutumé abolit toutes les formes de protocole au colloque "identités et Migrations", pour mettre à l'aise tout le monde et donne l'exemple du Festival des Andalousies Atlantique, qui repose sur un concept simple: la rencontre entre poètes, chanteurs et musiciens juifs et musulmans dont la fusion avait fait le succès de l'Andalousie d'Averoès et de Maïmonide.Le festival a pour thème musical le Matrouz,(le brodé) genre musical judéo andalous que défini ainsi le regretté Haim Zafrani, lui-même fils de Mogador: « Dans la trame des poésies hébraïques de style traditionnel, le poète juif insère de temps à autre des strophes ou des vers de langue arabe. Cette juxtaposition, ce passage d’une langue à l’autre, c’est la réalité culturelle et linguistique du Maghreb juif. Mais ce tissu langagier, cet habit dégradé, a aussi une valeur esthétique ; il n’est pas sans évoquer l’art de la broderie, comme l’indique le nom même de ce genre poétique désigné par le terme Matrouz ou poésie brodée. Le trésor artistique des sociétés méditerranéennes modernes connaît des exemples de cette mosaïque, de ce collage non dépourvu de nostalgie, et chargé d’émotion esthétique. »

      Aux Carnets nomades de France Culture, André Azoulay déclare :

«Je ne vois pas d’autres cénacles, d’autres festivals, d’autres espaces dans le monde d’aujourd’hui, où cette relation du Judaïsme avec l’Islam , en terre arabe, au Maghreb, puisse trouver cette forme et cette réalité. Essaouira, c’est ce navire amiral qui envoie en code et en lumière et en signaux tout ce qui nous manque tellement, tout ce que nous avons perdu. Cette modernité qu’Essaouira exprime est celle de cet humanisme qui était tout à fait banale ici depuis des siècles. Mais nous sommes en octobre 2010et cette humanisme a déserté nos rivages. Mais ici, il fait escale Vous avez entendu le rabbin Haïm Louk invoquer Allah, invoquer le Prophète Mohammed, c’est quasiment surréaliste pour certains. Les invoquer de la façon la plus sereine, joyeuse et tellement érudite. Alors que partout dans le monde, chez les musulmans comme chez les juifs ; on est ici sur la planète Mars. Mais quelle planète ! Quelle beauté ! Quelle chance aussi ! »

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 Dans tout le Maghreb, les zaouia citadines, ont servi de conservatoire pour le Modèle Musical Médini d’origine andalouse. Ce modèle a été introduit à Essaouira par les artisans d’origine andalouse aussi bien musulmans que juifs.Il semblerait qu’on venait de loin à Mogador pour consulter David Iflah et David El Qayem sur les noubas andalouses disparues. Et mon père me racontait comment le grand chantre du samaâ d’Essaouira – le père d’Abderrahim Souiri – s’asseyait dans sa jeunesse aux escaliers des maisons juives où avait eu lieu un mariage pour écouter les modulations vocales des pyutims juifs de Mogador, qui sont l’équivalent des bayteïnesdans l’oratorio des confréries de l’extase.

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Jour de lumière à Essaouira 

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Après la tempête des derniers jours de février 2010, l'éclaircie de ce lundi 1er mars : jour de lumière à Essaouira. Au sortir de l'aube je me dis : ce jour est différent, c'est le premier jour de lumière transparente, translucide qui mettra en valeur le blanc et le bleu d'Essaouira. Ni ciel, ni mer, un seul bleu éclat de lumière. Et puis les mouettes, encore et toujours. Elles occupent maintenant le cœur même de la médina. Se chamaillant pour une bouchée de pain endurcie maintenant que la tempête des derniers jours a empêché les arrivages au port et forcé les bateaux bleus à rester à sec sur les quais du port. Elles n'ont plus peur de l'homme, elles sont partout, cependant que se lève le soleil à l'Est des îles purpuraires. histoire,photographie

Première prise de vue : la porte du lion : en ce jour qui point, par delà l'horizon le soleil se profile derrière le rideau des branchages d'araucarias. Cet arbre venu d'Amérique Latine s'est tellement bien acclimaté au ville côtière du Maroc qu'il donne l'impression de faire partie du paysage depuis toujours.Je regarde ma montre, il est 7h.17. et je me rends compte qu'on est déjà au premier jour de mars : les tempêtes de février sont déjà loin derrière nous. Je note la lumière du soleil levant sur les crêtes des vaguelettes, les vieilles pierres ocres du port, l'île reverdissante au loin, le flamboiement des minarets et des araucarias se dressant au ciel comme autant de lances de chevaliers Donquichottesques en marche. L'aube et ses humeurs. L'aube et ses lumières. Oui, aujourd'hui, la lumière sera bonne et le ciel serein. histoire,photographie

 Les photos récentes et en couleurs sont les miennes et celles de mon frère Abdelmajid Mana, rondonneur impénitent à la recherche de ces racines à Essaouira et son arrière pays.C'est le lundi 1er mars 2010 où j'ai vraiment découvert ma  vocation de photographe. Plus qu'une question de technique, la photographie est d'abord une affaire de "feeling" et de présence: il fallait être là au bon moment..

La Tour de feu et du venthistoire,photographie

Les hippis s'abritaient du vent à Borj el Baroud (peinture Roman Lazarev)

Je note la lumière du soleil levant sur les crêtes des vaguelettes, les vieilles pierres ocres du port, l'île reverdissante au loin, le flamboiement des minarets et des araucarias se dressant au ciel comme autant de lances de chevaliers Donquichottesques en marche.histoire,photographie

 Petite par son espace, grande par son temps mouvant,Essaouira se prête au regard poétique

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Plus je m'approche de Borj El Baroud, cette tour de feu, plus elle prend les allures d'une œuvre d'art sculptée par les vagues et les vents. Elle n'a plus la forme de la tour de guet qu'elle avait au début du siècle dernier avec ses créneaux et ses arcades. Elle semble s'effondrer sur elle-même au milieu des dunes de sable.Elle est maintenant à l'embouchure de l'oued ksob, le lieu de rencontre privilégié de nué d'oiseau après avoir été le lieu des rencontres amoureuses au temps des hippies. En en faisant le tour brusquement deux bétyles phéniciens se dressèrent devant mon objectif ! Une découverte ! Une révélation toute fraîche concernant un lieu visité et revisité depuis mon enfance ! Je n'aurais probablement jamais remarqué une si évidente parenté avec les bétyles phéniciennes de l'île d'en face. C'est la prise de vue qui orienta ainsi mon regard, ma perception et mon analyse. La photographie comme outil de recherche...La lumière de l'aube, c'et aussi la lumière sur le passé phénicien d'Essaouira.Je garde le meilleur pour la fin: ma découverte des bétyles phéniciennes d'Essaouira. Comme disait Hegel: "Au début toutes les vaches sont noires, ce n'est qu'à la fin que l'oiseau de minerve se lève." Ce n'est qu'à la fin que l'éclaircie permet à la lumière d'éclater.histoire,photographie

Hamza Fakir n’a que 21 ans et sa peinture a la fraîcheur même de son âge. Son discours porte la marque des rêves qui bourgeonnent à l’équinoxe du printemps : " Un soir, du haut du promontoire d’Azelf, j’ai vu Essaouira illuminée, entourée de noir. Elle semblait flotter dans l’air, nager dans l’eau. Depuis lors je n’ai pas cessé de représenter sa population dans un espace plein.   Mes rêves sont toujours limités, à ce petit monde d’Essaouira. L’idée du tableau me vient parfois au début du sommeil. Je commence à imaginer des visages et des formes. Il y a des moments, où je sens vraiment que ma tête va éclater, alors je me réveille et j’essaie d’esquisser un premier croquis. Ça peut demander des heures de travail et de fatigue. Mas juste après, je me sens soulagé, et l’envie de dormir me revient.    Quand le matin arrive, je vais sur la plage, et j’essaie de bien développer cette idée conçue dans le rêve du demi-sommeil. Je vais dans mon coin préféré ; un abri en haut des ruines de « la tour du feu.C’est là que je développe mes esquisses, surtout quand il y a beaucoup de vent. J’ai déjà essayé mais je ne pourrais pas travailler ailleurs. Seul, ce lieu hanté par l’histoire et l’esprit du passé, m’inspire. J’y dialogue avec la mer et les pierres anciennes. Comme par le passé, de temps en temps des caravanes venues d’ailleurs, laissant des empreintes de chameaux que rapidement le ressac efface. 

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La « tour de feu » et la solitude m’inspirent. Delà, j’ai une superbe vue sur la plage immense ; au loin je vois des vaches et je pense à la Corne de l’Afrique, ce bout du monde. Les vaches sont toujours là, le matin, calmes sur le sable. Ce qui est bizarre avec ces vaches, c’est qu’elles viennent soit du sacré village de Diabet, soit de Ghazoua. Elles viennent de bon heure, sans berger, car elles connaissent les chemins de la forêt, qui débouchent sur la mer. En regardant les mouettes et les goélands, dont l’envol m’inspire… 

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Quand tu t’assois le matin au bord de la rivière, tu vois des oiseaux superbes. Surtout les faucons qui volent vers l’île. C’est surtout le ballet aérien des étourneaux sur l’île et sur la ville, qui m’inspire les formes flottantes de certains de mes tableaux. Une fumée emportée par le vent.   Pourquoi les piranhas ?

 Parce que tu vois dans la rivière, surtout quand il y a du vent, de jolis poissons, qui sautent en pleine liberté. Ils sont très contents de leur milieu aquatique, limpide et calme. Je les représente sous des formes d’algues, avec des nageoires multicolores et surtout de grosses dents. Si tu les vois avec ces grosses dents, tu diras qu’ils sont méchants, mais c’est tout à fait le contraire, les grosses dents représentent leur sourire : un sourire qui n’est pas tronqué, un vrai sourire du cœur. Je vais sur la plage et j’essaie d’imaginer ce monde.

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Quand je me promène seul, dans les ruelles d’Essaouira, le regard ébloui par ses petites fenêtres bleues, et ses murs blancs, je scrute surtout les visages, que j’imagine par la suite à ma façon. Je vois que derrière le voile du sourire, il y a beaucoup de problèmes. Un sourire de masque. C’est surtout cette souffrance derrière le masque que je peins par un cri. Le masque est leur vrai visage. Je représente toujours la souffrance des gens, avec des visages grimaçants. Ce n’est pas de beaux visages, car j’adore beaucoup les films d’épouvante, où les visages font peur.J’ai peints un grand masque sur fond gris.C’est le grand esprit qui n’est pas heureux. Il domine la femme qu’il possède. Sa tête est un volcan, et c’est ma tête aussi. Il est beau, non ? Il crie jusqu’à ce que les larmes jaillissent de ses yeux, dont on voit les vaisseaux bleus qui jaillissent comme l’éclair au milieu du ciel. C’est un masque vivant. Quand les Gnaoua dansent, ils portent aussi leur masque rituel sous la forme d’écharpes multicolores. Avec cet anneau au pied, cet errant qui voyage à pied le sac sur le dos, et ce chameau, j’essaie de faire voir les caravanes qui passaient à Essaouira.histoire,photographie

Mais je ne peux pas toujours expliquer mes tableaux, sauf quand je me réveille le matin, que je mets mes mains dans ma poche, et que je marche très longtemps sur la plage. Ce jour-là, je me raconte ma peinture, pendant des heures et des heures. C’est seulement à ces moments d’extase, où la parole vous tient à cœur autant que les images, que j’arrive vraiment à m’expliquer mes propres tableaux. Mais ce sont des moments où les paroles sont adressées au soleil et au vent et non pas aux humains.

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 Il va falloir vous dire un dernier mot, sur mes couleurs, et la portée symbolique que je leur accorde. Dans ma peinture il y a toujours le rouge, le noir et un peu de blanc qui représente le bien, il y a toujours du noir qui représente le mal avec comme perspective la vie qui est ce rouge-sang qui coule dans nos veines. Il y a aussi des formes cellulaires : des formes très bizarres qui viennent spontanément sous mon pinceau, et qui ne sont ni des visages, ni des animaux ; qui comportent toujours un œil, pour signifier aux gens que ces formes bizarres ont une vie. Ce sont pour moi, des corps qui vivent en nous ; des cellules de la souffrance. Des oiseaux souffrent aussi…. »

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  Poussant des cris joyeux un couple de hérons se pourchassent, tantôt s’élevant lentement tantôt piquant vers le bas. Une oie sauvage étend ses ailes noires pour accueillir le soleil matinal. La nature semble d’une beauté fragile, éternelle, irréelle.

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Le cimetière « rasé » de Bab Marrakech

 

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 Potiers à l'entrée du vieux cimetière de Bab Marrakech le nuit du destin

Hier,en passant devant le cimetière « rasé » de Bab Marrakech — il paraît que les musulmans ont le droit de raser les cimetières au bout de soixante-dix ans — et en particulier devant les trois palmiers où mon père disait qu’Abdessalam, son tuteur, était enterré ; j’ai passé plus d’un quart d’heure à lutter contre le trou de mémoire, pour retrouver le nom d’Abdessalam : trou de mémoire pour sépulture disparue. Devoir de mémoire envers mon père et ma mère. Le jour où je m’attaquerais à cette amnésie, ce jour-là, je pourrais peut-être m’autoproclamer « écrivain ».histoire,photographie

La "Machina" : la minoterie Sandillon

Abdesslam l’homme à la sépulture disparue qui a élevé mon père vendait de la farine près de la minoterie Sandillon. Le nom de ce dernier figure dans la toute première alliance israelite de Mogador :  les élèves de cette école étaient, en juillet 1905, au nombre de 206, dont un Français, le jeune Sandillon. Le local de l’école était au premier étage d’une maison de la nouvelle kasbah – l’actuel commissariat de police. La présence d’une seule école anglaise de filles créait une situation particulière aux enfants des autres nationalités qui étaient obligés de suivre ses cours, c’était le cas des filles de Mr Sandillon, le minotier français de la ville.

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  Au fond, Henri Sandillon, fils ainé de Ferdinand Sandillon avec maâlem Abdellah

Ce Sandillon, dont je me sens si proche parce qu’il avait fondé au début du XXe siècle, le premier journal que Mogador ait jamais connu. À la fin des années 1980, quand je menais des recherches sur l’histoire de la ville, j’avais retrouvé dans un fichier de la bibliothèque de Rabat, la collection complète de ce journal ! Malheureusement, à chaque demande, le bibliothécaire revenait les mains désespérément vides, me disant que le journal avait disparu. C’était au moment même où la minoterie vacillait sous la violence des vents avant de disparaître à son tour.

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 Dix ans auparavant la veuve de Sandillon est revenue dans le sillage des nostalgiques français de Mogador.Ils étaient conviés à un somptueux dîner aux langoustes, dans l’ancienne résidence du contrôleur civil qui avait été confisquée par le protectorat au caïds Anflous après sa reddition en 1912, et qui appartient désormais à ce président du conseil municipal qui a pour coloration politique, les oranges. J’ai alors servi de traducteur à ce président araophone dans le style du vieux Makhzen, qui disait comprendre l’émotion de ces revenants, pour qui les rivages de Mogador symbolisaient les temps à jamais révolus de leur jeunesse. Madame Sandillon m’a prise alors à part pour me dire : 

« Quand nous sommes arrivés en haut du promontoire dAzelf, à la vue dEssaouira au bord de leau, je ne pus mempêcher de pleurer de désespoir ». 

 Et combien je comprends sa douleur. Je lui disais alors que selon mon père, à l’instar de son mari, il y avait un homme qui tenait boutique de chimères au quartier des Boukhara — où résida la garde noire de Moulay Ismaïl — et qui tenait un journal quotidien de tout ce qui se passait dans la ville : intempéries, hausses de prix, arrivée de caravanes, naufrage de marins …histoire,photographie

  Les moulins de l'époque

Veux-tu bien que nous ajustions

Son axe au moulin,

Pour moudre en commun

Ton grain et le mien ?

Veux-tu bien qu’en un seul troupeau

Nous mêlions nos ouailles aux tiennes ?

Mais gardes-toi bien

D’y mettre un chacal !

Comment donc, de la plaine,

Surgirait Mogador,

Comment pourrait-on

Haïr qui l’on aime ?

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  Le vieux cimetière de part et d'autre de Baba Marrakech 

À l’époque les quatre portes de la ville se fermaient la nuit, et en dehors des remparts, il n’existait que des jardins potagers et des cimetières. Pour se prémunir contre les caïds de la région qui la convoitaient, la ville tendait à développer une certaine autonomie, en disposant d’une citerne collective en son enceinte  plus précisément dans l’actuel marché aux poissons. Au crépuscule un berger faisait rentrer les vaches laitières, que chaque maison possédait avant que les portails de la cité ne se referment.histoire,photographie

 Des vaches à l'entrée de Bab Marrakech 

   Un soir qu’il faisait très froid, deux colporteurs qui sillonnaient la région pour y vendre du tissu de melf importé d’Allemagne et des épices – au paradis le Prophète aurait aimé être marchand de tissu et d’épices – entraient en ville après leur tournée dans les souks de la région. Ils trouvèrent les portes fermées au crépuscule parce que c’était le temps de la Siba, le temps où les caïds étalaient le burnous sur la jellaba et faisaient parler le baroud. Le marchand qui resta immobile jusqu’au matin fut trouvé inanimé au pied des remparts, alors que son compagnon qui avait passé la nuit à rouler une grosse pierre, à la manière de Sisyphe, entra prendre son petit-déjeuner tout trempé de sueur en répétant :  « Que le lit où coule le flot de notre vie serait étroit, s’il n’y avait le vaste espace de l’espérance ».histoire,photographie

Des vaches à l'entrée de Bab Sbaâ

 Le mogadorien David Iflah, le chantre du Malhun judéo-arabe qu'Alexis de Chottin cite dans son "Tableau de la musique marocaine", évoque les jardins potagers qui entouraient la ville en ces termes :  La betterave provient du potager de Messan,de Bunnif le jardinier et son associé Dda Hammani, ainsi que les aubergines..Leur produits sont vendus sans être pesé et les jeunes de la ville s'y servaient gracieusement  pour apaiser leur faim après chaque match de football se souvient maintenant Mr.Abdelkhaleq Louzani, gloire du football national: "Carottes , navets, choux, chou-fleur (bourass) poussaient aux jardins potagers qui étaient exploités aussi bien par les juifs que par les musulmans. On jouait des matchs de foot au « hangar » et au retour tout le monde a faim. On passait par ces jardins pour manger les carottes. 

D'entre les jardins potagers (Bin Laârassi)histoire,photographie

 Mogador - Vue prise en avion au tout début des années 1900 : on reconnait les deux cimetières de Bab Marrakech et les jardins maraîchers qui entouraient la ville.Tout cet espace vert allait disparaître sous les constructions anarchique à partir des années 1960.histoire,photographie

.Mogador - Vue général: au premier plan "Bin laârassi", d'entre les jardins(potagers)histoire,photographie

Par Bab Doukkala arrivait aussi la fameuse menthe de "Chicht"histoire,photographie

 Mogador avant la construction de la jetée du port

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 C'est cette ville qu'avait quitté Eugêne Aubin, pour se rendre à Safi, le 15 novembre 1902 :

« Vers midi notre convoi commençant à s’ébranler par groupes successifs traverse la rue principale de Mogador et sort de la ville par la porte du Nord, qui donne sur la lagune entre des jardins maraîchers et des cimetières. La plage , bordée de dunes sablonneuses, s’étend tout droite et la vapeur d’eau qui vient des vagues noie les contours du paysage. Dix kilomètres plus loin, à la nzalade Chicht , toute la caravane se trouve réunie. Dans le lointain, Mogador forme une apparition très fantastique, s’élevant des sables et de la mer, avec ses grandes murailles crénelées, ses maisons blanches et les tours carrées de ses minarets. »


 

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 Jardins maraîchers longeaint les remparts du côté de Bab Doukkala

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    Les dits jardins  se situaient sur la lagune qui entourait  la ville et qui était connue sous le nom vernaculaire de "loughrad"(le terreux) .Le jonc y poussait avec abondance faisant ombre dense où  nichaient les pics-boeufs: dans cette lagune qui entourait l'îlot sur lequel est bâtie la ville ; on enduisait ces joncs de  suie fondue des chombre à aire des becyclettes et on attendait patiemment que  vienne s'y prendre l'un de ces tendres oisillons convoités.... 

    C’était au temps, où à la veille de la fête du sacrifice, les enfants chantaient encore la fameuse comptine dénommée Qûbaâ ( la pie ), qui fait partie de ce que Halbwachs appelait « les cadres sociaux de la mémoire »: 

   Pie, ahah ! 

  Carrelée, ahah ! 

  Viande fraîche, ahah ! 

  Et n’égorge, ahah ! 

  Et ne dépèce, ahah ! 

  Jusqu’à ce que vienne, ahah ! 

  Moulay Ali, le doré ! 

  Il a bu une sangsue, 

  Aussi grande que l’astre ! 

  Pour guérir ? Ahah ! 

  Sueur d’ensens, ahah ! 

  Où est l’ensens ? 

  Chez l’herboriste ! 

  Où est l’herboriste ? 

  Dans la cithar ! 

  Patronne de la maison 

  Par-dessus l’olivier ! 

  Cette maison est la maison de Dieu ! 

  Et les disciples, esclaves d’Allah ! 

  Donne moi quelque chose,   

  Si non, je pars, 

  En rampant, 

  Comme le serpent 

  Providentielle !  Haw ! Haw ! 

  Sur l’olivier! Haw! Haw! 

  Cette maison est la maison de Dieu ! 

  Libérez-nous ! Providencielle ! Haw ! Haw ! 

  La maîtresse de maison leur donnait alors un mélange de henné, de sel et d’orge, que le bélier devait avaler avant d’être sacrifier par Moulay Ali le doré. Actuellement ces comptines oubliées ne sont plus évoquées que par de vieux souiris, lorsqu’ils parlent des années folles de leur enfance. Après l’école coranique, les enfants étaient principalement déstinés à un travail manuel, la marqueterie, en particulier. histoire,photographie

Pêche à la ligne au pied des remparts du côté du Mellah :" les enfants de Mogador se rendaient chaque  vendredi aux jardins maraîchers qui cernaient la ville pour apaiser leur faim en croquant des carottes fraîches après un match de football puis à jarf lihoudi (le rocher du juif) au pied des remparts du mellah, pour la pêche aux crabes.Il y avait beaucoup de sarres qui arrivaient avec la marée montante et qu'on pêchait là-bas.Les juifs aussi pêchaient près de cet îlot qui porte leur nom» se souvient aujourd'hui M. Abdelkhaleq Louzani, gloire du football national.histoire,photographie

Les produits des jardins maraîchers arrivaient chaque matin au marché par Bab Doukkala.

Dans l'un des fours d'Abibou, situé au coeur de l'ancienne kasbah offiçiait kadouche dont David Bouhaddanam'envoie la photo accompagnée de ce commentaire: "Abibou a fait le pain mais c'est kadouche qui s'occupait de la cuisson. En plus c'etait lui qui as cuit les dafinas de la pluspart des juifs.Meme  messaouda de l'hotel atlantic et mira de l'hotel centrale etaient clientes chez lui."Le jeune David Bouhaddana (enhaut en campagnie de l'acteur Michel Piccoli lors du tournage  au port dans  les années 1970  de scènes de "La poudre d'escompettes"et Mustapha Khalili(en bas), le chantre du malhûn souiri et le digne successeur d'Abdellah Abibou qui s'occupait de la cuisson du repas du shabbat, dénommé skhina (de la racine "skhou"chaud); dont  le professeur Joseph Chetrit m'envoie une qasida du genre malhun en arabe udéo - arabe, intitulée әl-qṣἱḍɑ d-әs-sxinä qu'avait consacré le chantre mogadorien, David Iflah à ce plat traditionnel.

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Le chant du plat chaud du shabbat

 

de David Iflah (Mogador/Essaouira 1867-1943)

 

    Le repas chaud du shabbat procure une jouissance suprême; parfaitement préparé. il offre tous les délices, dont se délectent les amis et les  frères réunis. 

Voici la description explicite de la marmite: elle est resplendissante, blanche et brillante, de taille largement suffisante, fabriquée à l’ancienne 

Elle porte les gros pois chiches, qui baignent dans leur huile, formant une sauce alléchante, de couleur dorée. 

Les grosses boules de viande, le pied et la langue, avec des poulets farcis et d’autres sans farce; ajoutez-y les pommes de terre du Yémen

Des œufs blancs comme un tissu de lin, achetés après avoir été choisis et sélectionnés par un européen averti, et payés bien plus cher. 

Mettez-y des morceaux de viande bien gras, du faux filet, de la poitrine et de l’épaule, provenant d’un bœuf clément, et la base découverte ou voilée des côtes. 

Les grains de blé couleur d’ambre, reposent bien cuits au milieu de graisses ruisselantes, provenant de la moelle des os. 

Je l’ai vue passer en direction du four, sur les mains d’une servante décorée de henné, originaire du pays des Noirs. 

Regardez ˤAkiku avec ses verres, affaissé et tout couvert de suie, de torchons sales, se vautrant tout nu dans la cendre. 

Regardez Ben u-Hatta roulant son ivresse, se cachant exprès entre la fosse du four et les planches rondes à pains, surveillant les voleurs. 

Les plats chauds des différentes communautés comportent des oignons, des coings et des fayots couleur de raisins secs, ainsi que des lentilles pareilles à des coraux. 

Regardez les amis et les proches parents, qui se réunissent tous affamés pour [le repas du shabbat], accourant bien perspicaces au festin 

Les fourchettes à l’ancienne, des serviettes et des nappes de soie fine, brillant de leurs fils d’or. 

Son odeur réveille les souffrants, par ses épices et le fin safran, et par son apparence couleur d’or. 

Dans le salon étincelant et joyeux, couvert de tapis, de matelas et de coussins en soie fine, nous avons réjoui tous ceux qui ont bu et ont resplendi de bonheur 

Faites revigorer les esprits par des bouteilles, de maħya blanche et de maħya rouge couleur de perles, distillée par des fins connaisseurs. 

Le vin coulant à flots, l’absinthe, le brandy et le gin purifient mes chants, avec l’anisette blanche de couleur 

Le cognac calme les ardeurs, mais ne négligez pas le célèbre rhum des Bermudes flamboyant dans les verres, étincelant comme des éclairs. 

Des conserves au citron remplissez des pots: cornichons, moutarde, ainsi que les alléchants piments au vinaigre, avec la salade aux tomates et au piment fort. 

La betterave provient du potager de Messan, de Bunnif le jardinier et son associé Dda Hammani, ainsi que les aubergines. 

Les câpres valent leur prix cher; ne manquez pas les olives cassées à la manière de Taroudant, ainsi que les citrons couchés à l’huile d’olive. 

Les radis couleur d’or sont acompagnés d’une salade de gros concombres à l’oignon blanc, de carottes, de citrons confits et de figues jeunes. 

Quand le plat est arrivé à la maison, le logis a resplendi; c’est le maître mets dont l’odeur m’enivre. Notre joie est complète et notre fortune a embelli. 

Mon nom est livré ici explicitement: le maître Dawid Iflah, qui s‘y plaît bien; je l'ai composée contre les [mauvais] yeux des ennemis. 

әd-dritkä 

Le plateau de thé offre de la jouissance, avec les deux théières et les verres dont la couleur m’enchante, on dirait un parterre de coquelicots. 

Voici le détail des verres: le bleu violacé, le jaune du genêt ainsi que le vert me ravissent; ceux qui ont la          couleur du coucher du soleil raniment les esprits. 

Ajoutez-y le rouge vif éclatant, ainsi que le violet vert et doré du cou de pigeon indien, avec le bleu ciel teinté d’or. 

N’oubliez pas les verres couleur de poils de chameau et de corail, ainsi que ceux qui sont d’un jaune rosé des jujubes, avec en dernier ceux à la couleur beige de pois chiches tout comme ceux qui sont du beau jaune verdâtre des roseaux. 

Installe ensuite la bouilloire en beau métal jaune sur son réchaud, dont les braises se consument d’amour et de passion pour le plateau et les verres 

Mettez à la tâche deux petites servantes noires du même âge, portant carafes, serviettes et tasses, celles dont l’ancêtre était gouverneur du pays des Noirs.histoire,photographie

Texte extrait d’une étude culturelle et linguistique, sous presse,que le Prof. Joseph Chetrit a consacré à ce poème  intitulée: Délices et fastes sabbatiques.( Edition et analyse d'uneqaṣi:dajudéo-arabe d'Essaouira/Mogador sur le repas festif du sabbat)

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Avant de commencer la journée, j'ai pris des baignées croustillons au « Sefnaj » - un mot arabe qui dérive du persan «isfanj » probablement parce que ces baignées sont originaires d'Ispahan - puis une soupe de fèves (bissara) à khobbaza, marchants de pain de seigle bien chaud en cette heure matinale, où d'habitude se retrouvent, à chaque aube naissante, les marins du vieux port, pour partager un bon thé d'absinthe (chiba) qui a la réputation de réchauffer le corps et les cœurs juste avant d'affronter les embruns et les frimas de haute mer. Mais aujourd'hui, aux cafés maures de khobbaza, rares sont les marins parmi la clientèle de l'aube : là aussi c'est signe qu'il n'y a pas de sortie en mer.histoire,photographie

  En sortant de la maison, je passais d'abord par le marché aux grains où j'étais ébloui par le ballet des pigeons autur des marchands de blé et de maïs:

 Enfant, j’ai jeté tous mes cahiers à la mer

 

 Et je suis revenu avec des coquillages et des îles

 On me donnait zéro

  Et mes yeux d’enfant me donnaient

  Le point lointain de l’univers. 

 

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 Comme à chaque aube qui point: arrivée du marchand de pain à khobbaza
A souk Akka,Chokhman m’apprend  que son frère, qui nous louait ses vélos, est décédé il y a juste un an, à tel mois lunaire du calendrier musulman.  La mort de Chokhman, figure habituelle de mon enfance, m’interpelle pour une autre raison : son atelier se trouvait juste à l’entrée de l’impasse au fond de laquelle se trouve le sanctuaire du saint où l’on se rendait pour obtenir une huile d’olive aux vertus miraculeuses, en particulier contre les rhumatismes, dont souffraient inévitablement les habitants vivant sous ce microclimat humide. Je garde surtout une impression de poésie inaltérable de l’Adwal qui s’y déroulait : mon oncle berbère Mohamad, venait annuellement avec les tolba du pays hahî, y sacrifier un bélier et un bouc noir, et y faire bombance : la vieille coupole et son vieux palmier, le bûcher de l’arrière-cour et ses énormes bouilloires et marmites, les multiples tagines posés à même les carrelages noirs et blancs, sous le figuier sacré, d’où se dégageait une irrésistible odeur d’huile d’argan, la barbiche de tonton et ses prières… De tout cela se dégageait une  chaleur et une poésie irréelles et à jamais perdues. Il ne reste plus que le silence, la porte fermée du vieux sanctuaire, dans une ville désormais livrée à la frénésie immobilière et touristique.

 

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A l'aube je prends ma première image de l'artère de Souk Akka, où enfant j'achetais des baignées en me rendant à l'école;Au bout de cette artère de Souk Akka, à la sortie de Bab Marrakech, se trouvaient les deux plus vieux cimetières de la ville que Tahar Afifi, alors président du conseil municipal de la ville avait ordonné de raser dans les années 1980. J'ai appris plus tard que mon père s'accoudait au muret de ce vieux cimetière pour prier pour le repos de l'âme de ma grand mère Mina , pour notre aïeul  Hajoub Nass Talaâ (surnommé "mi-pente" parcequ'il avait dit au caïd Rha qui inspectait les caisses d'amandes du port vers 3h du matin: "Ma gachette est à mi-pente"; que je suis éveillé; c'est lui qui aurait édifié le toit peint (Barchla) de Sidi Mogdoul en tant que maâlam Brachlya).


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 Le vieux cimetière de Baba Marrakech

Au fond les palmiers où mon père disait qu’Abdessalam, son tuteur, était enterré. L'espace entre les deux vieux cimetières était très animé surtout lors de la fête de âchoura Hier, en passant devant le cimetière « rasé » de Bab Marrakech — il paraît que les musulmans ont le droit de raser les cimetières au bout de soixante-dix ans — et en particulier devant les trois palmiers où mon père disait qu’Abdessalam, son tuteur, était enterré ; j’ai passé plus d’un quart d’heure à lutter contre le trou de mémoire, pour retrouver le nom d’Abdessalam : trou de mémoire pour sépulture disparue. Devoir de mémoire envers mon père et ma mère. Le jour où je m’attaquerais à cette amnésie, ce jour-là, je pourrais peut-être m’autoproclamer « écrivain »Abdesslam, l’homme à la sépulture disparue qui a élevé mon père vendait de la farine près de la minoterie Sandillon. Le nom de ce dernier figure dans la toute première alliance israelite de Mogador.À l’époque, il y avait encore des consuls européens dans la ville.Lambrojo, le consul d’Italie avait une minoterie en face de la maison où je suis né

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Les vieux cimetières de Bab Marrakech

 « Nous sommes nés d'une poussière d'atome etnous redeviendrons poussière. ». Cette formule usuelle indique que pour les musulmans, la dépouille mortelle n'est pas si importante ; et que ce qui importe est l'âme qui monte au ciel : « Ils t'interrogent au sujet de l'âme, dis : l'âme relève de l'ordre de mon Seigneur. Et on ne vous a donné que peu de connaissance. » (Sourate 17, verset 85). L'Islam fait ainsi le distinguo entre « Rûh » (l'esprit)  que Dieu rappelle auprès de lui, qui est d'essence  éternelle et la « Nafs » (le souffle vital), objet des désirs, qui est périssable avec le corps. Dans l'un de ses quatrains mémorables, Omar Khayyâm disait : « Allèges le pas car le visage de la terre est recouvert des dépouilles des morts. ». Ce qui importe ainsi pour l'Islam, c'est l'âme qui monte au ciel, attitude diamétralement opposée au Judaïsme qui accorde une grande importance à l'intégrité du corps après la mort et surnomme le cimetière « Beit Haïm»  (la maison des vivants)

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  Mogador - Porte de Marrakech

  Le commerce caravanier a continuer d'affluer vers Mogador bien après le déclin de la ville à la fin du 19è siècle comme on le voit sur ce clichet pris le 4 juillet 1927

 Adossée au rempart, la chambre où on lavait les morts était juste à droite en sortant de Bab Marrakech.Pour apaiser le mort et réconforter la conscience endeuillie des vivants, l'oraison funèbre disait: 

Sobhâna di lmoulki wal malakout 

 Sobhâna di lîzzati wal jabarout! 

 Sobhâna l'hay alladi la yamout! 

 Asabbouh, al qoddous, Rab al malaîkati wa ruh! 

 Jah n'bi qaddamnak, ya moulay tarhamna! 

 Grâce soit rendue à celui qui a la royauté de tous les royaumes! 

 Grâce soit rendue à celui qui a le pouvoir sur tous les pouvoirs! 

 Grâce soit  rendue au vivant qui ne meurt jamais! 

 Le primordial, le sacré, le Dieu des anges et de l'âme! 

 Nous t'implorons au nom de ton Prophète, que ta clémence soit sur nous! 

 Cette oraison funèbre était déclamée sur le mode musical andalou dit "laghriba"(l'exilée au royaume de l'ombre), dite aussi "ghribt lahcen". Ce mode musical on le trouve également dans le malhûn chez les Hamadcha et les Aïssaoua.

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 Au bout de la nuit du destin Laylat El Qadr, les habitants se rendent  au cimetière pour y déposer ces poteries sur les tombes de leurs proches. Et à la veille du 1er Moharram, jour de l’an musulman – annoncé par la nouvelle lune — le rythme de la Dakka envahit les rues de la ville. C’est le rythme à l’état pur. Au dixième jour de ce mois sacré, on chante le rzoun. Dans le carnaval de l’achoura, il y a enchevêtrement de pratiques sacrées et profanes.Le lendemain de la nuit chaude de achoura, au levé du soleil, on s’asperge d’eau de zem - zem et on se dirige vers les vieux cimetières de la ville pour les asperger à grande eau. Dans les cimetières, avec baba achour, on enterre pour ainsi dire l’année écoulée. On couvre les tombes d’eau de rose et de basilic sauvage (rihan). Un marchand qui vend cette plante du paradis aux abords du cimetière nous dit : « Hier, a eu lieu la nuit de la Dakka. Tout le monde y participe avec joie jusqu’à l’aube. Les gens se rendent au cimetière pour visiter les morts. Ils trouvent les figues sèches, le basilic sauvage, les palmes de palmiers, l’eau de rose, les poteries qu’ils mettent sur les tombes et les jouets qu’ils achètent pour leurs enfants. Après avoir visiter leurs morts, ils rentrent tout contents chez eux. » Durant la séquence de la Dakka, le clan Ouest de la ville, celui des Béni Antar se retrouvait à la porte de la mer (Bab Labhar), alors que leurs adversaires du clan Est des Chebanate se retrouvaient au seuil de Bab Marrakech. La première porte était dite hantée par Aïcha Qandicha, (la démente de la mer). La seconde porte se situait entre les deux vieux cimetières de Bab Marrakech (rasés au court des années quatre-vingt). Le tapage nocturne des uns vise à exorciser les génies, et celui des autres à réveiller les morts.

    Ceux qui n'ont pas de respect pour les morts ne peuvent pas en avoir pour les vivants.Dans le monde entier, le rasage d'un cimetière est considéré comme une profanation, sauf chez nous où les morts doivent doublement disparaître pour laisser place aux speculations immobilières. On dit de la mort qu'elle est un scandale mais le véritable scandale  est de ne pas tenir compte de la mémoire des vivants qui sont en fait des morts-vivants puisqu'ils n'ont aucun droit au chapitre quant aux affaires de leur cité : de facto "les élus" eux-mêmes sont considérés comme  de simples représentants du Makhzen, c'est à dire de la volanté de Dieu sur terre.Ainsi donc le manque de démocratie nous prive du droit de nous recueillir sur nos morts en soustrayant leurs dépouilles à nos prières et à nos souvenirs....Le type reponsable de ce forfait en tant que président du conseil municipal, on le disait lui-même ancien gardien de cimetière du temps du Glaoui, avant de finir sa carrière de politicien comme ministre chargé des relations avec le parlement au nom de "l'Union Constitutionnel"! Ceux qui désapprouvaient sa profanation et sa politique municipale (c'est encore lui qui rasa les magnifiques cabines de la plage de notre enfance, qui s'ouvraient sur la mer comme des arrêts de poissons) se contentaient de l'appeler sous cape tantôt "le Boss" tantôt "le Cobra"....     Le Conseil Municipal d'alors justifiait ce rasage de nos tombes en disant que l'Islam autorise la disparition d'un cimetière - soit une double disparition des disparus - après soixante dix ans de son existence. Ce qui n'est pas le cas des cimetières marins juifs qui existent là depuis les Romains et les Phéniciens. Pourquoi avoir touché à la tombe de Mina ma grand mère ? Une question douleureuse et lancinante qui me tarrode encore et toujours...C'est aussi, parce que nous autres les locaux, nous n'avons jamais eu de pouvoir de décision au niveau local. On est dans les petits métiers, d'artisans, de marins, d'instituteurs,dans une espèce de marge réduite de facto au silence; celui des morts-vivants, celui des marges indiscibles : c'est ce qui en moi attira la sympathie d'un autre illustre marginal, d'un marginal professionnel dénommé Georges Lapassade. Marge des marges : Je viens de découvrir que la pluspart des marchands de fruits et légume de la ville sont originaires des Ida Ou Gord, la tribu riveraine de l'oued Ksob qui, chaque hiver, déverse ses allovionnement sur ces rivages 

histoire,photographie The children holiday , the Aashourah swings

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L’hiver, les étourneaux , ces oiseaux solaires qu’on appelle zerzour, forment un immense « boa volant », qui orne le ciel et se confond avec lui. Calligraphie céleste, noria tournoyante au crépuscule. Ces oiseaux sont les gardiens de l’île, ou peut être la réincarnation des âmes qui la hantent encore.

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 Y hasra ! Hélas! Les naoras de notre enfance! 

Ces balançoires en bois qui étaient de toutes les fêtes jusqu'aux tout début des années soixantes en ville, étaient encore en usage en milieu rural jusqu'à une période récente comme j'ai pu les observer  en participant au printemp des Regraga en 1984: De loin, on entend les baroudeurs inaugurer la nouvelle étape comme pour signifier que c’est d’abord en guerriers que les Regraga ont rendu visite à chaque tribu. Nous quittons « cette forêt mahométane » où Jean Genet voyait « des Bouddhas debout ». Le chameau qui porte les norias de bois nous dépasse ; le jeune chamelier écoute sur cassette une aïta des tribus côtières :

 « Allons voir la mer 

 Restons face aux vagues jusqu’au vertige ».histoire,photographie.

 Les ailes du venthistoire,photographie

A chaque jour suffit sa peine. 

 Le vendredi 12 mars 2010, je devais envoyer le manuscrit de la nouvelle version de mon livre sur les Regraga aux éditions MARSAM, mais étant fatigué, je me suis assoupi en écoutant Chopin. En fin d'après midi je m'asseois sur un banc non loin du port. La lumière n'est pas extraordinaire ce jour là, mais brusquement je m'aperçois d'une intense activité des goélands du côté des poissonniers. Je décide alors de prendre quelques images, avec la certitude que certaines seraient assez extraordinaires. A mon retour à la Kasbah, je rencontre mon ami le poète Moubarak Erraji attablé à la terrasse d'un café non loin de la pâtisserie Driss. Il va bientôt publier un recueil de poèmes dédié à son fils, intitulé « Berceuse pour Adam ». Il faut signaler que notre ami a déjà été consacré par le prestigieux prix Al Bayati qui consacre les jeunes poètes du monde arabe. Moubarak Erraji a reçu ce prix à Damas en 1998, pour son recueil "contre la terre ferme".histoire,photographie

 Je lui montre les images que je viens de prendre au port, des goélands portés par le vent. Il me dit : " Avec les ailes de l'une d'entre elles, entremêlées au ciel et au vent, l'image donne l'impression de formes surréalistes." 

 Moubarak Erraji était en train de lire des Haïku Japonais. Je note au hasard celui-ci : 

 Silence 

 Le chant des cigales 

 Pénètre les rocshistoire,photographie

Des Haïku, Moubarak Erraji, en produit lui-même, mais en arabe, avec une sensibilité particulière. Il me cite celui-ci, sur la mer, le vent et les oiseaux de ces rivages :

 Après la marée haute

 La mer s'est apaisée

 Comme un nourrisson fermant ses yeux

 Dans un berceau bleu

 Et puis encore celui-ci :

 Entre une vague et une autre

 La non-ligne abstraite de l'écume

 Sa mousse portée aux quatre vents

 Et ses bulles d'où se penchent les milles yeux des créatures

 Que j'ai vu jadis dans un rêve à venir

Et pour finir le jeune poète me recommande de conclure par celui-ci :

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 Les mouettes sont des vagues qui prennent leur  envol

 Et les vagues, des mouettes qui grondent

 Quand on  brise une vague

 Une aile vous pénètre profondément

 Et quand on brise une aile

 Une  vague vous pénètre profondément

 Ecoutez les trois mouettes briser leurs oeufs

 Comme si la mer surgissait du sable pour la première fois

 Avec comme notes musicales : l'éclosion d'œufs de mouettes

 Un peu plus tard, la lumière a complètement changé, je décide de prendre cette dernière image à la tombée du jour et d'intituler cette note: "Les ailes du vent". Dimanche 14 mars 2010, vers la mi-journée, la mer avait une couleur vert-bleu qui m'attire et qui me plaît : elle donne aux vols des goélands une allure plus majestueuse et plus poétique encorehistoire,photographie

 

Le soir, je montre les dessins géométriques et floraux, ces "marqueteries" qui restent de notre père et que je viens de publier dans ma note"les marqueteurs d'Essaouira" . Il trouve les pièces belles et rares, en ajoutant que les Marocains sont actuellement en dehors de leur mémoire, "hors-mémoire", comme on dit "hors-zone", mais il viendra un jour où ils seront obligés de s'occuper de leur patrimoine. En faisant part de cette réflexion de mon frère Majid.à mon ami le poète Moubarak Erraji, celui-ci me rétorque alors: 

 - Celui qui est sans mémoire, se situe à la marge froide de l'avenir. Nous aurions aimé avoir une continuité dans le souffle de la mémoire de ton père, les autres oeuvres de sa vie, et pas seulement ces vestiges de "touriq" (marqueterie), ainsi que des autres artisanats de la ville. Malheureusement, il y a des trous dans cette mémoire de la ville et de ses hommes.histoire,photographie

 On s'est retrouvé au même lieu, mais pas au même temps. Nous étions tous les deux égarés, dans l'incertitude des temps qui courent. Ni moi, ni lui, nous ne savons de quoi demain sera fait. On ne veut ni faire sourire la carte postale, ni la faire pleurer, mais nous rêvons de jours meilleurs pour cette ville...Il n'y a pas seulement les différents moments de la journée où le visage de la ville change : c'est chaque minute que les envolées elliptiques des goélands prennent une nouvelle coloration : ce vert-turquoise d'aujourd'hui que j'aime beaucoup..histoire,photographie

 

Je me lève pour commander mon café et voilà qu'à l'autre bout de la terrasse; j'aperçois mon ami David Bouhaddana, assis coude à coude avec le Palestinien Saâd Abou Tammam, originaire de la ville de Safad (à côté de Thébiriade), sur le mont Canaân: 

 - Mais c'est un très ancien nom que ce Canaân? lui dis-je 

 - C'est le nom des premiers habitants de la Palestine : ce sont les Canaânéens qui ont reçu Abraham et le peuple juif lors de leur exode d'Egypte, d'où il fuyaient Pharaon... 

 Saâd Abou Tammam a connu l'histoire d'un autre exode : celui du peuple Palestinien en 1948. Il s'est réfugié alors avec sa famille en Syrie et vit actuellement en Suèd. David Bouhadana qui est né à Essaouira, vit pour sa part depuis de nombreuses années à Marseille. Saâd lui dit: 

 - Je n'ai absolument rien contre toi, en tant que juif marocain.Nous avons nos extrémistes et ils ont les leurs, mais nous sommes tous les deux pour la tolérance, la cohabitation et la paix. 

 - Formidable message de paix que tu viens de noter ce soir mon cher Mana!  s'écrie David Bouhadana en serrant très affectueusement la main de Saâd Abou Tammam le palestinien. 

 L'un vit en Suèd , l'autre à Marseille et c'est l'honneur d'Essaouira, ville de la cohabitation et de la tolérance de les réunir fraternellement et humainement ainsi par delà le bien et le mal, par delà les religions et les nationalismes : l'humanité souffrante, l'humanité aimante les a réunie.

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Charivari et feux de joie

Le Rzoun de âchoura
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Personnages du carnaval de l'achoura à Mogador au début du xx ème siècle


Pour Marcel Mauss, la notion d'art est intimement liée à celle du rythme :« Dès qu'apparaît le rythme, l'art apparaît. Socialement et individuellement, l'homme est un animal rythmique ». À la veille du 1er Moharram, jour de l'an musulman - annoncé par la nouvelle lune - le rythme de la Dakka envahit les rues de la ville. C'est le rythme à l'état pur. Au dixième jour de ce mois sacré, on chante le rzoun. Dans le carnaval de l'achoura, il y a enchevêtrement de pratiques sacrées et profanes.

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 Hamza Fakir, l'artiste que Aïcha Amara aimait comme son fils 
 
En hommage à mon père et à la poétesse Aîcha Amara ...Il en est des êtres dont la mémoire reste attachée à un lieu, la poétesse Aïcha Amara qui vient de nous quitter, ce mardi 25 mai 2010, est restée, malgré son exile Casablanca, très attachée à Essaouira sa ville natale. Chaque fois que je lui rendais visite ainsi qu'à son mari Si Tayeb Amara à l'urbanité exquise, elle ne m'entretenait que d'Essaouira auxquelle elle a consacré un très beau recueil de poésie, sous le signe d'Aylal, illustré par les peintres de la ville. Le dernier projet qui lui tenait à coeur était de faire revivre le Rzoun de l'Achoura, le vieux chant de la ville. C'est pourquoi nous lui dédions aujourd'hui ce Rzoun, notre repère mémorial commun...Qu'elle repose en paix, notre poétesse bien aimée...
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Branches et racines de l'arganier, d'après Hamza Fakir

Hier, le mercredi 26 mai 2010, l'artiste Hamza Fakir m'a invité à déjeuner dans son atelier pour discuter de ses toutes dernières oeuvres qui portent sur l'arganier, symbole d'enracinement local. Nous avons évoqué tout les deux l'intérêt que porte Aïcha Amara à son art, à son style et à sa peinture: nous ne savions pas encore qu'elle n'était plus de ce monde! Hier Aïcha est morte, aujourd'hui, nous recevons sa terrible nouvelle...Le vieux chant du Rzoun évoquait ainsi la mémoire de son homonyme "Aïcha Bali" :

Trônant sur son fauteuil

Agitant l'éventail : Aïcha Bali.

Parée de bijoux, diadème magique

Sur le front : Aïcha Bali.

Aïcha, Aïcha, soit heureuse

Nous sommes partis.

La belle a dit :

Compagnon, je t'en prie,

Que me veulent ceux qui m'interpellent ?

Il n'y a rien à dire,

Il est temps que je m'en aille...
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Toile de Hamza Fakir en signe d'affection chaleureuse à la poetesse Aîcha Amara

Que disait le chant oublié de la ville ? Il parlait d'amour et de mort. Je revois encore les Hamadcha restituant pour une dernière fois ce chant. C'était en 1983 : mon père eut une occlusion qui faillit l'emporter, et à laquelle il a surviécu vingt ans parce qu'il avait une constitution physique solide. Son corps était sculpté par le bois qu'il n'avait pas cessé de travailler sa vie durant. Il se souleva péniblement pour écouter à la fenêtre la rumeur du Rzoun qui montait de la ville. Les mille voix des Hamadcha scandant le chant de son enfance retrouvée. Ce soir-là, les Hamadcha étaient beaux comme dans un rêve, tristes comme dans un linceul..
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Qoss Ben Attar à Essaouira(Photo A.Mana, 10 février 2010)

Durant la séquence de la Dakka, le clan Ouest de la ville, celui des Béni Antar se retrouvait à la porte de la mer (Bab Labhar), alors que leurs adversaires du clan Est des Chebanate se retrouvaient au seuil de Bab Marrakech.La première porte était dite hantée par Aïcha Qandicha,(la démente de la mer). La seconde porte se situait entre les deux vieux cimetières de BabMarrakech (rasés au court des années quatre-vingt). Le tapage nocturne des uns vise à exorciser les génies, et celui des autres à réveiller les morts.
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Carnaval masqué de Hamza Fakir

Après le repas du jour de l'an, les femmes et les enfants allument des bûchers dans chaque quartier. Les femmes stériles qui désirent un enfant ou celles qui espèrent marier leur fille, effectuent des rondes autour des feux de joie et sautent au-dessus des flammes par trois fois en chantant avec les enfants. Le brasier symbolise le bûcher dans lequel les païens avaient jeté le prophète Abraham : obéissant à l'ordre divin, les flammes se refroidirent. Le rituel de l'Achoura dure toute la nuit et vise à exorciser le chaos naturel ou humain qui menace l'ordre de la cité. La cérémonie prend un caractère particulièrement organisé dans les anciennes villes du Sud à forte population berbère.

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Masque et mascarade de Hamza Fakir

La Dakka est en effet une phase chaude qui se déroulait du crépuscule jusqu’à minuit. Autorités et notables participaient également au rituel : le carnaval abolit les barrières sociales le temps d’une nuit :

C’est l’Achoura mois des folies,

Même le juge frappe son tambourin !

[/i]C’est une fête de libération et de transgression des interdits. Pour les femmes, c’est l’opposé de la fête du Mouloud qui célèbre la naissance du prophète et avec lui la canonisation des tabous :


C’est l’Achoura, nous sommes libres, ô madame !

C’est au Mouloud que les hommes commandent, ô madame !

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L'arganier sacré de Hamza Fakir

[/i]Le Rzoun que chantent les sages est une théâtralisation de conflits réels qui opposaient les deux clans de la ville : ce chant inachevé et improvisé est une production collective. Chacun y va de son couplet afin de contribuer par sa verve à l’affaiblissement du clan adverse. La force d’évocation vient des milles voix, de cette répétition sur plusieurs registres mélodiques, tantôt tristes, tantôt nostalgiques, traduisant une cassure quelque part.
Le chœur est réparti en deux : la partie orientale (la natte) et la partie occidentale (la couverture). Le haut et le bas reproduisent ici symboliquement le ciel qui recouvre la terre, soit le plan humain et le plan extrahumain. À tour de rôle les deux parties du chœur chantent la mélopée, tandis qu’ils font résonner lentement leurs tambourins. La phase musicale chantée par une partie hésite en son milieu en une longue modulation vocale au terme de laquelle elle est « saisie » par l’autre partie qui enchaîne. Cette modulation hésitante entre la natte et le linceul, la terre et le ciel, symbolise d’une façon tangible la transition marquée par cette nuit de l’Achoura entre le cycle écoulé et celui qui s’ouvre.Ainsi à la phase agitée de la Dakka succède la phase paisible du Rzoun, à la dialectique de la violence où prédominent les célibataires, succède la sagesse des vieux. La Dakka se déroule en position debout et sans parole ; le Rzoun se déroule en position assise, et le rythme lent et faible des tambourins n’est plus qu’un simple support au chant .La compétition chantée était encore vivace entre les clans de la ville. :

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Larbi Lantri (Tara) et Hajoub Ghorba (crotales) âchoura 1983 
 

LE RZOUN
Essaouira la belle n’a pas de pareille
Jusqu’au Yémen
Ses hauts remparts sont bénis
Par la protection des saints
Par Sidi Mogdoul qui a une citerne
Devant sa coupole
Permettez-moi donc d’avouer
Les soucis qui m’oppressent
Et si je meurs que personne ne me pleure
C’est pour toi mon bel amour
Que j’en appelle à la muse
Sois donc sans réserve
Et sers-nous les coupes de cristal.
Sois donc sans réserve
Et sers-nous la fine fleur à fumer.
Trônant sur son fauteuil
Agitant l’éventail : Aïcha Bali.
Parée de bijoux, diadème magique
Sur le front : Aïcha Bali.
Aïcha, Aïcha, soit heureuse
Nous sommes partis.
La belle a dit :
Compagnon, je t’en prie,
Que me veulent ceux qui m’interpellent ?
Il n’y a rien à dire,
Il est temps que je m’en aille.
Vaillant compagnon, frappe ton bendir
La nuit est encore longue.
Vois donc les Béni Antar qui s’essoufflent
Avant même que ne vienne l’aube.
Mais quel est votre chef, ô Chebanate ? !
Ossman à la tête bossue et à la bedaine
Serrée d’une cordelette ?
Et qui est votre chef, ô Béni Antar ? !
Ali Warsas traînant son chien
Éternellement sur son âne ?
Qu’est-il donc arrivé aux Béni Antar ?
La mer les a emportés, que Dieu nous en préserve.
Vaillant compagnon frappe ton bendir
Et porte les amendes sur les barcasses
Les voiliers attendent au large.
Comment se fait-il que le gerch d’argent
Devienne le dirham de papier ?
Voilà l’origine du profit et du vol
Commerçant spéculateur,
Artisan grâce à sa bourse mais sans métier,
Et théologien dont la principale devise
Est de dire : donne !
Lune ronde toute grande, faites la ronde
Moi, je ne veux pas du vieillard
Mais c’est la volonté de Dieu
À Derb Laâlouj, j’ai vu des yeux d’un tel noir
Si tu savais ô mon frère, combien ils m’ont ravi !
Ô toi qui s’en vas pour Adour,
Emporte avec toi le Nouar !
Je ne veux pas me marier
Mon compagnon m’offre
La coiffe rouge de Marrakech
Comme tu es belle !
Le beau garçon aux yeux brillants
Qui valse dans la salle
C’est le fils d’Alhyane
Il porte un poignard
Ô madame, au cordon de soie
Vaillant compagnon, frappe ton bendir
Vois donc venir l’aube
Que le maladroit qui ne sait point parler
Ne vienne pas en notre compagnie.
Quant à nous, nous ne bougerons pas d’ici
Nous resterons assis calmement
Ahna gaâdine asidi ba’Rzounou.
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Orchestre de Malhun au marché aux grains avec khalili au micro 1983
Le rituel s’achève en rixes entre adversaires. C’est le taâlak : ils se lancent les tambourins d’argiles et les tisons de feu. Ghorba le vieux cordonnier y avait perdu un œil. On compte souvent des blessés, mais les blessures reçues en cette circonstance possèdent une baraka. Le chant de l’Achoura célèbre à Essaouira la naissance de la cité. Il reproduit au niveau symbolique et poétique les conflits originaux et toujours latents de la ville.histoire,photographie
Juste à côté de la porte de la marine, il y avait une grue aujourd’hui disparue. C’est du haut de cette grue qu’Ali Warsas serait tombé en se brisant irrémédiablement une jambe. Depuis lors, il ne se déplaça plus que sur son âne au point de devenir l’objet d’un fameux couplet du Rzoun le chant disparu de lahistoire,photographieville. Le clan des Chebanate, le quartier Est de la ville chantait :

Qui est votre chef ô les Béni- Antar ?

Ali Warsas, toujours sur son âne suivi de son chien !

Ce à quoi le clan Ouest des Béni- Antar répond :

Et qui est votre chef, ô les Chebanate ?

Osman à la tête bossue,

Et qui avait en guise de ceinture, une cordelette ?!

[/i]Ali Warsas qui avait émigré en Angleterre, en était revenu marié avec une Anglaise. À sa mort cette dernière l’avait enterré au cimetière chrétien de Bab Doukkala. Si bien qu’il est le seul musulman enterré parmi les chrétiens ! À l’époque, l’Eglise anglicane était très active à Essaouira, au point que les juifs de la ville avaient organisé une manifestation au quartier des forgerons — manifestation immortalisée par une vieille photo en noir et blanc — pour exiger le départ du chef de l’Eglise anglicane accusé de vouloir convertir les juifs au protestantisme.L’aïeul Ahmed, qui avait disparu au large, était menuisier de son état : il se chargeait de confectionner l’arche de Noé du carnaval de la fête abrahamique d’Achoura.

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Essaouira en arche de Noé de Hamza Fakir
L’orchestre était dirigé par le vieil herboriste Iskijji, qui me disait que c’est notre aïeul Ahmed qui confectionnait jadis l’arche de Noé du carnaval d’Achoura. En ces temps lointains, Iskijji allait distribuer leur pitance aux prisonniers de la kasbah, la cité originelle qui était entièrement entourée de remparts et où résidaient les consuls, les amines de la douane et l’administration royal. Mon père me racontait comment avec la complicité d’un caïd de la région, l’un de ces prisonniers put s’évader à la faveur de la nuit, en sautant sur le dos d’un coursier qui l’attendait en bas des remparts.
Sur les décombres d’Essaouira que nous évoquons est en train de naître une ville flambant neuve, faite de kit surf, d’hôtels pour jet-set, de festivals parachutés clés en main par des boîtes de communication et de marketing, lieux de rendez-vous politico-mondains, de villas hors de prix en bordure d’un immense terrain de golf, autour des ruines du palais ensablé du sultan.

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Comédien et chanteur, Khalili représente à lui seul toute la culture de la médina d'Essaouira
Etre médini c’est connaître de l’intérieur et pratiquer la culture traditionnelle de la médina. Le groupe qui chante le rzoun pratique aussi bien la musique sacrée des confréries que la musique profane tel que la ala andalouse ou le malhûn. Les genres musicaux ne sont pas juxtaposés, ils s’interpénètrent à la manière des fils d’une tapisserie. C’est pourquoi l’idée d’entrelacement que suggère l’image de la trame permet de décrire plus dynamiquement l’interpénétration des cultures dans la ville. Au niveau des pratiques musicales nous sommes en présence d’une trame : les groupes de musique populaire sont capables de reproduire des genres musicaux très divers. La musique d’Essaouira, par exemple, apparaît comme une musique décentrée dont les centres se trouvent ailleurs. C’est la musique d’une culture « Carrefour » et non d’une culture patrimoine. On ne peut pas saisir cette culture inachevée de la ville par des méthodes qui supposent l’existence d’un corpus stabilisé. Soit l’exemple du seul corpus apparemment stable fixé et endogène : le chant de l’Achoura, on a d’abord l’impression que c’est le poème endogène de la ville, mais on découvre ensuite que le modèle poétique et mélodique du rzoun a la même matrice que celui de Marrakech et de Taroudant. Il semble être le résultat d’un phénomène de diffusion culturelle à partir de ces deux villes plus anciennes. On constate aussi que les Brioula (couplets du rzoun) ne sont pas toujours de la même époque. Bref, ce chant de l’Achoura qui semble le plus proche de la définition traditionnelle du patrimoine achevé et endogène est en réalité un poème inachevé, ouvert, en perpétuelle évolution et pour une part, venu d’ailleurs. Voilà un exemple de culture carrefour que nous avons particulièrement étudié, parce qu’il est exemplaire, ce fait n’est pas seulement un caractère de la musique mais aussi des produits artisanaux dont l’esthétique provient en partie d’ailleurs.La culture d'Essaouira, pour le Rzoun de l'Achoura comme pour le malhûn, doit beaucoup à la ville de Marrakech. Le modèle souiri de l'Achoura est proche de l' Aït de Marrakech quoiqu'il existe des nuances entre l' Aït et le Rzoun d'Essaouira. Il semblerait que la séquence de la Dakka - un véritable tapage nocturne qui relève à la fois du charivari et des mascarades carnavalesques - soit originaire de la ville berbère de Taroudant, d'où elle s'est diffusée avec le commerce transsaharien vers Marrakech puis Essaouira.

Abdelkader MANA
histoire,photographieAutoportrait du temps qui passe...
Le 18 décembre 2009, soit le 1er Mouharram 1431, commence le nouvel an musulman. A Essaouira rien ne l'annonce si non le tappage des tambourins par les enfants de notre quartier et le soir venu j'ai croisé à derb Laâlouj des enfants qui sautent par dessus un feu de joie.Hier, le 26 décembre, partout je croise des groupe de dakka, adolescents et enfants parcourant la ville avec leurs tambourins. En me rendant à la zaouia des Hamadcha j'y découvre Dabachi en train de diriger une séance de Rzoun de âchoura où figure entre autre le tambourinaire Larabi des Halmadcha et maâlam Hayat des gnaoua. La partie était très belle et bien maîtrisée. Ils ont chanté en ma présence le couplet sur Alhyan qui valse dans la salle, celui sur le pèlerinage et celui sur la brassée de kif et la coupe de cristale. Après le chant tout le monde s'est levé pour jouer le pur rythme de la dakka. En les observant, je me suis rendu compte qu'il ne s'agit pas de technique, mais d'un don inné que relève de la fougue et du tempéremment de la personne: on a ou on a n'a pas le rythme dans le sang, dans les tripes. C'est pourquoi on a chanté aussi le couplet: "Mais que vient faire parmi nous le maladroit qui ne sait point rythmer la mesure?".

 

 

Le crépuscule de Mogador…

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 Il était une fois Mogador... "Were Manschester cotton is sold, Mogador"

Quand le cotton de Manshester était vendu à Mogador

C'est curieux que les tissus soient vendus à souk jdid jusqu'à nos jours! On y vendait non seulement les tissus de Manschester mais ceux aussi de Gêne et de Lyon comme le soulignait en 1867, Auguste Beaumier consul de France à Mogador dans un rapport sur les importations du Maroc : "les tissus de soie qui entrent dans le Maroc sont le satin, le velours, le Damas, les brocarts, les mousselines dorées, fil et galons d'or. Les velours à trois poils de Gênes sont les plus recherchés, et de la meilleurs vente et les couleurs préférés sont la couleur cramoisie de violette, vert bleu, bleu éclatant. Les mousselines dorées blanches et colorées proviennent des fabriques Lyonnaises."(in le Maroc du Bulletin de la Société de Géographie de Paris de 1867). Le temps est passé et de port international par où transitaient les caravanes de Tombouctou et les caravelles de la lointaine Europe, Essaouira n'est plus qu'un petit port de pêche où les goélands tissent le ciel avec la mer. Comme disait mon père: "Essaouira est une veuve déchue qui se souvient de sa gloire". 

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 Principale artère du Mellah d'Essaouira

 En 1807, Moulay Slimane envoya une lettre ordonnant la création d'un Mellah (quartier juif) . Car la kasbah ne pouvait plus contenir les courtiers (bassaria) , les bijoutiers, les selliers, et autres colporteurs qui sillonaient la région et qui étaient venus des Mellahs pré-sahariens dans le sillage des négociants de leur religion.La ville abritait autant de juifs que de musulmans comme l’atteste le recencement de 1921 : sur une population de 20.309 qui habitaient alors Mogador, 10.080 étaient musulmans et 9.487 israelites. Le reste, soit 1440, étaient européens. Les juifs étaient minoritaires dans le pays, mais pas à Mogador. Et puis un jour ils sont tous partis. 

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Prière pour la pluie en une année de sécheresse comme le Maroc en connait depuis toujours d'une manière cyclique.Cette photo date de 1955-1956 : à la veille de l'indépendance les juifs étaient encore nombreux à Mogador.Mais voilà qu'en peu de temps, les vississitudes de l'histoire les ont arraché pour toujours à ce pays qu'ils aimèrent et où ils vécurent depuis deux mille ans: es-ce qu'on s'arrache de sa terre natale, même pour la terre promise, sans blessure de l'âme et sans nostalgie?

Le témoignage de maâlem Mtirek,ami de mon père que j'ai rencontré presque centenaire en 2010, et dont la mémoire reste étonament vigoureuse : "Les juifs avaient leur propre orchestre de musique andalouse: Chez eux un dénommé Solika faisait office de joueur de trier, il y avait aussi un rabbin qui jouait de la kamanja  et un autre du luth.  On allait aussi écouter les mawal chez la communauté israélite de la ville. Une fois alors que j'étais au mellah, au vestibule d'une maison juive où se déroulait un mariage, je me suis mis à déclamer un mawal à haute vois - j'avais alors une voix très forte qui porte au loin - et tout le monde s'est mis à courir dans tous les sens en disant : « Venez écouter cette belle voix d'un musulman ! ». A l'époque il y avait un tailleur parmi les musulmans dont j'ai oublié le nom, qui avait une voix tellement attendrissante, qu'elle paralysait quiconque venait à l'entendre. ».

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  Orchestre de musiciens juifs de Mogador

Au beau milieu de derb laâlouj, le siège du consulat de France, ongle rue Mohamed Diouri, est toujours marqué par une plaque commémorative rappelant que l'explorateur Charles de Foucault s'y est arrêté le 28 juillet 1884; là il fut convié à un dîner par un négociant juif : Soirée musicale animée par un orchestre mixte juif et musulman. Toutes les maisons juives de la kasbah disposaient d'un piano importé de Londres.Les consuls étaient souvent invités à des soirées, animées tantôt par les juifs, tantôt par les musulmans.Dans toutes les médinas, par opposition à la campagne on trouve un modèle musical médiniste (MMM) qui se pose en s’opposant à la campagne. Aujourd’hui, la médina, investie par la modernité et marginalisée par sa périphérie, perd à la fois son caractère communautaire et sa culture traditionnelle. Les nouveaux apports de population avec de jeunes fonctionnaires et des ruraux, ignorent la culture médiniste et ne peuvent la reproduire.

La présence juive de Mogador en images

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La rue de Mellah Qdim en 1916

Le samedi soir,le cœur de la médina, que constitue cet ancien mellah,  grouillait de juifs grignotant des amuse-gueules, en se rendant au cinéma Scala – consulat d’Allemagne jusqu’à la fin du XIXe siècle – tenu par le Sieur Kakon, où ils assistaient en première, aux films muets de Charlie Chaplin. Les négociants juifs tenaient encore les entrepôts de l’ancienne Kasbah (fondée en 1764) et de la nouvelle Kasbah (fondée en 1876). On appelait ces entrepôts lahraya diyal lagracha : les entrepôts de la gomme de sardanaque (gomme prélevée sur le thuya de l’arrière-pays, mais aussi sur l’acacia du Sahara, ainsi que sur les autres essences forestières de l’Afrique subsaharienne).

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Bab Sbaâ , vue de l'extérieur-photo de 1910

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"Toujar sultan" devant "dar Makhzen" dans la kasbah à la veille du Protectorat

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Souk el Attara dans les années 1920

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Orfèvre jusque dans la rue

Dans mon enfance, quand je me rendais en vacances au pays Haha, je me souviens d'unbradiî (bâtier) juif, qui nous rendait alors visite sur son petit âne,et mon oncle l’installait sur une hssira (natte de jonc), à l’ombre de notre figuier préféré, lui offrait du thé et il se mettait à rafistoler les bâts éventrés d’où sortaient les touffes de pailles dorées.La récolte de l’arganier se faisait alors au prorata des ayants droit avec sacrifice de bouc et festin. Et le soir on assistait à de magnifiques fêtes de mariage avec chants de femmes aux caftans bariolés et fantasia

 

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Rue Attara en 1933

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Le Mellah en 1933

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Le Mellah dans les années 1950 

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Employés de l'usine Carel(années 1950)

De gauche à droite: Mr.Josephe Ohayon,Mr.Salomon Bouhadana, Mr.Mayer Bensmihen,Mr.Simon Bouhadana,Mr.Baba Zrihen

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 David Bouhadana et Michel Piccoli lors du tournage de "la poudre d'escompette" à Mogador dans les années 1970 

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  Josephe Sebagh, l'inamovible libraire de la kasbah de Mogador


Les juifs de la kasbah et ceux du Mellahhistoire,photographie

La kasbah vers 1913 : on venait à peine d'y planter les nymphéa

Mon père me disait que les juifs du Maroc n’ont jamais accepté au fond leur statut de minorité dominée politiquement par la majorité musulmane : cela explique pourquoi en 1912, lorsque les Français ont débarqué à Essaouira avec le navire Du Chayla, et que les soldats se sont rendu au nord de la ville, où ils ont fermé le fuseau à Bab – Doukkala, l’un des juifs qui sortaient du mellah pour observer la prise de la ville demanda surpris à un congénère : 

 - Que se passe-t-il ? 

Et l’autre de lui répondre : 

- Ce que le bon Dieu fasse durer pour nous ! 

 Il émettait ainsi le vœu que la domination française se perpétue au Maroc. D’ailleurs, bien avant l’arrivée des Français, de pauvres juifs du mellah étaient  protégés français tandis que de riches négociants de la Kasbah étaient  protégés anglais. Ils jouaient de leur statut d’intermédiaires entre le Makhzen et les puissances étrangères. 

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A gauche l'école Anglaise, commissariat ultérieurement.Les enfants d'indigènes doivent se contenter de l'école coranique...

 À l’époque, l’Eglise anglicane était très active à Essaouira, au point que les juifs de la ville avaient organisé une manifestation au quartier des forgerons — manifestation immortalisée par une vieille photo en noir et blanc — pour exiger le départ du chef de l’Eglise anglicane  accusé de vouloir convertir les juifs au protestantisme.Si dans la plupart des ports marocains, la majorité des Européens installés est catholique, dans celui d'Essaouira il y a une forte proportion de protestants anglicans.Ce qui explique que la première mission protestante à s'implanter dans le pays soit celle entreprise par l'Anglais J.B.C.Ginsburg, en 1875, à Essaouira.Celle-ci s'est attachée très vite à l'évangilisation des juifs de la ville.Dès le premier mois de sa fondation, le grand rabbin d'Essaouira exprima ses craintes au consul de France.Il demande aux autorités marocaine et au consul d'Angleterre d'expulser ce missionnaire de la ville.Les juifs menacèrent de faire appel aux Arabes de l'intérieur pour parvenir à leurs fins.Le gouverneur de la ville fut amené en janvier 1877, à la suite de la manifestation organisée par les juifs, à prier le consul angla.is d'expulser Ginsburg.Les juifs d'Essaouira considéraient les protestants anglais comme des rivaux; les problèmes qui résultent de la cohabitation des juifs avec les protestants étaient plus d'ordre économique que d'ordre religieux

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Ecole Française, Bibliothèque Publiquehistoire,photographie

L'école de Mogador en 1910

A la veille du Protectorat, les juifs de la kabah étaient protégés anglais et ceux du Mellah protégés français:les enfants des juifs de la kasbah fréquentaient l'école anglaise et ceux du Mellah l'école française...

Lieux de mémoire 

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Vue générale actuelle du même "Mellah Qdim"

La vieille médina est maintenant transformée en une énorme hôtellerie comme on le voit avec cette enseigne annonçant un "Riad"....

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En traversant le vieux Mellah (mellah QDIM) on aboutit à "jamaâ Bihi" l'école coranique où chaque matin, mon père maâlem Tahar MANA, devait quitter son atelier de marqueteur en face du cinéma Skala pour nous ramener des baignets tout chaud en guise de petit déjeuner. Le fiqih Si Bihi qui nous enseignait alors avait une longue barbe blanche et la mine sévère: il recourait souvent  à la bastonnade en guise de correction : un jour il m'ordonna d'épeler l'alphabet arabe tandis que les autres enfants devaient répéter après moi. Mais je n'arrivait pas à aller au-delà de la lettre "JIM" et invariablement il faisait tomber son énorme baton sur mon crâne. Depuis lors je me suis mis à fuire l'école coranique pour aller écouter le savoureux conteur de Bab Marrakech : ma mère avait toutes les peines du monde à me faire revenir à cette école coranique.qui représentait pour moi le chatiment Elle devait  me trainer au  point  de voir son haïk défait en pleine rue : j'en ai gardé pendant des années une bosse au sommet  du crâne.... histoire,photographie

 Le mur où je devais épeler l'alphabet Arabe

 A l’alliance israélite où j’étudiais, on m’accorda alors de beaux livres pour enfant, que je n’ai pu recevoir à l’estrade, mais que Zagouri, mon institutrice, me remit chez le pâtissier Driss, où elle m'avait fait venir : j’ai eu alors droit et aux Beaux Livres et à un gâteau au chocolat ! Je lui ai menti, en lui disant que je n’ai pu assisté à la remise des prix parce que j’étais parti àChichaoua ! En réalité l’appel de la plage et des vacances étaient plus forts, surtout quand les élèves se mettaient à chanter à la récréation dans la cour :

      « Gai gai l’écolier, c’est demain les vacances...

       Adieu ma petite maîtresse qui m’a donné le prix

      Et quand je suis en classe qui m’a fait tant pleurer !

     Passons par la fenêtre cassons tous les carreaux,

     Cassons la gueule du maître avec des coups de belgha (babouches)histoire,photographie

 Allée des araucarias que nous traversions pour rejoindre nos écoles

 Maintenant que tout ce que nous aimons n'est plus là-bas, maintenant que nos retrouvailles avec notre villes sont peuplés de déceptions...Maintenant que le passage devant notre école et notre vieux cimetière ne nous fait plus frémir de nostalgie...Maintenant.histoire,photographie

A L'alliance on accordait aux enfants un petit déjeuner fait de soupe de semoule et de lait au chocolat et l'après midi une tranche de pain et un morceau de fromage Américain. C'était à 16 heures, où notre sévère institutrice Mme Bensoussan, toujours muni d'un fouet en queue de boeuf, épulchait son orange tandisqu'on nous distribuait le goûté. Elle aurait quitté l''école  et  Essaouira en l'année scolaire troublée de 1965 et serait morte, dit-on  autant d'avoir perdu sa fille dans un accident au promontoire d'Azelf que d'avoir quitter définitivement Mogador où son mari était le fleuriste qui égayait le marché par ses couleurs ensoleillées..

Comment de la plaine surgirait Mogador?

Comment pourrait-on haïr qui l'on aime?

 L'alliance portait le nom d'Auguste Baumier, consule de France à Mogador au XIX ème siècle. A l'époque les juifs du Mellah étaient protégés français et ceux de la kasbah protégés anglais.

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Classe de première année de l'école primaire de l'Alliance israélite de Mogador où étudiaient juifs et musulmans : 1961 - 1962

Ma tante maternelle habitait alors dans la médina d’Essaouira du côté de la Scala de la mer — la maison même où était né Bouganim Ami, l’auteur du « Récit du Mellah », comme il me l’a indiqué lui-même lors de son bref séjour de 1998. Une maison avec patio où la lumière venait d’en haut. Et moi tout petit au deuxième étage regardant le vide à travers des moucharabiehs et répétant la chanson en vogue à la radio : 

C’est pour toi que je chante

Ô fille de la médina !

J'écris à Bouganim Ami: " À cause de ton frère cadet; Jojo mon copain de classe chez notre maîtresse Benssoussan, j'ai un rapport très mystérieux avec les Bouganim. Disons un rapport fraternelle . Quand tu m'avais conduit à la maison où tu étais né à Mogador ; il s'est trouvé que c'est dans cette même maison que j'ai passé les plus heureuses années de mon enfance...Quand plus tard j'ai pleuré d'émotion en lisant ton récit du Mellah... " De Mogador, m'écrit-il aujourd'hui, je conserve surtout le souvenir d'une maison lézardée qui menaçait de céder et de s'écrouler. Les marches étaient si vieilles qu'elles craquaient sous nos pieds. Les monter ou les descendre relevaient d'une prouesse acrobatique. L'escalier était si obscur, de jour et de nuit, hanté de gnomes, de démons et de génies qu'on ne savait qui l'on croisait. Les carreaux de la verrière, contre laquelle le vent s'acharnait, ne cessaient de casser et de s'écraser dans la cour. Les balustrades des fenêtres étaient si fragiles qu'il nous était interdit de nous y appuyer. Les portes et les volets ne cessaient de claquer, secouant toute la bâtisse. Les souris et les chats s'introduisaient librement par la porte entrouverte en permanence ; les hirondelles ne se glissaient malencontreusement par la verrière que pour se heurter aux murs en quête d'une introuvable issue de secours. Les mouches, les abeilles et les hannetons voltigeaient tout autour jusqu'à ce que, par distraction, ils échouent dans l'une des nombreuses toiles d'araignées qui dentelaient les coins. Pourtant, c'était le paradis, ça l'est resté, malgré la riche galerie des esprits ou grâce à eux, et à l'occasion du tournage d'un documentaire sur Mogador, j'ai découvert sans grand étonnement que des promoteurs sagement avisés s'apprêtaient à en faire une maison d'hôte."

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. Au fond de la rue Ibn Zehr se trouvait l'église et le consulat portugais.

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 Le minaret de la mosquée de la kasbah et le clocher de cette même église

L'église où l'hôtelière juive "Messaouda" avait institué dans les années cinquante,une sorte de "restaux du coeur" avant l'heure, y recevant à table ouverte tous les nécessiteux de la ville. c'est là aussi qu'était venu en 1884, le père de Foucauld en provenance de Taroudant déguisé en Rabbin: il a assisté à une soirée musicale d'un orchestre mixte de la ala andalouse animée par des musiciens juifs musulmans

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 Ben Miloud et Jean Claude Gans, curé d'Essaouira depuis 30 ans.Celui - ci m'apprend que l'ancienne église qui est située au coeurs de l'ancienne kasbah est d'origine Espagnole. Elle date de la fandation de la ville en 1765 et aurait été remplacée par l'actuel église où officie le père Jean Claude vers 1936.

   15 janvier 2003 : Hier, j’étais à la municipalité pour y rencontrer Hallab, le chef du groupe folk local. Il m’a dicté une qasida de Souhoum où l’on parle du Barzakh, cette station céleste des âmes mortes.Le soir Ben Miloud m’a parlé du récit que me racontait mon père sur son grand -  père l’imam dela Grande MosquéeBen – Youssef :

  « Le prêtre de l’église locale avait l’habitude de se rendre tôt à la plage de Safi, au nord d’Essaouira. Un jour il perdit un gousset plein de louis d’or, non loin de Bab Doukkala. Le grand- père de Ben Miloud, qui était imam à la Grande Mosquée, et qui avait lui aussi l’habitude de faire sa promenade matinale au bord de la mer, découvrit le gousset de louis d’or. Le jour même, il fit appel au crieur public pour annoncer au travers les artères de la ville, que « quiconque avait perdu un gousset ; doit se présenter devant l’imam de la Grande Mosquée pour donner son signalement et son contenu, afin qu’elle lui soit restituée. Le prêtre se présenta devant l’imam et retrouva effectivement son gousset  de Louis d’or intact ».

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Du temps où les bus partaient de Bab Doukkala

Cette anecdote sur la cohabitation des religions me rappelle un souvenir d’enfance : au cours d’un été, alors que j’étais encore en culottes courtes, le bruit courut que « Jmia » s’était noyée, que son corps avait été recueilli sur les rivages de Sidi Mogdoul et que les pompiers l’avaient déposé à la morgue de la ville. Je ne me souviens plus comment je m’étais retrouvé en train de regarder par la serrure de la morgue : c’était la première fois de ma vie que je voyais le corps nu d’une jeune femme morte. Un corps doré mais inerte. « Jmia » m’aimait beaucoup, et me chantait souvent une chanson alors en vogue :

  Ô flammes brûlantes qui me dévorent les entrailles

  Le lendemain, j’ai eu une autre surprise : à son enterrement était présent le mari juif de notre institutrice, Mme Cohen. Que faisait donc ce juif à l’enterrement de Jmia dans un cimetière musulman ? On avait l’impression que toute l’assistance était pleine de respect et de gratitude pour ce geste du Sieur Cohen pour l’enterrement de Jmia. Il n’y avait plus ni juifs ni musulmans, quand il s’agissait d’enterrer une part de la mémoire commune de la ville.

 Le Sieur Cohen a émigré par la suite avec sa famille au Canada comme ce fut le cas du bijoutier Nessim Loeub  : dans les années soixante mon père m’avait envoyé faire une commission chez ce dernier qui habitait alors rue Théodor Cornut : sa salle à manger disposait d’un piano importé d’Angleterre comme dans toutes les maisons des négociants juifs de la kasbah. Au milieu une immense table en acajou, où sont servis des mets variés et raffinés, où  s’entremêlent produits de la terre et ceux de la mer.

  La dernière année de mon enseignement à l’école primaire de l’Alliance Israélite, nous avions comme instituteur d’Arabe, un safiot sec comme une allumette avec des dents entièrement ravagées par la carie à force de fumer du kif. C’était une véritable terreur, qui en état de manque soumettait les élèves récalcitrants à de véritables séances de tortures. Un jour le père de l’un des élèves, policier de son état, est venu se plaindre à Monsieur Moïse Ohanna, le directeur de l’Alliance Israélite, paisible et rondouillet homme à la calvitie prononcée et au eterrnel costume gris, féru de mandoline et qui se substituait aux maîtres en mathématiques en cas d’absentéisme. Le lendemain de son entrevue avec le parent policier, il se pointa à la première heure à notre cours d’Arabe et apostropha ainsi notre instituteur colérique :

 - Mais Monsieur, nous ne sommes pas ici en commissariat de police ! Vous n’avez pas à pratiquer la torture sur mes élèves ! Suivez –moi à mon bureau…

 Depuis lors, nous n’avons plus jamais revu cet instituteur au grand soulagement de tous les écoliers. Et maintenant Josephe Sebag m’apprend que notre directeur d’école d’alors avait quitté Mogador à la fin des années soixante pour finir ses jours en solitaire dans une chambre d’hotel en Espagne, où il vivait de quêtes en jouant de sa mandoline à la gare de Barcelonne !

 A sa mort, au début des années 1990, le seul bien qu’on avait trouvé sur lui, était une théière de Mogador ! Elle appartenait probablement à sa mère. Il était né d’une grande famille de négoçiants de Mogador qui trafiquaient dans le henné – d’où le nom d’Ohanna- et exportaient les amandes et la gomme  de sardanaque. Moïse Ohanna vivait avec deux autres frères qui ne s’étaient jamais mariés comme lui, dans une demeure de Derb Laâlouj et leur père était vendeur d’épices à Attarine

 

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Une vue du Mellah datant de 1935

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Mogador - Rue du Mellah

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Mogador-Rue du Mellah

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Attaqué par les embruns et par les vague le Mellah a fini par s'effondrer

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Les remparts du Mellah avant 1918

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Le cimetière français et les remparts qui jouxtent le Mellah 

 .C’était l’époque de l’exode massive de la communauté juive d’Essaouira  vers Israel . Les juifs du Mellah vendaient tout leurs biens et prenaient pour la dernière fois l’ autocar de Bab Doukkala, quittant ainsi définitivement la ville qui les a vu naître. Il y avait parmi eux Rahèel, la couturière de notre quartier, que j’ai connu toujours assise à même le sol, activant sa vieille machine à coudre « Singer », pour confectioner des habits traditionnels, qu’elle vendait ensuite à la Joutia ou aux colporteurs juifs qui sillonaient les campagnes environantes. On l’appelait khiyata d’el-melf, couturière spécialisée dans la coupe et la couture des vêtements de drap et de toile. J’ai appris beaucoup  plus tard qu’elle serait morte lors de la traversée de la Méditérranée, sans avoir jamais atteint « la terre promise »...

 .Le Sieur Cohen a émigré par la suite avec sa famille au Canada comme ce fut le cas du bijoutier Nessim Loueb.Ce dernier faisait partie du premier conseil municipal de la ville d'après l'indépendance qui se composait en majorité de juifs .Je devais avoir huit ans et j’étais le seul de mes frères et sœur à fréquenter l’alliance israelite, où on étudiait aussi bien l’Arabe et le Français que l’hebreu. Mon voisin de banc n’était autre que Jojo Bouganim, le frère cadet de l’auteur du « récit du Mellah », où celui – ci  raconte cet émouvant départ sans retour de la communauté juive de Mogador : "Ma dernière journée à Mogador, quand le vent se mit à souffler, l’océan à déborder, les palmiers à se tordre et que, comme dans un cauchemar, les sionistes se présentèrent, la nuit tombée, pour nous embarquer. ». L’exil,  la nostalgie, le crépuscule de Mogador ..

  L’exil,  la nostalgie, le crépuscule de Mogador ... 

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  Souk el Guezzara (le marché des bouchers)

Ce matin je rencontre un banquier, ex-footballeur d’Essaouira installé à Agadir au début des années soixante-dix (période charnière dans l’histoire de la ville : en 1967, les derniers juifs d’Essaouira quittent la ville à la suite de la guerre israélo-arabe, 1968 : arrivée massive des hippies qui s’installent au village de Diabet ; 1970 : départ massif des Souiris vers Casablanca, Marrakech et Agadir). Les « Souiris » d’Agadir sont restés les plus nostalgiques de la belle époque de Mogador du fait qu’Agadir les a moins dispersés qu’une ville comme Casablanca. Ce matin, donc, l’ex-footballeur, né en 1948, me parle de ses souvenirs d’enfance, c’est-à-dire d’Essaouira des années cinquante et soixante : des jardins potagers qui entouraient la ville — en dehors des remparts il n’y avait que des cimetières et des  potagers — , des pêches fabuleuses des sardines et de thon ; de « lOcéan Sandillon » avec son rocher aux pigeons et son rocher aux plumes (Sidi Bou Richa) où les femmes venaient sacrifier aux génies de l’océan ; poules et coq aux sept couleurs des esprits : les Gnaoua leur recommandaient de se nourrir de la chair non salée de la volaille pour apaiser les entités surnaturelles qui les possédaient.

  - Les « possédées » venaient déposer là en offrande poules et coq pour Sidi Bou Richa  raconte l’ex-footballeur ; et nous profitions de l’occasion pour détourner les offrandes à notre profit en préparant de succulents tagines.histoire,photographie

  Il me raconte par la suite comment à ce même endroit réputé hanté par Aïcha Qandicha (Kadoucha, la déesse de la mer ?), la mer en se retirant laissait derrière elle, dans les interstices des rochers, de petits poissons couleur d’algues dénommés « boris » probablement par la population d’origine africaine de la ville parce qu’il existe effectivement une divinité africaine du nom de « Bori » et parce qu’au cours du rituel dela Lila, il existe un esprit possesseur (melk) où le possédé danse avec un bol d’eau de mer contenant ce petit poisson des rochers .histoire,photographie

 - Enfant, poursuit notre ami, après les avoir capturés, on les vendait au juif dénommé Ishoâ. J’avais décidé un jour de l’épier pour voir ce qu’il pouvait bien faire avec de si petits poissons de roches. Je l’ai suivi jusqu’au Mellah où il tenait une boutique en face du dépôt de vin, où on fabriquait, à base des raisins charnus du pays chiadma — dénommés « tétons de jument » (bazzoult al âouda) — un vin rouge qui était célèbre pour son nom d’« arche de Noé ».

   Cette même arche de Noé avec laquelle la ville accueillait le nouvel an musulman, car le subconscient du port a toujours été hanté par la crainte du déluge. Sidi Abderrahman El Majdoub ( mort en 1569) ne prédisait-il pas dans ses quatrains qu’« Essaouira verra ses richesses venir de pays lointains et qu’elle périra sous le déluge, un vendredi ou un jour de fête »? À force de boire de cette arche de Noé, pour faire face au froid glacial du Gulf stream et des vents alizés, les marins étaient toujours ivres en montant à bord :

  - En épiant le soir cet Ishouâ, je me suis rendu compte qu’il vendait les boris en petits morceaux aux juifs qui en nourrissaient leurs chats.

  C’est pour cette raison que les chats et les mouettes disputaient aux humains depuis lors, les terrasses et les ruelles de la ville !

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  De menus travaux où tout se récupère, où rien ne se perd

Les juifs travaillaient à mille et un métiers : ils étaient celliers et colporteurs sillonnant les campagnes environnantes sur leurs ânes ; ils étaient tailleurs et orfèvres, cordonniers et frappeurs de monnaies. Il y en avait même parmi les marqueteurs me disait mon père : il fabriquait pour les mariées juives un secrétaire en mohagné (lacajou) dénommé « skitiriou ». Pour survivre, les juifs faméliques du Mellah acceptaient n’importe quelle rétribution :

  - Je me souviens de deux aveugles qui acceptaient de nous vendre du poivron vinaigré contre de la fausse monnaie ! Et l’on pouvait se faire coiffer à deux sous chez Afriat !

  Qu’on ne s’étonne pas qu’une telle communauté ait pu donner naissance à un Abraham Serfaty ; le chef du marxisme marocain, qui a payé son engagement politique par la paralysie de ses deux jambes sous la torture ; et don’t Yveline la sœur a payé de sa vie le fait d’avoir refusé, au début des années soixante-dix, d’indiquer aux policiers qui la torturaient où se trouvait caché son frère ?

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La principale allée du Mellah, qu'on vient de faire disparaître après qu'elle soit tombée en ruine

  Ca y est, j’ai retrouvé le nom de l’unique marqueteur juif d’Essaouira selon mon père : il s’appelait David El Qayèm (son nom de famille signifie en arabe le « redressé »). Et aujourd’hui même j’ai rencontré à Imine – Tanoute, un paysan berbère du haut Seksawa qui se dénomme « Afriat », je lui demande :

  -Pardon, comment se fait-il que vous portez ce nom d’Afriat, célèbre à Essaouira comme étant le nom d’un luthiste juif, amateur de Malhûn, originaire de Goulimine ?

   Mon interlocuteur d’Imine –Tanoute, m’explique que le nom d’Afriat n’a rien à voir avec la langue hébraïque ; c’est en fait un mot berbère qui désigne la personne dont les gencives sont disjointes. Nous avons une autre famille d’Essaouira qui porte un nom ayant la même signification en arabe : El Form (le « disjoint »). Donc ce n’est pas le berbère qui porte un nom hébreu, mais c’est le juif qui portait un nom berbère ! « Afriat » est un mot berbère et non pas hébraïque.

  J’ai retrouvé au Haut-Atlas, en remontant vers le mont Toubkal, un hameau à la lisière de Tifnoute qui était anciennement habité par des judéo-berbères. Tifnout désigne ces montagnes dénudées qui entourent le lac d’Ifni : Tifnout en tant que haut lieu inhabité s’oppose comme le vide au plein, aux zones de moindre altitude où l’habitant vit à l’ombre de gigantesques noyers. Le hameau dont il s’agit est le dernier lieu habité, après quoi on pénètre dans le vide sans vie des montagnes rocheuses de Tifnout, l’équivalent du « Khla », en arabe ; c’est à dire lieu sans habitation, sans végétation et sans vie.histoire,photographie

  Chaque année les juifs s’y rendent en pèlerinage, comme ils le font au hameau d’Aït Bayoud de la tribu Meskala dans la région d’Essaouira. Et comme ils le font à « Moulay Ighi » dans la fraction de Tisakht-Ighi, des Glawa –Nord. Ces observations que nous avons fait nous-mêmes lors de dérives au Haut-Atlas, sont confirmés par les témoignages rapportés par Haïm Zafrani :

  « Nous avons recueilli auprès d’un vieux rabbin, divers renseignements sur les communautés judéo – berbères de  Beni-Sbih, dont notre informateur est originaire, celle de Ktama, de Glawa, de Tifnut et de Tamgrut. »

   Deux mille ans de vie commune sur la terre marocaine ont laissé des traces. Mais ce qui est étrange, c’est comment toute cette communauté s’est évaporé d’un seul coup après la naissance d’Israël ?

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Devant et au centre, le Pacha Omar Al Alaoui avec à sa droite le khalifa Banqor et à sa gauche le khalifa Mjid.En haut de gauche à droite: Issac Bensahat, Mme Bitton, Josephe Bohbot, Nessim Loeub, Baba Benhaïm,Boujo, Nessim Bitton, et en bas à gauche: Josephe Bensmihan.

     Avec de tels élus, la ville avait prise sur son destin. Mais à partir de l'indépendance, le pouvoir municipal sera transféré au Pacha, fonctionnaire nommé par le ministère de l'intérieur.Dès lors les élus locaux n'avaient plus aucun pouvoir de décision.Juste un pouvoir consultatif.Or le Pacha est systématiquement nommé et vient surtout d'ailleurs: Essaouira avait désormais affaire à des fonctionnaires incompétents ne connaissant ni l'histoire ni la culture de la ville, n'ayant aucun scrupules à raser ses jardins et à ne pas tenir compte des doléances de ses habitants .

    Le protectorat nous a légué un conseil municipal parfaitement occidentalisé, à majorité juive et avec la participation d'une femme! Pas une djellabah blanche ni de fez hypocrite à l'horizon!De tous ces personnages, c'est du khalifa Banqor et de Nessim Loeub dont je me souviens le plus.Le premier parce qu'il nous a pris "marjane"(coraîl), notre chien préféré qui nous accompagnait sur la plage jusqu'à l'embouchure de l'oued ksob et sa forêt de mimosas. Poumon de la ville, c’est dans ce bois ombragé que se déroulaient chaque vendredi les pique-niques rituels des artisans , et c’est là aussi qu’accompagnés en calèche avec mon père et ma mère, nous nous perdîmes un jour des années 1960, ne sachant plus trouver d’issue, tellement la végétation était dense… et le second parce qu'il faisait commande à mon père d' écrins en bois de thuya pour ses bijoux.

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On louait les calèches au méchouar pour rejoindre le bois de mimosas au bord de l'oued ksob.

 

 

 

Orfèvres de  Mogador : des artisans/artistes

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 Nessim Loeub, le grand orfèvre d'Essaouira

Que des ruraux, que des ruraux, du côté Nord de la ville : où sont passés les visages connus ? Que des ruraux, que des ruraux déambulant au milieu de la pacotille ! Tel est le nouveau destin de la ville ; d’un côté, la clientèle touristique de la baie, et de l’autre ce peuple anonyme déambulant dans la ville. Des hordes hilaliennes perdues. Des citadins, mon père disait : ils ont vendu les clés de la ville.En ce moment à Essaouira, c’est le temps de la foule des vacanciers : autant dire le vide. Rien à lire non plus dans les journaux, y compris dans la presse française. Il est loin le temps où les intellectuels français se manifestaient dans la presse, on dirait qu’ils ont choisi de se taire. Au Maroc, les intellectuels des années 1970, sont maintenant devenus ministres des finances et de l’enseignement, et à l’université, les islamistes ont pris la place des marxistes. Et en lieu et place des revues de réflexion s’est substituée la culture du papier glacé. Autant raconter l’histoire ancienne : lutter contre le silence et l’oubli.  

 Dans les années soixante mon père m’avait envoyé faire une commission chez Nessim Loeub qui habitait alors rue Théodor Cornut : sa salle à manger disposait d’un piano importé d’angleterre comme dans toutes les maisons des négoçiants juifs de la kasbah. Au milieu une immense table en acajou, où sont servis des mets variés et raffinés, où  s’entremêlent produits de la terre et ceux de la mer. Mon père disait souvent qu’en ce bas monde, il ne nous restera que ce que nous avons  mangé et bu….Et à Mogador, les juifs étaient très férus des plaisirs de table, au point que certaines variétés de poissons, comme la morue, sont appelés localement « poissons juif » (ou « Iskran » en berbère ).L’air distingué, chapeau melon gris sur tête, Nessim Loueb, m’invite au partage comuniel :

  - Il faut d’abord honorer ma table, on parlera de la commission de ton père par la suite....

 C’était à la veille d’une mémorable visite que feu Mohamed V devait faire à la ville : Nessim Loeub avait  confectionné à cette occasion, un magnifique sabre en filigrane d’or sur fond d’argent incrusté d’émeraudes et autres pierres précieuses où s’exprimait tout l’art des orfèvres juifs de  Mogador – le fameux « dagg souiri » - et mon père devait fabriquer le coffret en bois de thya  tapissé de velours  où devait reposer le sabre royal . Traditionnellement la hadiyya de la communauté juive consistait en pièce d’orfèvrerie.. Avec leur beau sabre, et son coffret en bois de thuya, Nassim Loeub et mon père s’inscrivaient ainsi dans la vieille tradition marocaine de lahadiya.

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 histoire,photographieEcrin en bois de thuya incrusté d'ébène de citron et de nacre

Avec leur beau poignard berbère, et son coffret en bois de thuya, Nassim Loeub et mon père s’inscrivaient ainsi dans la vieille tradition marocaine de la hadiya.Nessim Loeub était en réalité « Chkâ’yrî » (bailleur de fonds) en métaux précieux. Il faisait travailler les artisans bijoutiers grâce à ses capitaux. Il y en avait deux sortes : les dhaybya qui travaillaient l’or, et les syaghaqui travaillaient l’argent.Abdelhamid, mon frère aîné m'apprend maintenant que le dit cadeau était remis à Eisenhower, le président des Etats-Unis lors de sa rencontre avec Mohamed V à Marrakech en 1960.

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Bijoutier juif de Mogador

Il y avait comme une division de travail: les métaux précieux pour les juifs, la marqueterie du bois de thya pour les musulmans. L’unique marqueteur juif d’Essaouira selon mon père, s’appelait David El Qayèm (son nom de famille signifie en arabe le « redressé »). C'était aussi un calligraphe qui déssinait les actes de mariage et un connaisseur de la ala andalouse qu'on venait consulter de loin pour les modes musicaux disparus.

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 Atelier d'orfèvres, le fameux "daj souiri"

Evoquer le travail des métaux précieux Haïm Zafrani, qui a enseigné longtemps à Mogador et sa région  avant de s’établir en France, écrit à sujet : « Dans la division du travail qui semble s’être instauré, de longue date, entre artisans juifs et musulmans, certains métiers sont traditionnellement reservés aux juifs particulièrement ceux où l’on manipule le plus de matière de valeur : or, argent, pierres précieuses et perles fines. »

   Nessim Loeub était en réalité « Chkâ’yrî » (bailleur de fonds) en métaux précieux. Il faisait travailler les artisans bijoutiers grâce à ses capitaux. Il y en avait deux sortes : les dhaybya qui travaillaient l’or, et les syagha qui travaillaient l’argent.

  Même lalla, notre marraine, habile cuisinière, participait aux préparatifs. Finalement cette visite royale n’a jamais pu avoir lieu puis que feu Mohamed V fut appelé au chevet des sinistrés du tremblement de terre qui frappa Agadir à vingt trois heures 40, le 20 février 1960. En dix secondes, les trois quarts de la ville sont détruits et 10 000 à 12000 personnes perdent la vie. Le poète berbère Ibn Ighil s’est fait l’écho de ce terrible tremblement de terre  :

 Agadir a été détruit, des milliers y sont enterrés

 Quelle pitié ! Tous sont morts, aucun sauvé

 Tous ceux qui y sont des tribus totalement anéanties

 Ils n’ont pas atteint leurs buts, ils n’ont rien accompli

 L’Arabe comme le berbère, personne n’a été épargné

 Quiconque y est entré, n’en n’est plus sorti

 Les juifs sont morts ce jour-là, les chrétiens aussi

 Tout comme les musulmans maudits et ceux du droit chemin

 Les enfants sont morts ce jour-là, les femmes aussi

  Quelques mutins, tirés des décombres, gardaient encore leurs âmes

 Ils espéraient se réveiller, reprendre conscience

 D’autres tirés des décombres,en direction de la mort, l’eternelle....

 L’onde de choque s’est propagée jusqu’au coeur d’ Essaouira, à plus de 170 kms au nord de l’épicentre du séisme. Arraché à son profond sommeil, mon père avait cru que le vacillement de notre vieille maison était dû à la violance du vent. Ne sachant pas ce qui lui arrivait, il s’est levé ,   tatonnant dans l’obscurité,  en répétant   :

  - lbard ! lberd ! lberd ! (Le vent ! Le vent ! Le vent ! ).

   Pendant plusieurs nuits de suite les gens ont dormi dehors : nous passions la nuit à la belle étoile,avec nos voisins, au marché aux grains ! De surcroît le désastre est survenu le jour de l’Aïd El Kébir,si ma mémoire est bonne : c’est cela « le déluge un jour de fête » dont parlait le Mejdoub !


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La conception mentale est toujours plus rapide que la maîtrise gestuelle et le maître est justement celui qui est parvenu à transmettre de l’intelligence à ses gestes. L’apprentissage avec ses rites d’initiation qui ponctuaient le passage du statut d’apprenti à celui de compagnon et, enfin, de maître, visait cette pleinitude du geste où la main devient « pensée ».


 

Les marqueteurs d’Essouira 

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   Maâlem Tahar Mana, dans son atelier de la Scala .

« La forme du bois est changée si l’on en fait une table. Néonmoins,la table reste bois, une chose ordinaire et qui tombe sous les sens. Mais dés qu’elle se présente comme marchandise, c’est une tout autre affaire. A la fois saisissable et insaisissable, il ne lui suffit pas de poser ses pieds sur le sol, elle se dresse pour ainsi dire sur sa tête de bois, en face des autres marchandises et se livre à des caprices plus bizarres que si elle se mettait à danser ». Karl Marx  

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  Le négociant Touf El Âzz, dont nous avons hérité de la maison, faisait partie des actionnaires du voilier « Le Prophète », qui rapatria le cercueil du consul vers l’Allemagne. Et Abdessalam, le tuteur de mon père, avait vu partir le cercueil du consul d’Allemagne du port de Mogadors. Car il était l’une des sentinelles du port ou s’amoncelait les marchandises en partance vers l’Europe : blé, amandes, caroubes, plumes d’autruches, gomme de sardanac etc. Une nuit, le chef de la patrouille du port l’a interpellé ainsi en plein sommeil :

 Alors Abdessalam !

 Et lui de répondre en sursautant :

 La gâchette est à mi-pente !

 Depuis lors, on surnomma notre famille « Nass Talaâ » (mi-pente).

D’un précédent mariage, Mina, ma grand-mère paternelle avait eu le coléreux poissonnier Omar, le demi-frère de mon père. Son père s’appelait Ahmed et il était originaire d’une famille tunisienne du nom de « Mana ». Un jour, après avoir fait le marché, il entendit du vestibule, le chant des  chikhate à l’étage : il déposa alors son couffin et revint sur ses pas au port où il embarqua vers une destinée inconnue. Des années plus tard il revint à Sidi Mogdoul, saint patron de la ville, et de là demanda à voir Omar son fils : on se refusa à se plier à sa volonté de peur qu’il n’enlève l’enfant. Depuis lors, on ne l’a plus revu, mais il nous a laissé le nom de famille « Mana » plus élégant à porter que celui de « Nass Talaâ » (Mi-pente).

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Le transit de personnes et de biens de la Méditerranée et pour le pèlerinage à la Mecque était, à cette époque, affaire courante . Il prolangeait un commerce caravanier important qui reliait Mogador au Sahara  jusqu’au bord du Sénégal et du Niger.

Deux ans après la défaite retentissante de la bataille d’Isly et des bombardements de Tanger et de Mogador,soit 1846, le caïd, El Haj Abdellah Ou Bihi qui commandait une grande partie de la confédération des Haha,  et dominait la plaine du Sous au nom du Makhzen, aurait obtenu du sultan Moulay Abderrahman, l’autorisation d’effectuer le pèlerinage à la Mecque en embarquant du port de Mogador par où transitaient les pèlerins à l'allée comme au retour :

  « Le 25 chaâbane 1271 de l’hégire (1846), El Haj Abdellah Ou Bihi embarqua dans un babbor (vaisseau) qui lui était propre. Il y transporta, à ses propres frais, toute une compagnie de gens d’Essaouira et de Haha. Après le pèlerinage, il effectua une tournée au Hidjaz, y achetant des propriétés, dont il fit couler les eaux, avant de les léguer toutes en main morte aux deux Lieux Saints. Dépensant des sommes considérables, il fit aumône aux pauvres et aux handicapés. Après une absence de près de trois années, il accosta à  Essaouira, le lundi 14 rajeb1274/1849, avec sa nombreuse suite,. Le pèlerinage à la Mecque ayant agrandi son prestige et sa réputation. »

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Porte de la Marine - Clichet Garaud, 1913histoire,photographie

  Barcasses reliant les navires au large à la porte de la Marine Clichet Garaud, 1913

C'est du port de Mogador que Ma el-Aynine s’est embarqué, le 17 novembre 1906 pour Cap Juby, avec une partie de sa suite, un chargement de madriers de thuya destiné à la toiture de sa mosquée de Smara, ainsi que ses bagages entiers, ses meilleurs mulets, chevaux, chameaux etc. Une véritable arch de Noé ! Un paquebot espagnol  a amené les hommes bleus, au Cap Juby, où il les a débarqué. Ils ont regagné par mer Terfaya, puis delà à dos de chameau, la ville de Smara.

« Le fils de Ma el-Aynine est resté à Mogador avec 50 hommes, soulignent les renseignements coloniaux de 1906. Il attend le complément d’une somme de 85 000 francs que son père devait recevoir à Marrakech. On assure que le sorcier-marabout veut construire un fort à Smara pour se protéger contre une incursion possible des troupes sahariennes françaises... »

  En 1906, les renseignements coloniaux rapportent  que « les nègres de la suite de Ma el-Aïnin, ont molesté un certain nombre de boutiquiers marocains avant de quitter Mogador. Le passage du grand marabout saharien a ruiné Mogador, qui s’était astreinte, suivant les instructions formelles du sultan, à dépenser chaque jour 1500 pesetas pour subvenir à l’entretien des « hommes bleus ». Il est de plus en plus admis que les voyages annuels de Ma-el-Aïnine aux provinces du Nord ont un caractère purement commercial, auquel les tendances religieuses ne s’adjoignent que comme accessoire. Le vrai motif de ces déplacements réside dans un rôle de pourvoyeur de negresses à la cour du sultan et chez les grands du Makhzen. En fait Ma el-Aïnine remonte toutes les maisons des gros notables marocains, sans oublier la maison de Moulay Abd el-Aziz. »

   Je viens d’avoir de ma tante maternelle toujours vivante, les précisions suivantes : en fait c’est le père d’Abdessalam — qui portait le nom de « Hajoub Nass Talaâ » (Hajoub « mi-pente ») qui était la véritable sentinelle du port. De sa femme Zahra, il avait deux garçons : Abdessalam le marchand de farine de la minoterie Sandillon qui a élevé sévèrement mon père — il l’interpellait uniquement du surnom de « carross » (bghel) — et son frère Si Mohamed qui avait un jour embarqué sur un voilier en partance de Mogador pour ne plus revenir.

 Tante Fatima me raconte aujourd’hui :

 - Jusqu’à sa mort, la mère du disparu avait scruté l’horizon sous le vieux figuier de la porte de la marine, en espérant son retour à en devenir folle. Elle consultait souvent à ce sujet les voyantes : pouvaient-elles lui dire si, un jour, son fils allait revenir avant sa propre mort ?

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   Ma grand-mère paternelle Mina serait morte en 1919 de la diphtérie, affection qu’on appelait « Hnicha » (serpentine), qui tue par étouffement au niveau de la gorge. Mon père n’avait alors que dix ans, quand sur son lit de mort elle le confia à Abdessalam, le fils aîné de sa sœur, en ces termes :

 - Tahar, mon fils est orphelin du père et bientôt il le sera de mère : il n’a que faire du cléricalisme, il faut lui trouver un travail manuel pour vivre.

 C’est ainsi qu’Abdessalam allait confier mon père à l’un des premiers marqueteurs d’Essaouira : c’était juste à la fin de la première guerre mondiale. Ce maître confectionnait service de thé et cross de fusils en bois de noyer incrustés d’ivoire, pourla Maisonroyale et les consuls de la ville, comme en témoigne mon père dans un enregistrement de 1980 :

  « L’un des pionniers de la marqueterie fut le cheikh Brik. Il était le maître de Hâjj Mad, mon initiateur à ce métier. Le père de ce dernier le voyant un jour traverser l’artère des forgerons, au retour d’une partie de chasse, en compagnie d’un autre chasseur, avec leur tenue de chasse et leurs sloughis, s’exclama :

  - Et dire que je voulais en faire un clerc ! Le voilà qui traîne maintenant des sloughis derrière lui ! Que faire ?

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   Haddada,l'artère des forgerons en 1912

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 Les caravanes arrivaient à Haddada

Quelques jours plus tard, il le retira de l’école coranique, et le confia à cheikh Brik, pour qu’il apprenne le métier. Le jeune apprenti qui avait vu auparavant, en passant devant l’atelier, cheikh Brik, en train d’administrer une fessée à un apprenti, sur le madrier, fit tout pour ne pas mériter le même châtiment. Mais il ne fut jamais puni, pour la simple raison, qu’en tant qu’ancien étudiant d’école coranique ; il s’était rendu indispensable, en déchiffrant les missives que son maître recevait dela Maisonroyale. Ce dernier confectionnait des coffrets ornés de nacre, des services de thé, et des crosses à fusils en bois de noyer, aussi bien pourla Maisonroyale que pour les consuls qui vivaient alors à Essaouira. Je me souviens d’une réception que m’avait accordée le pacha de la ville, dans les années 1930, pour me demander de reproduire en thuya, ces anciens modèles en noyer. Il me disait alors que ces ustensiles appartenaient au sultan Moulay Abdelaziz. Au début la marqueterie se faisait au feu qui laisse des traces noires — semblables à l’encre de Chine — qui restent pour toujours. »

  Des traces qui restent pour toujours : épreuve du feu, traces indélébiles, tel est le désir d’éternité, qui habite tout créateur.C’est pour nous les vivants que cette mémoire est importante, si tant soit peu que le deuil soit possible… Je ne sais plus, pour ma part, quel penseur grec avait donné cette définition de la mort : quand je suis là, elle n’est pas là, et quand elle est là, je ne suis pas là. Une consolation ? Peut-être. Mais les blessures de l’âme, l’absence de l’aimé, qui peut les soigner ? Cette éternelle quête du sens ?

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    La barchla de Sidi Mogdoul le saint patron de la ville

Bien avant l’apparition de la marqueterie, ses fondateurs étaient ceux-là même qui ornaient les toits des mosquées et ceux des demeures caïdales, et qu’on appelait les Brachlia. Mon arrière-grand-père paternel  était de ceux-là. Il avait effectué à au moins deux reprises le pèlerinage à La Mecque à pied. À son retour au pays Chiadmi, trouvant sa maison dévastée, il était allé se réfugier dans la tribu voisine où on lui accorda femme, bergerie et terre à labourer. C’est là que naquit mon grand – père paternel, qui sera cordonnier de son état et qui mourra assassiné sur une plage déserte entre Essaouira et Safi, attaqué probablement par des coupeurs de route, qui lui enviaient sa charge de babouches. Mais sa disparition demeure toujours un mystère. Son père  Hâjj Thami le Marrakchi, aurait été non seulement un paysan et un pèlerin, mais aussi un  Brachliade Marrakech, c’est-à-dire un décorateur des toitures en bois peint ; il aurait été le décorateur de la toiture de Sidi Mogdoul, le saint patron d’Essaouira.

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    Peinture sur bois du mokhazni Bentajer

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 Peinture sur bois du ferailleur,Asman Mustapha

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L'apparition de la galerie Frederic Damgaard au début des années 1980,a favorisé l'éclosion de talents d'autodidactes qui font éclater les formes traditionnelles de l'esthétique, tout en s'en inspirant comme on le voit dans ce tableau

La peinture avait donc précèdé l’incrustation du bois. Alors que les dessins géométriques sont incontestablement d’inspiration islamique, le recours aux rinceaux (ou Tasjir) est d’inspration occidentale comme l’indique son autre nom Ârq Aâjam (racine chrétienne). Ce dernier modèle s’inspire de la nature dont l’Islam prohibe l’imitation. Quant aux motifs ornementeaux, ils résultent d’une créativité locale : la marqueterie est donc la synthèse obtenue par des générations d’artisans, à partir de la combinaison de modèle d’emprunts et de créativité locale.

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  Sur la table circulaire du marqueteur, comme dans la voûte intérieur d’une coupôle peinte par unBarchliya, tous les dessins sont organisés autour d’un noyau central et se basent essentiellement sur le principe de la symétrie. Une khotta (dessin géométrique) , rayonne à partir du centre et se caractérise par le nombre de rayons dits Isftown dans le jargon de la corporation des marquéteurs d’Essaouira, et l’espace entre deux rayons est dit Kandil (lanterne). On peut définir la Khotta – peinte par mon arrière grand père le Brachliya, puis incrustée par mon père le doyen des marquéteurs – comme étant un cercle formé de deux ou plusieurs carrés en rotation autour d’un même centre, dont chaque angle est traversé par deux rayons parallèles. Nous avons au total quatorze Khotta possible de la plus simple (l’hexagonale) à la plus complexe ( la Stinia) qui donne son nom au château du Glaoui à Marrakech. On retrouve là tous les chiffres magique rencontrés chez les Regraga : les quatre point cardinaux du carré magique, la forme circulaire du cycle temporel, comme me le disait souvent mon père :

  Le temps tourne pour ceux qui obéissent comme pour ceux qui se révoltent

 A lui, seuls les ignorants se fient,

 Combien de peuples y ont vécu dans le bonheur et l’insouciance

 Et  un jour, il les a poignardés sans poignard !

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  C’était un véritable rite d’initiation que le passage du statut de compagnon à celui de maître. A cette occasion se réunissait un conseil : l’Amine avec ses deux conseillers, le compagnon candidat et son ex-maître. On ne se cotentait pas des jugements  qu’émettait ce dernier à l’égard de son disciple, on procédait à un examen municieux des ouvrages fabriqués par le candidat. On se renseignait sur sa moralité, le fameux Maâkoul.Ce n’est que lorsque ces conditions étaient requises que le titre de MAÎTRE, qui confère en même temps le droit d’ouvrir un atelier autonaume, lui fût atribué. On pourrait penser que ce système rigoureux était lié à l’intérêt qu’avait la corporation de limiter les candidatures possibles. Il était plutôt choisi pour une grande part par la qualité des ouvrages qui se faisaient naguère. La conception mentale est toujours plus rapide que la maîtrise gestuelle et le maître est justement celui qui est parvenu à transmettre de l’intelligence à ses gestes. L’apprentissage avec ses rites d’initiation qui ponctuaient le passage du statut d’apprenti à celui de compagnon et, enfin, de maître, visait cette pleinitude du geste où la main devient « pensée ».

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 Le premier maître de mon père fut Abdelkader El Eulj, un originaire d’Andalousie : il aurait sauvegardé la clé de la maison de ses ancêtres de Cordoue. Celle-ci était transmise de génération en génération dans l’improbable espoir de retrouver un jour le paradis perdu de l’Andalousie musulmane ! Et l’on dit que si la progéniture d’Abdelkader El Eulj, était mulâtre, c’est parce que lui, l’Andalou au blanc immaculé, s’était marié avec une esclave du fait que sa femme blanche était stérile.

  Abdessalam, le tuteur de mon père disait à son maître en marquetterie :

  -- Vous avez droit de vie et de mort sur ce garçon : si vous le tuez, nous sommes là pour fournir le linceul !

 Un jour qu’il était aller chercher de l’eau à la fontaine publique pour son maître, celui-ci lui fracassa la cruche remplie d’eau sur la tête pour cause de retard.

  Après cet incident, mon père a dû rejoindre un autre maître du nom de Hâjj Mad, enterré à la zaouïa de Moulay Abdelkader Jilali, où avait eu lieu la cérémonie funéraire au quarantième jour du décès de mon père, et où le fils d’Allam -le nachâr (scieur de madriers à la coopérative des marqueteurs)- avait distribué en guise d’hommage à l’assistance, la fiche artisanale de mon père.

  Hâjj Mad était à la fois marqueteur et marchand d’esclaves : sur les terrasses de la ville, on enduisait au henné le corps d’ébène des jeunes esclaves, pour les rendre « luisants » et « attrayants », afin de les vendre à un prix avantageux dans l’actuel marché aux grains (Rahba). Un jour Hâjj Mad voulu ausculter la dentition de l’un d’entre eux, et sans crier gare, celui-ci lui mordit la main jusqu’à l’os ! Maâlam Mahmoud Akherraz, le sacrificateur des Gnaoua qui vient de disparaître presque centenaire me confirmait ces faits :

  « Un jour, je devais avoir entre huit et dix ans, je vis un esclave mordre le doigt d’un marchand qui l’avait introduit dans sa bouche pour examiner sa denture.Cela se passait vers 1920. Mon oncle maternel fut acheté au prix de soixante rials, à l’époque du caïd khobbane. Toutes les familles aisées de la ville avaient des servantes noires, les khdem, et des esclaves mâles, les abid. Dans ma jeunesse, les Noirs autour de moi parlaient un dialect africain que je ne comprenais pas. D’ailleurs, je ne comprends pas non plus certaines paroles des chants gnaoua. »histoire,photographie

  Mon père accompagnait son maître Hâjj Mad aux veillées religieuses, en tenant d’une main l’ampleur de son burnous et de l’autre une lampe à huile d’olive, pour éclairer les sombres et tortueuses ruelles d’Essaouira d’alors. Il l’escorta ainsi à un mariage qui se tenait au Riad du négociant Hâjj Fayri ; où des musiciennes femmes étaient accompagnées d’un luthiste aveugle : Le musicien devait être toujours aveugle pour ne pas être ébloui par le charme satanique des femmes !

L’atelier où travaillait mon père respire à la fois la forêt du mont Amsiten que nous avons aimé ensemble par d’innombrables balades philosophiques, où l’adolescent que j’étais assaillait de questions le maître à penser qu’il fut pour moi : un artisan capable d’évoquer à la fois Al Maârri, le poète aveugle, mais ô combien clairvoyant, Al Ghazali surnommé « preuve de lIslam », et Socrate faisant face avec courage et dignité au breuvage à la ciguë… On avait aménagé les ateliers des marqueteurs dans ce qui tenait lieu de dépôt de canons et de munitions : devant chaque atelier, un anneau de fer où était attaché le cheval qui tirait le vieux canon jusqu’en haut de la rampe qui fait face à l’ennemi venu de l’océan des ténèbre.

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  De gauche à droite: Maâlem M'barek, le directeur français de la coopérative des marquéteurs d'Essaouira qui a pris la relève de Mr Dejardin à l'indépendance, maâlem omar Ould Moul L'fakher, Si Mohamed BEN M'barek, dit "lamine", l'un des marqueteurs les plus raffiné de la ville et  maâlem Tahar Mana jaugeant un madrier (Gayza).Les années 1950

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La porte d'accès à la Scala de la mer, Roman Lazarev

Dans mes souvenirs d’enfance, lorsque j’accompagnais mon père à la coopérative des marqueteurs, c’était toujours le père du sculpteur Allam, qui l’accueillait pour scier ses madriers de thuya sous les arcades et les bananiers. La coopérative est située au noyau primitif de la ville, là où résidaient les amines (contrôleurs) de la douane : à son entrée, on pouvait encore voir, il y a quelques années, les mangeoires où les amines du port attachaient leurs chevaux au retour de la porte de la marine, par où transitaient les marchandises de la terre à la mer et de la mar à la terre. 

 De la coopérative des marqueteurs me revient surtout le souvenir de la fête de mars, qu’organisait la corporation, avec comme vedette Abibou le chantre du Malhûn local, boulanger de son état, célèbre surtout par sa petite taille et son humour caustique : il ne pouvait pas ouvrir la bouche sans provoquer l’hilarité universelle. 

Je vois encore « BaghiTagine » (désir- de – tagine), décédé récemment, interpeller de l’estrade maâlam Tahar Mana, en le surnommant le « rossignol de la corporation », probablement pour l’habileté de son art puisqu’il n’avait pas une voix de ténor.

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  Le légendaire maâlem Abdellah Abibou, grand ami de mon père devant l'éternel.Ce dessin a été réalisé à Casablanca, par un certain Albert(déssinateur de rue).le 25 décembre 1966, d'après une photo d'identité de l'interréssé, décédé à l'âge de 86 ans, en 1962, puisqu'il était né en 1876.«Li bgha ibarraâ hbibou, iâtih khobz Abibou ! »(Celui qui désire faire plaisir à son bien aimé qu’il lui offre le pain d’Abibou ) .Il  possédait plusieurs fours publics de la médina : son pain était réputé parce qu’il le pétrissait de la farine émmaculée de Marrakech..De la coopérative des marqueteurs me revient surtout le souvenir de la fête de mars, qu'organisait la corporation, avec comme vedette Abibou le chantre du Malhûn local, boulanger de son état, célèbre surtout par sa petite taille et son humour caustique : il ne pouvait pas ouvrir la bouche sans provoquer l'hilarité universelle.Je vois encore « BaghiTagine » (désir- de - tagine), décédé récemment, interpeller de l'estrade maâlam Tahar Mana, en le surnommant le « rossignol de la corporation», probablement pour l'habileté de son art puisqu'il n'avait pas une voix de ténor. Maâlem Abdellah Abibou était l'un des plus grands connaisseurs du Malhun de la ville et du Maroc.Il était aussi connu par son humour costique. Son trésor de qasida demalhun (khazna), se trouvait caché dans une vieille valise, qui contenait 47 manuscrits de Malhun, ainsi que trois parchemins en cuire contenant chacun une qasida du genre malhun composé de son propre crû: l'une d'entre elle était dédiée à sa campgne Saâdia, la deuxième s'intitulait Sidi Yacine, le saint patron situé au bord de l'oued Ksob, non loin de Ghazoua. Et la troiième qasida , il l'avait composé en l'honneur du fils du tanneur Carel, à l'occasion de son anniversaire. Il avait tout le temps sur lui une taârija(tambourin) enduite de henné, dont il se servait pour déclamer les qasida du malhun. C'était un buveur impénitent, un bon vivant qui appréciait, la fine fleur du kif (on a sauvegarder sa pipe de kif jusqu'à une période récente), mais quand la "Sjia"(l'inspiration) était là, il n'écrivait pas lui-même la qasida, mais la dictait à son élève le bazariste et antiquaire Miloud Ben Ahmed Ben Miloud, dit "Ben Miloud " tout simplement.

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      Trace de marqueterie de mon père

Et maintenant le fils d’Allam me soumet une fiche technique sur mon père du temps du Protectorat. Cette fiche artisanale est établie par le directeur français de la coopérative le 15 juin 1951. Mon père avait alors 41 ans, ce qui veut dire qu’il était né, non pas en 1912, comme nous croyons jusqu’ici, mais en 1910. Il serait rentré à la corporation en 1920, à l’âge de 10 ans.Mon père fut d’abord apprenti, puis compagnon, avant de devenir lui-même maître artisan en 1936 avec son propre atelier —  24 m² . Il y disposait d’une caisse à gabaris (les Bratels) qu’il ressortait à l’occasion ; ce sont ses aides – mémoires techniques en quelque sorte.

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 Dessins floreaux de mon père

Les encouragement materiels et moreaux, le prestige dont jouissait  maâlam Tahar, faisaient de lui un artiste. Sachant que son travail était apprécié à sa juste valeur il le faisait avec patience et amour. Il travaillait même la nuit, non pas comme aujourd’hui sous la pression du besoin, mais afin de retrouver l’isolement propice à l’inspiration. Il était, disait-il, à la recherche de sa Gana, l’état où l’esprit est possesseur de toutes ses facultés.Perfectionniste il l’était pour mériter de plein droit le titre de maâlam(maître) dont on l’affublait. Pour lui, la beauté n’était rien d’autre que l’équilibre parfait. Il s’opposait à l’artisan de la campagne qui n’était pas comme lui à la recherche de la finesse des formes, mais à celle de sa gourmandise  et de sa vitalité naturelle.

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  Motif géométrique de mon père

Quand je me rendais, enfant, à l’atelier de mon père, j’étais surtout fasciné par l’odeur des bois que décrit avec minutie cette fiche artisanale de 1951 : il avait40 kgde loupe (racine de thuya) à 15 fr.le kg, 30 madriers de bois de thuya, à150 Fle madrier, trois morceaux de5 kgde citronnier en provenance de Chichaoua, cinq rondins d’ébène (Taddoute) à200 Fle rondin,1 litrevenant du pays haha ; 40 boites de colle forte, et2 litresd’alcool. 

Telle est la matière première avec laquelle travaillait mon père. La fiche artisanale établie par Mr.Bouyou directeur de la coopérative des marqueteurs alors, précise aussi son outillage — avec la mention « insuffisant » : 4 établis, 2 varlopes, 4 marteaux, 4 ciseaux, 2 tenailles, 3 rabots, 3 serre-joints, 1 drille, 3 scies, 2 rabots à dents. 

À partir de 1938 mon père était considéré comme maâlam (maître artisan), puisqu’il avait pour exécuter ses créations un « sanaâ » (compagnon) et un apprenti « matâllam » : son salaire hebdomadaire passait de20 F en 1938 à500 F en 1951. La fiche artisanale mentionne que le loyer de son atelier était de210 F le trimestre et qu’il payait annuellement une patente de570 F. 

Louzani, l’entraîneur national souiri  né en 1942, me dit aujourd’hui que pour évaluer le véritable revenu de ton père alors, il faut savoir qu’au début des années 1950 le prix d’un kilo de mouton valait un dirham, et la consommation du poisson était quasiment gratuite pour les habitants de la ville. Mon père pouvait alors non seulement prendre en charge ses enfants — en 1951, notre aîné Abdelhamid venait de naître, et nous autres ses frères et sœurs nous n’étions pas encore de ce monde — mais aussi ceux de son demi-frère aîné Omar le poissonnier coléreux. Dans les ruelles étroites de la ville, on pouvait alors entendre les enfants chanter :  

S’il n’y a pas de koumira ? Al- sardila ! 

S’il n’y a pas de sardila ? Al-koumira !  

Autrement dit ; s’il n’y a pas de koumira,(baguette de pain), il y aura toujours la sardila (sardine), et vise versa.

histoire,photographie  Marchand de baignés et marchandes de pain à khobbaza

  L’intérêt des artisans était lié à la bonne réputation de leur marchandise, d’où la nécessité d’une réglementation décidée plutôt par le corps de métier, qu’imposée de l’extérieur. Entouré de deux conseillés, l’AMINE intervenait selon la coutume pour résoudre trois sortes de conflits : 

 -Le conflit entre les artisans (un artisan n’avait pas le droit de séduire par l’attrait du gain, les compagnons de ses confrères, bénéficiant ainsi d’une formation à laquelle il n’avait nullement contribué). 

 - Entre artisans et bazaristes (la contrefaçon de modèles était prohibée si bien que chaque atlier se distinguait par la nature de ses ouvrages). 

 - Entre artisans et clients (chaque artisan avait son garant : son ex-maître, au cas où il n’honorait pas un contrat).

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 L'atelier où Bungal avait réuni plusieurs marqueteurs dans les années 1930

Le témoignage de maâlem Mtirek,sur le samaâ judéo - musulman d'Essaouira : Le mercredi 13 janvier 2010, vers la mi-journée (journée brumeuse mais lumineuse) alors que je prenais un thé à la menthe à la terrasse du café Bachir qui donne sur la mer, je vois venir sur une chaise roulante, maâlem Mtirek, ami à mon père. Il est presque centenaire maintenant, mais sa mémoire reste vivace. Il se souvient de la veillée funèbre du 13 janvier 2003, organisée à la Zaouia de Moulay Abdelkader Jilali pour le quarantième jour du décès de mon père : « C'est là, me dit-il, qu'est enterré maâlem Mad, le maître artisan de ton père. Après avoir accompli son apprentissage auprès de lui, ton père était venu travailler chez Bungal dans les années 1930. Mon établi  ( manjra), le sien et celui de Ba Antar étaient mitoyens. Un jour, je me suis mis à déclamer des mawal (oratorios) . Une fois apaisé de mon extase, ton père qui écoutait à l'entrée de l'atelier est venu vers moi pour me dire sur le ton de la plaisanterie :

  - Maâlem ! Laisse les gens travailler au lieu de les extasier par ton mawal ! le chantier s'est  arrêté à cause de tes mawal  !

  C'est ce mawal que je déclamais alors sur le mode de la Sika andalouse :

  Ya Mawlay koun li wahdi,Li annani laka wahdaka

  Wa biqalbika îndi,Min Jamâlikoum

  la yandourou illa siwaakoum

  Seigneur, soit pour moi tout seul

  Parce que c'est à toi seul que je me suis dévoué !

  Et mon cœur n'a plus de regards que pour ta splendeur !

  A l'époque , poursuit maâlem Mtirek, tout le monde était mordu de mawal à Essaouira : le vendredi on allait animer des séances de samaâ, d'une zaouia, l'autre : la kettaniya, la darkaouiya, celle des Ghazaoua et celle de Moulay Abdelkader Jilali. Les Aïssaoua et les Hamadcha faisaient de même avec leur dhikr et leur hadhra à base de hautbois et d'instruments de percussion. On allait aussi chez les Gnaoua dont la zaouia était dirigée par El Kabrane (le caporal), un ancien militaire noir, qui parlait sénégalais et qui gardait l'hôpital du temps du docteur Bouvret. C'était un type très physique qui servait en même temps de videur lors des lila des Gnaoua : si quelqu'un sentait  l'alcool en arrivant à la zaouia de Sidna Boulal ; il le prenait à bras le corps comme un simple poulet et le jetait au loin, hors de l'enceinte sacrée. Les gens étaient véritablement « Ahl Allah» (des hommes ivres de Dieu). Nous avions notre propre orchestre de la musique andalouse, dont faisait partie Si Boujamaâ Aït Chelh, El Mahi, El Mamoune et un barbier .

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     L’apparition du BAZARISTE, intermédiaire nécessaire à l’artisan en période de crise et en saison morte, est la cause indirecte de la dispartion du système corporatif.Sa main mise sur le circuit commercial et sa concurrence déloyale sont générateurs de déséquilibres rendant caduque la discipline corporative. Pour survivre l’artisan est contraint de prendre des « avances » auprès du bazariste, alors que le produit n’est pas encore fini, et donc de le vendre à vil prix, puisqu’il ne peut pas attendre l’arrivée du client potentiel. En effet, avec la crise et le tarissement de la clientèle touristique nombre d’artisans ont été contraints, durant les années 1930, de subir la tutelle des bazaristes. Pour la première fois, ils furent assemblés par dizaine, pour produire dans une même manufacture, celle de Bungal. Ce « bailleur de fonds » (chkâ’yrî), prenait les commandes auprès des européens et les faisait exécuter par les artisans réunis dans sa manufacture. C’est ainsi qu’il fit éxécuter à mon père une scala miniature, qui fut exposée des années durant au syndicat d’initiative, avant de finir en morceaux, aux fourrières de la ville.  

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     Maâlem Tahar Mana avec la médaille du mérite de l'artisan

Mais, dés que la crise cessa, cette manufacture s’évanouit aussi promptement qu’elle était apparue, et chaque artisan retrouva son autonomie. Ainsi, si le bazariste peut contrôler durablement le circuit commercial, il ne peut en faire autant pour la production, puisque l’artisan tend à être soudé à ses moyens de production comme l’escargot à sa coquille. Lorsque l’artisan vendait lui-même son propre ouvrage, il savait que sa réputation tenait à la qualité de ce qu’il produisait. Mais lorsqu’il fut obligé de passer par le bazariste, sa créativité s’émoussa, car ce dernier pouvait transmettre son modèle à d’autres artisans qui alors en faisaient des contre-façons. Par ailleurs la transmission intergénérationnelle du savoir artisanal devient de plus en plus défaillante : la pression des besoins fait que l’appreti se détache le plutôt possible de son maître alors qu’il n’a pas encore accompli tout le cycle d’apprentissage. C’est ainsi qu’on trouve actuellement des ateliers qui produisent  exclusivement un seul article. Le jeune artisan complètement dépendant du bazariste est souvent condamné à vivre dans la marginalité et le célibat, comme le vieil artisan est condamné à mourir sur son outil de travail, à moin que sa descendance ne lui assure sa retraite.  

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        Maâlem Tahar Mana avec médaille et Simohamed Lamine(lunettes noires) lors d'une Nzaha (pique - nique rituel des artisans) à l'ombre des amendiers en fleurs de l'Ourika dans les années 1950

Les corporations d’artisans constituait une très forte communauté unie dans le travail, la fête et, plus encore, l’épreuve. Ces membres se retouvaient dans le cadre de confréries religieuses et cette communion spirituelle renforçait la cohésion professionnelle. Pour leurs loisirs ils organisaient desNzaha, sorte  de piques – niques rituels, à l’ombre des mimosas de Diabet, aux environs immédiats d’Essaouira. C’est dire que la société traditionnelle maintenait l’équilibre entre les lieux duMaâkoul (honnêteté, sérieux) qu’étaient l’Atelier et la Mosquée et les lieux du Mzah (ludique), qu’était par exemple à Essaouira, Derb Laâzara (le quartier des célibataires). Avant l’avènement des moyens de transport moderne, ils se tenaient campagnie pour se rendre à Marrakech, souvent leur ville d’origine, comme le montre cette qasida du malhun de Ben Sghir intitulée « Bent el Ârâar » (la sculpture de thuya).

Au début des années cinquante, le souvenir était encore vivace du tournage d’Othello par Orson Welles à Mogador. Le soir on le voyait souvent méditer sur la grande place du syndicat d’initiative. Dans le film, on reconnaît surtout « Tik-Tik » avec son luth au pied des remparts de la Scala de la mer. « Tik-Tik » est mort récemment en ivrogne à la vieille impasse d’Adouar qu’évoque en ces termes le rzoun, vieux chant de la ville : 

Ô toi qui sen vas vers Adouar 

Emporte avec toi le Nouar  

La rime est un jeu de mot entre « Adouar » (le nom de la sombre impasse supposée cacher les belles filles de la ville) et le « Nouar » (le bouquet de géranium et de basilic).

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     Entre les deux, l'atelier de mon père, en face du cinéma Scala, ancien consulat d'Allemagne

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Mon père me racontait qu’un jour Orson Welles se présenta à son atelier alors qu’il était en train de terminer une magnifique table en bois d’arar, décoré de dessins géométriques complexes et de rinceaux d’inspiration andalouse. Quand mon père dit à Orson Welles le prix de la table en question, le cinéaste américain en fut offusqué :  

-    À ce prix-là, lui dit-il, je briserais  cette table sur ma tête plutôt que de la vendre ! 

Et certains soirs d’hiver, quand il rentrait à la maison sans le sou, mon père nous regroupait, nous, ses enfants, autour de lui, et nous conviait à lire en sa compagniela Naçiriaoù le maître de Tamgroute incitait, les Marocains à résister à l’envahisseur portugais :  

Faibles, nous sommes, mais par la grâce de Dieu, nous serons innombrables et puissants  

Je me souviens d’une journée noire des années 1970, où l’on m’apprit que la police avait conduit mon père au commissariat pour le contraindre à payer ses impôts. Heureusement qu’on finit par le relâcher en fin de journée : c’est la seule fois de toute sa vie où il eut affaire au Makhzen. Omar son demi-frère, était aussi allergique au Makhzen. On raconte qu’il s’était installé un jour à Souk –Jdid en plein centre-ville, en désignant aux passants la notice d’impôt qu’il venait de recevoir :  

- Ayez pitié, disait-il du Makhzen ; donnez-lui un peu de cet argent qu’il me réclame : ce n’est pas moi qui mendie, mais le Makhzen ! 

Les Marocains ont toujours été réticents à payer l’impôt au pouvoir central : on ne voyait pas en quoi cela était justifié. La fameuse coupure entre le pays du Makhzen et le pays de la Siba(l’anarchie), était due aux jacqueries paysannes contre le  tertib, cet impôt que le Makhzen prélevait sur le bétail et les moissons sans offrir quoi que ce soit en contrepartie à part ses expéditions punitives et ses petits despotes de caïds qu’il désignait à la tête des tribus. 

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 L'intérieur de l'atelier de mon père où Simohamed, notre frère cadet a pris la relève : au 18 ème siècle ,ces ateliers servaient  aux canoniers (tabjia) à y entreposer leurs boulets et canons. En face de chaque atelier, existait un anneau de fer où on attachait les chevaux qui tiraient ces canons en haut de la rampe de la Scala de la mer.

   Tout  à l’heure le peintre Zouzaf m’a convié à rejoindre Abdessadeq, ami de mon père et l’un des derniers marqueteurs d’Essaouira. Au quarantième jour de la mort de mon père, il m’avait fait écouter des enregistrements radio de mon père effectués au début des années quatre-vingts,c’est-à-dire à un moment où il fréquentait encore son atelier de la Scala, juste en face du vieux cinéma de la ville, actuellement fermé. Quand je quittais à l’entracte la salle obscure, la première silhouette que je voyais, les yeux encore éblouis, était celle de mon père sciant inlassablement le bois. Et combien de fois ne lui arrivait-il pas de revenir travailler jusqu’à tard la nuit juste pour que nous ne puissions manquer de rien. L’atelier où travaillait mon père respire à la fois la forêt du mont Amsiten que nous avons aimé ensemble par d’innombrables balades philosophiques, où l’adolescent que j’étais assaillait de questions le maître à penser qu’il fut pour moi : un artisan capable d’évoquer à la fois Al Maârri, le poète aveugle, mais ô combien clairvoyant, Al Ghazali surnommé « preuve de lIslam », et Socrate faisant face avec courage et dignité au breuvage à la ciguë… On avait aménagé les ateliers des marqueteurs dans ce qui tenait lieu de dépôt de canons et de munitions : devant chaque atelier, un anneau de fer où était attaché le cheval qui tirait le vieux canon jusqu’en haut de la rampe qui fait face à l’ennemi venu de l’océan des ténèbre.

 

Le Barzakh

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                                      De tous ceux qui sont passés

                                    Hélas, tu te souviens, 

                                   Tu connaîtras que la vie n’est rien qu’un chemin 

                                                                            Chant de trouveur

 

  Vendredi 13 décembre 2002. Il pleut. Vers onze heures du soir, mon père est pris de malaise. Comme d’habitude, ma sœur accourt à son chevet. Personne ne pouvait imaginer encore qu’il s’agit là de la visite de la mort. Je m’assoupis. Le lendemain, samedi 14, vers trois heures du matin, ma sœur m’appelle au chevet de mon père. Le moment est grave. Très affaibli, il parvient dans un souffle à prononcer le prénom qu’il m’avait donné : entre l’instant et l’éternité, nos yeux se croisent pour la dernière fois. Il demande à ma sœur de le soulever — « gaâdini » — pour le maintenir en position assise. Je dois chercher d’urgence notre frère aîné pour d’ultimes à dieux. Dehors, il fait sombre. Des chiens errants aboient. Pleurs et solitude. Au retour, à quatre heures du matin, notre père a rendu l’âme : il ne pouvait plus répondre aux appels désespérés d’Abdelhamid. Dans ma tête se confond le geste que j’ai fait pour fermer les yeux du doyen des marqueteurs d’Essaouira — maâlam Tahar, que Dieu l’ait en sa miséricorde — et celui de l’antique fauconnier des Doukkala qui couvre d’un chaperon le faucon de l’île de Mogador, cet oiseau libre — ce « teir hor » — cet oiseau sacré qui symbolise à la fois le dieu Horus des hiéroglyphes égyptiens, et le dieu de la mort et de l’amour, tel que l’avait représenté dans une ultime peinture notre regretté Boujemaâ Lakhdar, avec son faucon huppé, frappant un Herraz mystique et allant au-devant du sacrifice et de la mort.

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 Le bohémien de Boujamaâ Lakhdar (détail)

     Ce dernier mois de l’année 2002, je devais écrire à la demande de M. Retnani mon éditeur — rencontré à « la croisée des chemins » — ce préambule à la réédition des Regraga, en tant que piste de recherche féconde aussi bien pour l’auteur que pour tous ceux qui ont marché sur ses pas. Le destin en a décidé autrement, et c’est finalement d’une prière de l’absent qu’il s’agit. Mon seul mérite, était d’avoir accompagné les Regraga, en tenant un journal de route, rendant visible ce qui était jusque-là « invisible », donnant existence spatio-temporelle à ce qui n’était connu que sous la forme de légendes. Et Comme le dit si bien un vieux dicton marocain : « Allez aux pèlerinages, vous brillez comme des fleurs, restez chez vous, vous serez comme une terre en friche ». En ce 14 décembre 2002, j’accompagne donc mon père à sa dernière demeure, alors que les plaines côtières sont couvertes de verdure lumineuse et précoce, exactement comme à l’aube des années 1980, lorsqu’il m’avait accompagné jusqu’à la porte des Doukkala, d’où je devais me rendre pour la première fois chez les Regraga. 

         La légende des sept saints regraga s’inscrit dans une vielle tradition méditerranéenne dont la source serait celle des Sept Dormants d’Ephèse en Turquie comme le soulignait en 1957 Louis Massignon : « En Islam, il s’agit avant tout de « vivre » la sourate XVIII du Qora’n, qui lie les VII dormants à Elie (khadir), maître de la direction spirituelle - et la résurrection des corps dont ils sont les hérauts, avant coureur du Mehdi, au seuil du jugement, avec la transfiguration des âmes, dont les règles de vie érémitiques issues d’Elie sont la clé. Ce culte a donc persisté en Islam, à la fois chez les Chiites et les Sunnites mystiques. » 

En Bretagne, par où les sept saints Regraga, auraient passé à leur retour de La Mecque avant d’accoster par leur nef au port d’Agoz à l’embouchure de l’oued Tensift, Massignon notait : 

« En Bretagne spécialement, le nombre des Sept Dormants raviva une très ancienne dévotion celtique au septénaire, seul nombre virginal dans la décade (Pythagore), chiffre archétypique du serment. On est tenté de penser que c’est une dévotion locale aux sept d’Ephèse, qui a précédé et provoqué les cultes locaux aux VII saints en Bretagne. » 

Par-delà l’ethnographie d’Essaouira et sa région, mon père a été finalement mon initiateur à l’écriture. 

J’écris ces lignes le vendredi, jour de la visite aux morts en ayant une très intense pensée pour mon père, et à ce propos la lecture des « sept serments aux morts » de Carl-Gustav Jung, en date de 1916, m’apporte un certain réconfort, dans la mesure où il y considère le Néant identique à la Plénitude : 

 « Dans linfini, le plein ne se distingue pas du vide. Le Néant est vide et plein. Le Néant et la Plénitude, nous lappelons Plérôme. Nous nous distinguons du Plérôme en tant que créature limitée dans le temps et lespace ». 

 Il me plaît beaucoup de penser que ce « Plérôme » de Carl-Gustav Jung est l’équivalent du « Barzakh », cette station stellaire où, selon les musulmans, les âmes mortes reposent en attendant leur résurrection au jour du Jugement dernier. Et à mon sens c’est le refus d’être livré à la dissolution dans le néant qui explique la philosophie profonde des Regraga, qui contribuent à la résurrection du printemps après la mort hivernale exactement comme les Sept Dormants ont ressuscité après une longue dormition. Long voyage des hommes autour du printemps, long voyage de l’âme après la mort. Les prières augmentent les lumières des étoiles, et jettent un pont par-dessus la mort. 

      Selon la tradition musulmane, le Barzakhest ce monde intermédiaire dans lequel, les morts doivent séjourner pendant quarante jours avant de connaître le sort que leur reserve Nakîr et Mounkar , les anges chargés de les interroger et d’émettre un jugement sur leur vie .Le Barzakh serait l’isthme qui relie les deux mondes. Dans deux pasages du Coran, il est question de deux mers, ou vaste étendue d’eau, l’une douce, l’autre salée, entre lesquel il y a un Barzakh qui les empêche de se confondre : 

« Les gens de l’Isthme sont entre l’ici-bas et l’au-delà. Derrière eux, cependant, il y a le monde intermédiaire, pour jusqu’au jour où il seront ressuscités. » (XXIII, 100). 

« Il a lâché les deux mers pour se rejoindre, avec entre elles deux un seuil à ne pas enfreindre. » (55, 17-18). 

En eschatologie, le mot Barzakh est employé pour déigner la limite du monde humain, et sa séparation d’avec le monde des esprits purs et de Dieu. 

 Juste après sa mort, je voulais écrire un livre sur la marqueterie d’Essaouira en hommage à mon père Un ouvrage qui en sauvegarderait la mémoire. Une fois à Essaouira, je me rends au complexe artisanal de Bab Marrakech, où je rencontre le marqueteur Abdelkader El Himri, ami de mon père. Il me dit que mon père était très préoccupé par le devenir de la corporation des marqueteurs, et que les œuvres des grands maâlam, comme lui disparaissent avec leur auteur. D’un autre côté, il me signale qu’au début des années 1980, toutes les archives de la coopérative des marqueteurs, fondée le 10 octobre 1949, ont été victimes d’un incendie. C’est dire que le devoir de mémoire était devenu une urgence. .

Le moussem des Hamadcha

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 La quête aumônière des Hamadcha, d'après Roman Lazarev

La magie de la nuit appelle le silence, la communion du groupe appelle la hadhra (présence divine). Dans la zaouïa, on boit le thé à l’écoute d’une lira (frêle pipeau de roseau) qu’accompagne une voix couverte comme d’un voile invisible :

  Gloire à Dieu et à toi océan de lumière !

 Ô patron d’Ouazzane ne m’oublie pas !

  Le doux intermède de la lira prépare la phase chaude du hautbois. Les musiciens sont aussi des artisans, d’où la communauté du jargon aux deux espaces artisanal et musical. La partition musicale qui rend la présence du surnaturel possible s’appelle mramma, ou métier à tisser. C’est une juxtaposition de phrases musicales tissées par le hautbois sur la trame constante des instruments de percussion : la réussite de la partition musicale dépend du champ magnétique qui s’établit entre l’orchestre et les danseurs de la place sacrée.histoire,photographie

 Hamdouchi, tourneur sur bois de son état, rencontré à Sidi Mogdoul, me dit en préparant sa pipe de kif :« Tout ce qui brûle au feu n’est pas impur. Jadis, on cachait le kif dans  le tambour.Lemoqadem disait : « Fumez où bon vous semble, sauf dans la salle de prière. ».Nous gens du hal, nous avons besoin de fumer jusqu’à ce que nos yeux soient hors des orbites pour pouvoir chanter et faire monter le saken (l’habitant surnaturel) ».

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 Larbi Slith

En 1983, j’avais assisté au moussem des Hamadcha, en notant son déroulement au jour le jour :

 Le 31 août 1983, 17 heures.

histoire,photographieSadya Bayrou

Des rumeurs musicales me parviennent de loin : c’est la procession des Hamadcha à Souk – Jdid. À mesure qu’on s’approche de la zaouïa, la musique devient frénétique. Après avoir franchi la porte sur la place du sacrifice et des danseurs sacrés, l’animal est encensé avec du benjoin (jaoui). Le public l’entoure et la musique continue. On fait tomber l’animal pour l’égorger, le public s’agite, la musique devient frénétique et les femmes sur la terrasse poussent des appels au Prophète et des youyous. C’est la première dbiha. La seconde aura lieu lorsque les taïfa invités seront là. Le moqaddem des Hamadcha (boucher de son état) aiguise son couteau en adressant un regard lointain vers le ciel. Il ordonne qu’on oriente la tête du taureau vers La Mecque. Puis, pieusement, d’un geste circulaire, il bénit l’assistance. En ce moment la musique parvient au sommet de la passion ; c’est le mode « daoui hali » (guéris-moi de ma transe), le moqaddem tranche la gorge du taureau. Lorsque les entrailles de l’animal sacrifié sont vidées la musique cesse brutalement.C’est la vente aux enchères, de certaines parties de l’animal, qui commence. D’abord les pieds antérieurs puis postérieurs. Quelqu’un dans l’assistance demande un morceau du cœur. On lui rappelle que le cœur a été envoyé pour la baraka du gouverneur. L’un des sympathisants des Hamadcha s’approche du moqadem pour lui rappeler qu’il faut aussi envoyer un peu de baraka sacrificielle au nouveau conseil municipal (Union Constitutionnelle.) qui a contribué cette année à la subvention du moussem et supprimé les quêtes aumonières.

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  Sadya Bayrou 

À ce moment-là, une femme descend de la terrasse et fait irruption parmi les hommes. Vieille et pauvre, elle propose timidement trois dirhams pour avoir sa part du  barouk . Celui qui dirige les enchères la regarde avec dédain et continue son travail. La rate est vendue 5 DH, puis un morceau de gorge rapporte 13 DH. La queue 18,50 DH et le sexe de l’animal 10,50 DH. Pour ce dernier morceau l’un des participants aux enchères commente : « Je ne l’achète pas en été, c’est un aliment chaud, valable surtout en hiver ».

« Les enchères ne sont pas tellement brillantes cette année », me dit un habitué des Hamadcha.

Pourquoi ? lui dis-je.

- Parce qu’on a supprimé les quêtes dans les rues qui servaient aussi comme publicité au moussem.

Il y a peut-être d’autres raisons à cette désaffection. Dans la zaouïa des Hamadcha, on constate pour la première fois une floraison inhabituelle de drapeaux, entourant le portrait de Sidi Mohamed Ben Abdellah (le fondateur de la ville) qui symbolise ici l’association  portant son nom et qui a donné naissance récemment à la section locale du nouveau parti (Union Constitutionnelle).

Un peu plus tard, le hautboïste Dabachi m’explique :

-  La musique un peu triste qu’on a jouée tout à l’heure, c’est la Nouba du Rasd puis on a joué Qoddam Ârqâjam.

Khalili intervient pour préciser :

-  Les paroles qui accompagnent la mise à mort du taureau commencent ainsi :

Ah que ma patience est limitée !

Et que mon corps et mon cœur sont épuisés !

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 Sadya Bayrou

Au moment de sortir les entrailles de l’animal, on avait joué Qoddam El Maya. Et à la fin de la Dbiha, les musiciens avaient entamé l’air joyeux du Haddari. Ce morceau de musique rituelle fait aussi partie du Saken des Aïssaoua où il accompagne le moment de la frissa (consommation rituelle de la viande crue chez les Aïssaoua).

On me dit que les quatre morceaux de musique andalouse qui accompagnent le sacrifice chez les Hamadcha sont joués dans d’autres rites de passage tels que ceux de la circoncision ou de la défloraison qui fait passer la mariée du statut de jeunes filles à celui de femme. Dans les trois rites de passage (moussem, circoncision, mariage) cette musique rituelle accompagne l’apparition dangereuse du sang.

 1er septembre 1983 à 10 h 30.

histoire,photographieCe matin, je passe par hasard près de la rue Ibn – Khaldoun. Les Hamadcha d’Essaouira sont devant la porte de la zaouïa ; ils se préparent à accueillir la taïfa de Safi qui doit arriver par le car Chkouri à Bab Doukkala. La taïfa d’Essaouira marche maintenant vers Bab-Doukkala.En tête le drapeau rouge des Dghoughiine et l’étendard vert des  Allaliyne ; à cet étendard sont accrochés deux serviettes blanches ; quelqu’un me dit que des femmes ont apporté ces serviettes qui représentent leur  âar  (leur demande de protection adressée au wali Sidi Ali Ben Hamdouch). Mais selon un autre informateur ces serviettes blanches appartiennent à la moqadima de la zaouïa ; elles symbolisent la paix et la fraternité entre les deux taïfas qui vont se rencontrer.

 J’ai interrogé tout à l’heure un Hamdouchi sur le pourquoi de la présence hier, dans le cortège, du drapeau bleu de Sidi Mohamed Ben Aïssa (de la confrérie des Aïssaoua). Il m’a répondu ceci :

« Sidi Mohamed Ben Aïssa est le cousin de Sidi Ali Ben Hamdouch ; et celui qui les séparerait aurait la chair dissociée de ses os ».

Ce lien est en réalité à interpréter à partir de la silsila (chaîne) mystique, pôle de l’Occident soufi auquel sont rattachées les deux confréries.

Les Dghoughiine  disciples de Sidi Ahmed Dghoughi  constituent la partie la plus violente de la confrérie et du rituel des Hamadcha. Ils se frappent et se mutilent avec des hachettes nomméesChakrya, avec des baguettes de bois fixées sur un cerceau de fer formant le h’mal et avec des boulets de canon nommés zerzbana. Ils sont, dans l’orchestre, ceux qui frappent le herraz. Leur étendard est rouge, couleur  sang.

Le drapeau vert appartient aux Allaliyne disciples plus directs de Sidi Ali Ben Hamdouch. Ils sont, dans l’orchestre, les musiciens du hautbois (ghaïta) et dans la jedba, danse sacrée, les danseurs qui ne se frappent pas, ne se mutilent pas. Les Dghoughiyne se caractérisent ainsi par le fait de frapper (frapper sa tête ou le herraz) tandis que les Allaliyne se caractérisent par le souffle (souffler dans la ghaïta, souffler en dansant).

Au moment où les deux taïfas se rencontrent à Bab Doukkala elles jouent ensemble dans le modegharbaoui

Les portes étendards d’Essaouira inclinent leurs drapeaux en signe de bienvenue. Puis les deux taïfa se dirigent vers la zaouïa. Quand ils sont proches de la zaouïa, ils commencent à jouer ce qu’ils appellent le zouak : c’est une phase intermédiaire où l’orchestre cherche un passage entre deux modes. En rentrant dans la zaouïa on joue Maâboud Allah (prière à Dieu). L’accueil se fait chaleureux, avec des embrassades fraternelles ; on offre aux invités les dattes et le lait traditionnels.

Nuit du 1er septembre.

histoire,photographieLes membres de la taïfa accueillis durant la journée dorment dans la zaouïa sur la place sacrée et les pièces adjacentes à celle de la prière. D’autres chuchotent… On attend l’arrivée imminente d’agents d’autorité… Dans la salle de prière, au milieu de l’encens, les madihin et les notables lisent maintenant, silencieusement le Coran. La salle de prière est entièrement recouverte de tapis rouges. On voit à la qualité des coussins que tout un côté est réservé aux invités d’honneur […].

 Vendredi 2 septembre.

À 9 heures, ce matin, le cortège des Hamadcha se dirige par Bab Doukkala vers la résidence du gouverneur de la province d’Essaouira. En tête les quatre étendards. La taïfa d’Essaouira est suivie des taïfas de Taroudant, Safi,Marrakech,Tamazt, et Demnate. Ils avancent en dansant. Devant l’entrée de la résidence une taïfa danse en attendant la sortie de la taïfa d’Essaouira qui est reçue par le gouverneur.

La taïfa d’Essaouira sort un peu plus tard avec un taureau noir et un mouton pour un sacrifice. Vient ensuite le conseil municipal en tenue de cérémonie. L’atmosphère est vite surchauffée : youyous des femmes et musique de plus en plus accélérée des Hamadcha. Mais d’un signe cette musique cesse, et le silence succède au bruit. On récite publiquement avec le public, une prière.

À 10 h 15 le cortège s’ébranle en direction de la médina. En tête du cortège, un Gnaoui de Marrakech joue avec des couteaux qu’il passe sur sa langue et ses bras sans se blesser. Derrière ce Gnaoui vient le taureau noir, tenu à la corde par un Hamdouchi. Puis le mouton. Et les étendards. Suit le groupe des femmes Haddarate avec, à leur tête, la moqadma des Hamadcha portant un bol de henné dans lequel elle trompe son doigt de temps en temps pour mettre une marque au henné dans la paume de la main des croyants. Suivent les Dghoughiyne de Demnate. Leur moqadem m’explique qu’ils sont pour la plupart des forgerons et des fellahs :

- « Pour devenir Dghoughi me dit-il, il faut apporter à la zaouïa de Zerhoun une galette de seigle et une galette d’orge, puis dormir dans le sous-sol de cette zaouïa ». Durant cette séance d’incubation paraît dans le rêve soit Aïcha Qandicha démente de la mer soit le marabout en personne pour vous ordonner de vous fracasser la tête avec tel ou tel instrument rituel sans risque pour votre santé.

 

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Au centre de la médina, au moment où la musique rituelle atteint son comble, l’un des Dghoughiest brusquement atteint d’une crise. Il se tord par terre en implorant qu’on lui donne immédiatement sa Chakriya (hachette). Le boucher qui porte dans son couffin ces instruments redoutables, lui en offre deux. Alors, il se lève, jette son turban par terre et sautillant – comme s’il a les deux pieds liés par une corde imaginaire – il se met au rytme musical à frapper le sommet de son crâne. Les yeux hagards, le visage ensanglanté ; il laisse sur son passage une traînée de gouttes de sang. Le public fasciné s’écarte sur son passage. Ses confrères lui arrachent ces instruments d’automutilation rituelle en déversent du jus de citron sur ses blessures. Les musiciens devancés par la course folle de tout à l’heure, s’approchent à nouveau et leur saken enflamme un autre Dghoughi. Il a l’air d’un vieux boucher de campagne : la barbiche blanche mais la tête forte. Il a le corps trapu et fort des montagnards berbères. Tenant deux h’mal – une dizaine de baguettes de bois, autour d’un cerceau de fer – il frappe le sol et menace le public pour qu’il s’écarte. Il tend l’oreille pour saisir le meilleur moment musical inducteur du surnaturel et de la transe.

 2 septembre (suite). À 19 heures le soir.

histoire,photographieDans la zaouïa, le groupe d’Essaouira s’est mêlé en partie à celui de Marrakech. Cela forme maintenant un cortège de 18 musiciens. C’est plus que nécessaire pour créer l’atmosphère enflammée du saken. Pour la première fois une jeune fille de 15 ans tombe en transe. On la transporte alors de la terrasse jusqu’à la place où jusqu’ici se trouvaient les hommes seulement.

Le ciel est encore du bleu du jour agonisant. On allume des bols de terre contenant de l’huile d’olive, des mèches, qui se trouvent au milieu de la place. Le Dghoughi de Demnnate se frappe la tête. Pour la première fois des gens du public tombent en transe. Un jeune homme de 18 ans perd le contrôle de ses gestes. Une autre jeune fille se roule par terre en pleurant. Elle retire son peignoir que prend sa sœur qui l’accompagne et qui paraît plus étonnée d’être parmi les hommes que de l’état de sa sœur. Un boucher me dit plus tard que la possession de cette fille cessera avec le mariage. Le public l’observe avec sympathie et compréhension. Non pas en tant que cas pathologique, mais en tant que personne en contact avec le surnaturel. La jeune fille s’effondre dès que la musique cesse. Le public se précipite autour d’elle. Dakki, le jeune hautboïste d’Essaouira leur dit :

 « Eloignez-vous, elle n’a rien, c’est seulement le hal, apportez le brasero et l’encens… »

 Après avoir respiré ce parfum, elle sort de sa transe et va se reposer.

 Le 3 septembre 1983, 7 heures du soir.

Au centre du rituel : la démente de la mer. Déjà, hier soir, j’ai remarqué au milieu de la place sacrée plusieurs bols de poterie autour de l’égout. Ils contiennent de l’huile d’olive, du sucre, des œufs et autres produits magiques. Le soir on les allume.

- De quoi s’agit-il ?

Le Hamdouchi auquel je m’adresse me répond rapidement comme pour cacher une vérité honteuse :

- Ce sont les femmes qui déposent ces bols-là.

Je m’approche d’un groupe de Hamadcha et je leur demande des précisions sur le même sujet. J’obtiens successivement les réponses suivantes :

- On se sert des cendres qui restent pour les maladies de la peau.

- La personne qui a subi une injustice allume un bol pour que son ennemi se consume de la même manière.

- Ces lumières sont en offrande à Aïcha Qandicha qui habite l’égout et s’assouvit du sang sacrificiel. On lui fait cette offrande lumineuse pour l’empêcher de nuire aux danseurs de la place sacrée.

Je demande à un Marrakchi :

- Pourquoi dans votre taïfa il existe deux personnages qui se mutilent l’un au couteau l’autre au feu ?

- Tous deux sont des Gnaoua venus chez les Hamadcha par ordre d’Aïcha Qandicha. C’est elle qui les protège des métaux et du feu.

Il faut remarquer que par leur métier, les Gnaoua et les Hamadcha qui se mutilent ont tous des rapports avec les métaux et le feu : forgerons, bouchers et coiffeurs pratiquant la circoncision. Pour plus de précision, je demande au même Hamdouchi :

-         Est-ce que dans votre répertoire il existe des paroles qui font allusion à Aïcha Qandicha ?

-         Elle apparaît dans la phase chaude du rituel. Et habite l’individu en état de transe. Dans lahadhra, on chante :

 Aïcha la folle met le henné

Tant que dureront les jours

Elle se livrera pour boire

La part de Dieu et de son Prophète.

 Les bols qu’on apporte au crépuscule sont appelés Sabhya (la matinale) parce qu’ils restent allumés jusqu’à l’heure du sort. Cette lumière offerte au saint devrait illuminer l’obscurité de la tombe :

 Vieillard comme le blé déjà mûr,

Voilà le temps des moissons qui arrive !

Dieu ! Que faire la dernière nuit de la solitude ?

Lorsque toute lumière s’éteint sauf la tienne !

 Le 4 septembre 1983

 

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Sadya Bayrou

Le moment du saken le plus intense de ce moussem s’est produit durant la visite du président du conseil municipal. Comme si chaque participant au rituel voulait être regardé par l’homme charismatique. Il y a là une sorte de jeu de séduction et une collusion entre le pouvoir, la musique et le sacré. Mais cette affectation a cassé la transe. La musique pourtant intense n’a pas induit la transe comme d’habitude.C’est au cours de ce moussem des Hamadcha que j’ai compris que la musique populaire est surtout une musique sacrée. Le mythe fondateur lui-même est musical. Sidi Ali Ben Hamdouch est allé avec son herraz dans un mariage. Il a joué et chanté un air de musique sacrée. Les gens séduits le suivirent jusqu’à la zaouïa et c’est ainsi qu’est née la confrérie. 

5 septembre 1983

histoire,photographieAprès le moussem des Hamadcha, au cours de ma dérive dans la ville, je demandais à ceux qui ne participent pas leur opinion sur le moussem qui vient de se dérouler. Les réticences des vieux citadins proviennent d’un changement dans le rituel. Alors que chez les jeunes modernistes on assiste à une attitude de rejet. À titre d’exemple nous reproduisons les quatre réactions suivantes :

R1 (ancien citadin menuisier) :

« Je n’ai pas assisté au moussem car les gens du hal –de la transe-  sont tous morts. À l’époque de Si Omar le hautboïste que Dieu ait son âme il n’y avait pas de failles dans le flux musical. Maintenant les musiciens essouflés se font remplacés par d’autres, ce qui fait que des « trous » cassent l’élan musical. Jadis les femmes en transe tombaient de la terrasse. Maintenant, à peine à t-on commencé un chant de dhikr que déjà on entame la partie musicale de la hadhra. : c’est comme un film de karaté où la bagarre se déclenche dès la première scène sans raison. Le rituel est désordonné parce que les gens du hal ne sont plus là ».

R2 (ancien citadin, écrivain public) :

« Je n’ai pas assisté cette année, parce qu’il y a trop de tapage et de foule qui ne permettent plus de savourer dans le calme les morceaux de saken ».

Les réactions des jeunes sont différentes :

R3 (jeune fonctionnaire) :

« Moi, je ne vais jamais au moussem ; je préfère la plage et le bar ».

R4 (jeune fonctionnaire) :

« Ce moussem est une résurrection de la mythologie qui nous replonge au Moyen-Âge ».  

..Abdelkader MANA

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Les saisons printanières

Les saisons printanières.histoire,photographie

L'arrivée des Regraga à Essaouira

La ville d’Essaouira bâtie entre l’eau et le sable en 1764 est plus récente que le village de Diabet situé au Sud, puisque vers 1630 Rasilly écrit à Richelieu pour lui signaler la baie de Mogador et lui conseiller de commercer avec les gens de Diabet. Par conséquent, Sidi Mogdoul (le Regragui)était le saint patron de Diabet avant de devenir celui d’Essaouira.Ce pèlerinage est probablement d’origine médiévale – du début de l’islamisation ou même avant – on peut donc supposer que dans la tradition, les étapes de Moula Dourein et Diabet en constituent la forme originelle. La halte que font les Regraga à Essaouira est intéressante mais elle n’est pas enracinée dans le vieux parcours agraire du daour.D’où le caractère récréatif et récent de l’escale où l’on n’offre pas de présents contrairement à ce qui se fait à Diabet, le vieux village de Sidi Mogdoul.
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Sidi Bouzerktoun par lequel les Regraga repassent deux fois(d'où son surnom de Moula daourein: le marabout à deux tours).histoire,photographie

Sidi Bouzertoun, le marabout de la mer. Roman LAZAREV

 La légende raconte à son propos : « Les Regraga s’étaient réunis à Bhay-Bah, là où il n’y a que du sable et de l’eau. Les saints guérisseurs étaient sur leurs chevaux et faisaient assaut de leurs prouesses miraculeuses. En ce temps-là, il y avait grand nombre de paralytiques et d’aveugles. Moula Dourein mit son cheval au galop et leur cria : « Ecartez-vous paralytiques ! Ecartez-vous aveugles ! » Sur le champ, les paralytiques retrouvèrent l’usage de leurs jambes et les aveugles virent tomber les écailles de leurs yeux. « Puisque tu as fait preuve de ton pouvoir, conclurent les Regraga, tu auras deux daours. » C’est pourquoi, on passe deux fois par son sanctuaire ; en allant à Essaouira et en revenant. Il n’a pas seulement deux daours mais aussi une bilocation : après sa mort une guerre des reliques éclata entre tribus arabes et tribus berbères. Par la divination du sommeil, il les départagea, en offrant ses reliques aux berbères et sa dépouille aux arabes qui lui édifièrent une coupole dorée au bord de l’océan. Il est le patron des marins puisqu’il rend la mer poissonneuse. Un vieux chant décrit l’étape entre Moula Dourein et Essaouira : « Brûlant de désir, vers le soleil je me dirige Puis au bord de l’océan Moula Dourein C’est une étape de trois jours. La tente sacrée reçoit les offrandes des pèlerins A l’aube les esprits s’éclairent, Ecoutons le chuchotement des vagues Belle musique, bel étendard Vers Sidi Mogdoul, je me dirige Grande est la joie d’Essaouira ; Belles filles, vénérables vieillards, Tous s’empressent au milieu des chemins... » En effet, une immense foule accueille les Regraga au quartier des Jérifates vers 10 heures du matin. Des parcs forains et des halka animent la ville ; la « fiancée » est reçue par le gouverneur et les dignitaires d’Essaouira au milieu des rythmes des Gnaoua et des Hamadcha.

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 Le printemps des Regraga à Diabet

Dans une qasida du genre Malhûne Mohamed Ben Sghir décrit ainsi l’arrivée de la procession des Regraga à Essaouira :

Nous nous empressons par petits groupes à accueillir les Regraga

Leur procession printanière arrive déjà à Essaouira

Les larmes de joie scintillent les regards,

Une nouvelle aube éblouissante traverse de part en part.les horizons

Vois scintiller  au firmament,le divin soleil

Il a jeté son filet de lumière sur chaque pétale de fleur

Vois perler à l'ombre, la rosée sur chaque fleur et chaque feuillage

Vois la nature se pavanant, saupoudrée d'or

De perles de diamants, d'émeraude et d'or

On dirait des guirlandes suspendues aux feuillages des arbres

La danse colorée, équarquille les regards

La danse colorée chavire la raison de stupéfactions

Feuillage doré, perlé des dernières gouttelettes de pluie

Qui aurait vu ainsi le soleil mêlé de pluie au milieu des jardins en fleurs

En averse comme en éclaircie, l'eau transparente illumine l'univers

Le revoilà le beau seigneur sur sa jument blanche,

Jetant sur la ville,du haut du promontoire d'Azelf ,son regard  et ses prières

Parmi tant de récitants du dhikr et de danseurs de l'extase

C'est sur moi qu'il a jeté finalement son dévolu

Il m'a pris sur sa monture et ensemble

Nous frayâmes la foule des pèlerins tourneurs du printemps

De sa propre main, il m'accorda offrande de dattes et de lait

Il m'asseya sur son tapis de prière et me recouvrit de son haïk de lumière.

Cependant qu'autour de nous les gens ne cessent de tomber en transe

Cependant que je ne cesse de sangloter d'extase, de regret et de repentir

Voici que se dissipe l'ondée dont s'abreuvent d'innombrables créatures

Voici l'éclaircie du soleil jaunissant qui a du mal à nous quitter

Mon compagnon me dit :

« Pauvre astre, qui   nous adresse ses adieux, par sa chevelure dorée

Ses amours sont pure perte, en ceux qui ne les méritent pas. »

La terre est maintenant une trame de couleurs étonnantes

Eblouissement des sens où errent  les poètes

Comment l'eau incolore donne -t- elle  des fleurs multicolores ?

Le bleu, le blanc, le jaune, le rouge et tant d'autres  indicibles colorations

L'eau incolore, donne pourtant des fleurs de toues les couleurs :

Comment reverdit - elle les plantations ?

Comment alourdit - t - elle de fruits les branchages ?

De grappes d'abricots  et de raisins gorgées d'eau,

De poires et de pommes déjà mûres,

De  grenades perlées, de juteuses  oranges...

Peut-on me dire d'où viennent tous ces éblouissants fruits de la terre ?

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Le revoilà le beau seigneur sur sa jument blanche!  R.Lazarev

 

 

Les Regraga vingt ans après...




Par Abdelkader Mana


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Dans son « Mounqîd min adhalâl », Al Ghazâlî déclarait : « En tout temps il existe des hommes qui tendent à Dieu, et que Dieu n’en sèvrera pas le monde, car ils sont les piquets de la tente terrestre ; car c’est leur bénédiction qui attire la miséricorde divine sur les peuples de la terre. Et le Prophète l’a dit : c’est grâce à eux qu’il pleut, grâce à eux que l’on récolte, eux, les saints, dont ont été les Sept Dormants ».

Une fois à Had Dra, en pays chiadmî, je décide de me rendre à pied, à Akermoud qui se trouve à 30 kilomètres de là. Une piste mène au figuier sacré qui se trouve à moins de deux kilomètres à gauche, en allant vers Akermoud. Au douar dénommé Tiguemmi- Jou , l’épicier du coin m’offre du petit-lait pour me désaltérer. Je lui fais remarquer que son village porte un nom berbère, en plein pays arabophone chiadmî.

- Beaucoup de mots berbères sont encore en usage dans ce pays, me répondit-il.
- Y a-t-il ici un arbre sacré ?
- Oui, une zebbouza (olivier sauvage).
- Où ?
- Là, près du cimetière où les gens se frottent le dos, pour alléger leurs os.

Les cimetières sont les seuls endroits où les arbres sacrés et les plantes médicinales ont la chance d’être conservés et de croître indéfiniment. Ainsi, non loin de la saline de Lalla Chafia clé du périple des Regraga sept fœtus sont enterrés à l’ombre de palmiers nains. Ils ont l’allure de vrais palmiers, sauvegardés qu’ils sont par l’enceinte sacrée du cimetière aux sept fœtus.

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À Talla, dont l’assise territoriale se prolonge jusqu’à Sidi Bouzerktoun en bordure de mer, on me montre l’olivier sauvage dans un coin du cimetière, où sont enterrés les gens du village Tiguemmi- Jou. On appelle cet olivier sauvage « la sainte protectrice du cimetière ».C’est dans cette nature magnifique et sous un arbre sacré de cette région, qu’à l’aube de ce printemps, j’aurais aimé enterrer la dépouille de mon père et non pas dans un cimetière anonyme de Casablanca… Pardonnez-nous, père ! Pardonnez-nous, père ! Et c’est maintenant que je réalise ce que signifie l’irréversibilité du temps et des événements qui s’y déroulent…
On est à vingt-quatre kilomètres d’Akermoud au tout début d’ Aïn – Lahjar (la source de pierre), avec un gros village à ma droite, au milieu duquel se trouve la coupole de Sidi Ben Rahmoun (le saint patron de la miséricorde en quelque sorte). Je ne crois pas qu’il fasse partie du circuit de pèlerinage des Regraga. Mais certains pèlerins - tourneurs y font escale juste avant d’escalader la montagne de fer. Il y a par ici, de gigantesques caroubiers et de très beaux palmiers. J’ai l’impression de me promener dans le jardin d’Eden où coule une eau douce et bénéfique. Une balade qui pourrait bien être un remède pour les blessures de l’âme. Mon père aimait beaucoup marcher de la sorte, au printemps renaissant. Il y puisait une énergie vitale, le renouveau physique et spirituel. Se réchauffer le cœur et le corps au soleil. Partout les frais feuillages luisent sous le paisible soleil d’hiver.
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C’est dans ce pays d’Aïn Lahjar, où enfant je suis monté sur une chamelle blanche avec le fils de notre voisine lalla ghzala, que s’est établi selon la légende l’un des quatre ancêtres éponymes des Regraga. , comme l’attestent les carnets d’un lieutenant d’El Mansour, qui portent la date de 988-1580 :

« Nos seigneurs les Regraga appelés Hawâriyyûn,sont des marabouts dont le plus grand nombre est chez les Haha. Nos seigneurs les Regraga – que Dieu les favorise- sont les descendants des apôtres mentionnés, dans le livre de Dieu. Ils sont venus du pays des Andalous. Ils étaient quatre hommes, et c’était au temps du paganisme. Ils s’établirent au lieu dit Kouz, au bord de l’oued Tensift. Les gens leur firent bon accueil. Ils habitèrent là longtemps et y bâtirent une mosquée qu’on appela la mosquée des apôtres (Masdjid al- Hawâriyyûn). De là ils se dispersèrent. Les quatre firent souche et c’était : Amejji, Alqama, Ardoun et Artoun. Ils habitèrent : Amijji, à Kouz. Alqama, à Tafetacht. Ardoun, à Sekiat et Mrameur. Artoun à Aïn Lahjar. Puis ils apprirent la nouvelle de la venue du Prophète – sur lui la prière et le salut –et de son message. Ils allèrent à lui et ils étaient sept hommes. Ils reçurent du Prophète une grande baraka. Et on raconte qu’il y aura toujours parmi eux sept saints jusqu’au jour du jugement... »
C’est à l’étape de Marzoug, le 15 avril 1984, que j’ai rencontré pour la première fois le réçit de cette légende en plus élaboré. Je notais alors dans mon journal de route :
« Je retrouve au crépuscule « l’homme-médecine » sur la terrasse de la mosquée. Il sort de sa choukara un exemplaire de l’Ifriquiya. Comme il refuse de me le confier, je me mets à la recopier à la lumière de sa torche. Au bout d’un instant, l’éclairage n’encadre plus la feuille blanche où j’écris : l’homme somnole déjà comme un enfant ; le dormant éclaire la feuille qui parle justement des sept dormants !
Bientôt le fquih de la zaouia de Marzoug nous rejoint. Il me donne quant à lui une version originale du mythe fondateur : « A l’origine, les Regraga sont venus d’Arabie ; ils étaient quatre : Ardoun, Artoun, Majji et Alkama, leurs tombeaux sont célèbres au pays Chiadmî. Ardoun se trouve dans la tribu Njoumes (étoiles), Artoun à Aïn Lahjar(source de pierres), Majji à Korimat et Alkama à Tafetacht.De ces quatre ancêtres sont nées les trois taïfa conquérantes du Maroc, Regraga, Sanhaja et Béni Dghough, qui ont donné naissance aux sept saints Regraga. Les quatre premiers venus d’Orient se sont mariés avec des femmes berbères. Ce sont les Hawâriyyûn (apôtre) du Prophète d’Allah, Aïssa (Jésus), la paix soit sur lui. Ils ont participé à la table servie qu’il a fait descendre sur eux. Certains lieux portent d’ailleurs leurs noms telle la mosquée des apôtres, Hawâriyyûn, près d’Akermoud. Les sept saints se trouvent dans le Sous extrême, à Marrakech, dans la région d’Asilah et à Tétouan. Ils sont tous oubliés sauf ceux des Regraga. Au temps de Moulay Ismaïl, on a failli exterminer leurs descendants.On leur a imposé la corvée de chaux et de genêt pour la construction des remparts de Meknès.Ils ont attendu avec leurs charges à l’extérieur de la ville. Mais le sultan les avait dédaignés. Au bout de huit jours, les ânes sont devenus des lions, la chaux s’est transformée en flammes et les gerbes de genêts se sont métamorphosées en vipères. Lorsque le sultan a eu vent de leur prodige, il leur a dit : « Rentrez chez vous ! »
Puis il ajoute : « Youssef Ibn Tachfine a eu également recourt à la taïfa des Regraga pour conquérir le pays Haha et ses environs. »

Le lettré qui parle ainsi est un homme cultivé ; pour lui, ceux qui font le Daour sont des « frustes et des ignorants ». Il m’introduit dans une pièce rustique ; sur un pupitre à même le sol, de vieux livres de théologie, jaunis par le temps. En guise de conclusion il me dit : « On m’a rapporté que vous avez dressé la carte du Daour avec, au centre, le sultan des Regraga : j’aimerai avoir un exemplaire de votre livre lorsqu’il sera terminé. »

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Sur la trace de la fiancee de l eau et des gens de la caverne

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Porteurs d eau des  Regraga


Pour la première fois, je dors à la belle étoile au sein même de la khaïma sacrée. La plaine lune qui tantôt disparaît, tantôt apparaît derrière les nuages mouvants, éclaire les buissons et les champs d’une poésie mystérieuse.
Le Retnani, ce solide gaillard qui a effectué le pèlerinage quarante-sept printemps de suite, dit sur le ton de la moquerie : « il faut que le Regragui compte sur son porte-monnaie lorsqu’il parviendra en pays berbère : le berbère lui donne un œuf et lui demande de bénir la vache, la poule et la grand-mère ! »
« La patience est la maîtresse des hommes, dit philosophiquement le vieux chamelier en lissant sa barbe blanche. Puis il ajoute : il y a parmi les berbères des hommes cappables de néttoyer les dents d’une vipère ! »
Le moqadam de la khaïma sort de sa reserve habituelle et commence à imiter théâtralement le bégaiement d’un personnage comique. Puis la conversation tourne à la critique de la répartition des offrandes :
« Il faut que nous soyons payés plus que les autres, car nous sommes les pilliers de la khaïma ; toi-même, moqadem, tu devrais prendre la part d’une zaouia ; tu es notre véritable moqadem, l’autre on l’ignore.
- Je ne peux pas prendre la part d’une zaouia et ceux d’Essaouira – allusion au nouveau moqadem citadin – me contrôlent sévèrement. Le moindre sou est enregistré, on partage suivant la règle. »
On fait maintenant allusion au conflit qui a éclaté entre la zaouia de Sidi Boulaâlam et celle de Sidi Hammou Hsein. Habituellement, cette dernière percevait le vingtième de la ziara, mais comme elle a réclamé une parcelle de terre, celle de Sidi Boulaâlam lui renie cette part. là-dessus l’homme-médecine donne son avis bien arrêté : « Tu manges ton blé et tu convoite mon aire à battre ? Deux personnes ne peuvent prétendre hériter d’une seule part ! »
Le moqadem de la khaïma : « J’ai discuté hier de ce litige avec le grand moqadem, qui nous a conseillé de réunir les vieux de chaque zaouia à la fin du daour. Ils sont les seuls habilités à trancher cette question. »
Après une prise de tabac, il poursuit sur un autre registre : « J’ai un fils enseignant à Casablanca ; je sais qu’il ne croit pas en Dieu parce que la tête lui a tourné à cause de la philosophie. »
Ayant fait cette remarque sur les jeunes qui ne croient plus en Dieu et encore moins en ses saints, il dit à ses compagnons : « Boulaâlam, Marzoug, et Sekyat sont trois zaouia de l’époque Almoravide ; les autres existent depuis l’époque de Jésus. »
...Je sens l’odeur de l’huile d’argan :
1 Est-ce qu’il y a de l’huile d’argan dans ce pays ?
2 Mais c’est le pays de l’arganier. » me répond-on »


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Marzoug, 6 heures du matin, le 16 avril 1984

Ciel brumeux, village encore endormi. Mais déjà, on entend de toute part chants d’oiseaux, répliques joyeuses, d’une branche à l’autre, d’un arbre à l’autre, d’un champ à l’autre.
Je me dirige vers la boutique encastrée au flanc de la montagne pour acheter de quoi laver mon turban et ma farajia déjà pleine de poussière. Le commerçant dont la rondeur est encore soulignée par sa fine barbe blanche me dit : « Avez-vous écrit qu’on a découvert hier un chameau chargé de vin ? »
Tout le monde me prend pour le scribe du daour. Je ne réponds rien, n’osant lui dire que je tiens autant à la liberté des autres qu’à la mienne ; avec son air de théologien, il m’aurait pris pour un individu dont la religion n’est pas bien arrêtée ; le commerçant ajoute :
«Quelqu’un croit que vous êtes l’instituteur de Taourirt».Curieux, Taourirt a toujours été pour moi « la colline au trésor ».
« A l’époque coloniale, poursuit le commerçant, nous n’avons jamais vu le contrôleur. Le dernier contrôleur qui nous rendit visite, dés qu’il s’est penché sur le village d’en haut de la colline, a glissé sur la pente et s’est fait une fracture ! Ici, on est complètement coupé du monde. Avant-hier, ayant l’occasion d’avoir en main un transistor, j’ai pu saisir quelques bribes d’informations : « Sa Majesté a désigné un nouveau gouvernement ». Puis silence ».


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Sur la trace des pelerins tourneurs du printemps

Les pèlerins se purifient près du puits ; que de poussière ! Malgré sa barbe blanche et sa bedaine socratique, le conteur qui fait office de « conseiller de la fiancée nue » foule allègrement au pied sa djellabah mouillée sur une dalle de pierre lisse. Près du puit ombragé de lauriers roses, tel un boa, son immense turban sèche déjà sur l’enclos d’épines grises.

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C’est un fin connaisseur de malhûn, pour avoir parcouru le pays de long en large depuis 1930. Pour lui, en matière de tradition orale : « Le crâne du disciple sans maître est vide ». Il me serre amicalement la main pour m’empêcher de prendre note en me disant : « Le voleur de rimes mérite que je lui arrache les dents ! »

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Un paysan fruste nous raconte qu’au temps du Gazouzi – l’autocar qui fonctionne au charbon de bois durant la seconde guerre mondiale – les Français astreignaient les paysans à la corvée de charbon et à fournir du bétail pour l’armée. La corvée était aussi le fait des grands caïds : « L’eau de ce puit est tellement bonne que le caïd El Hajji contraignait les fellahs à lui en rapporter des gargoulettes sur leurs chameaux. L’eau de sa tribu du Sahel est salée à cause de la proximité de la mer ».

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Allégé de mes propres poussières, je reviens au village. Deux chameaux sont cabrés devant une tente pleine de mendiants. On se lance des blagues.
« Les gens ont besoin d’une horloge pour se réveiller, quant à nous, c’est lui (en désignant un ami) notre « réveil » puisqu’il se met à tousser dés l’aube ».(éclat de rire).

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Dés que l’hilarité de l’homme est calmée je le questionne : « J’ai entendu parler d’une pratique assez curieuse : la vente aux enchères anticipées... » Du tac au tac, il me répond : « C’est la vente du vent ( les zaouia vendent leur part du tribut sur l’élevage avant de l’avoir reçue). Mais elle n’est pas unique : dans certains grands moussems du Nord, les chefs de bandes de voleurs se réunissent à l’aube sous un figuier et procèdent à la vente aux enchères du moussem. Ceux qui ont vendu le moussem ne doivent plus toucher à quoique ce soit, même si le hasard fait qu’un porte-monnaie tombe à leur portée. »

Devant un public attentif, le vieux descendant du sultan des Regraga, égrène les paroles prophétiques du Majdoub :

« Essaouira périra par le déluge
Un vendredi ou un jour de fête,
Marrakech est un tagine brûlant,
Fès, une coupe transparente.... »

En guise de commentaire quelqu’un dit : « On raconte que le Mejdoub était fou. Mais tout ce qu’il disait arrivait. L’œil verra ce que l’oreille entend. On raconte qu’il était fou, mais il voyait avec « l’œil du cœur ». l’œil – la vision du Majdoub – n’est pas simple regard ; il est « l’œil du monde », comme disait Schopenhauer : « le pur connaître »...


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Un second commentateur ajoute : « Au pays Chiadma, il y a ceux qui suivent la moisson des ancêtres et ceux qui la délaissent.... »
Non loin du puit du village, on est invité dans la demeure de l’ex-président de la commune rurale où nous attend le moqadem de la taïfa. Nous avons fini par aborder le litige qui oppose deux des zaouia. La khaïma soutient la zaouia B. alors que la taïfa soutient la zaouia H. Ce litige local révèle en fait l’opposition entre la taïfa (clan de l’Ouest) et la khaïma (clan de l’Est). Curieusement, on assiste à une opposition entre légitimité mythologique et légitimité rituelle : la khaïma, dans sa défense de sa zaouia protégée (B) se fonde sur le mythe (les membres de B sont les descendants de l’un des sept saints). Ils ont donc la priorité parcequ’ils sont antérieurs. Quant à la taïfa, dans la défense de ses protégés (les membres de la zaouia H), elle se fonde sur le rite : ils ont toujours eu une cote-part de la ziara (un vingtième).
On peut infirmer des mythes et des documents mais pas un rite : le fait que des hommes en chair et en os se soient toujours comportés ainsi depuis des générations.

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Nous avons déjà vu la position de la khaïma, voici l’interprétation des faits selon le moqadem de la taïfa :
« Ceux de Sidi Boulaâlam, par taâssoub ( sectarisme tribal), veulent exclurent leur co-héritiers, arguant qu’ils ne sont pas des Regraga d’origine. Cependant, nous avons-nous-mêmes dans notre zaouia, des éléments qui en sont devenus partie intégrante, non par filiation mais par alliance : lorsque les caïds ou les autorités coloniales exigeaient des impôts supplémentaires, la zaouia associait à cette charge d’autres fractions de la population. En contre partie de leur participation, on leur a accordé une part des ziara. C’est probablement ce qui s’est passé dans cette affaire. Il faut prendre en considération la notion juridique de tassarouf (le fait établi par la pratique courante, l’état de fait). Souvent une propriété devient tienne, non sur la base d’un document écrit mais par tassarouf : on peut témoigner que cette propriété vous appartient depuis tant d’années. »

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La taïfa se fonde sur le tassarouf (ici le rite) et la khaïma se fonde sur la sira (biographie des saints d’après l’Ifriquiya). Avec un sourir indulgent, le moqadem de la taïfa me remémore le comportement de l’homme-médecine, qui, en le voyant, a caché le manuscrit qu’il me montrait sous l’eucaliptus près de l’abreuvoir : « Je l’ai remarqué rentrant subrepticement le bout de papier qu’il vous montrait dans sa choukara. Je sais qu’il s’agit simplement d’une photocopie d’un livre qui rapporte le départ des sept saints vers l’Orient.»
C’est tout à fait juste. Comment l’a-t-il su en dépit de la méfiance de l’homme-médecine ? Je ne saurais le dire. Mais les princes ont des espions partout ! Quelle méfiance entre les gens de la khaïma et ceux de la taïfa !

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Cette histoire me rappelle l’épisode du gendarme qui m’avait ordonné : « Donnez-moi vos archives ». Je lui ai donné un calepin vide. Dans ces contrées de tradition orale, faire le passage homérique de l’oral à l’écrit serait-il un crime ?
Parmi les invités, un commerçant donne la ziara et les Regraga le bénissent : « Les opérations de vente et d’achat chez les autres commerçants, mais tout le profit pour vous ! »

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- J’ai aussi des ennemis, leur dit-il.
- Nous voulons qu’ils soient comme les pastèques sur la pente qui, une fois mûres, roulent jusqu’au lit de la rivière ! Nous voulons qu’ils soient comme la jarre fracassée, ni eau, ni débris ! Qu’ils soient dispersés comme les grains de la grenade écrasée !


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El Haj demande qu’on bénisse un parent éloigné : c’est l’envoi de la baraka par télex ! El Haj corrige les noms pour ajuster les tirs de la baraka vers sa cible invisible !
Comme à l’accoutumée, juste avant de partir, on procède à la répartition de la « table ronde », sur la place de la mosquée. La zaouia d’Akermoud reçoit deux grands plats. On m’invite à prendre un peu de barouk. La « fiancée », tel un prince d’Andalousie, observe d’en haut le spectacle. Je la rejoins sur la terrasse. En bas, le moqadem de la khaïma me remarque et ordonne qu’on me serve une offrande entière comme si j’étais à moi seul une zaouia : je soupçonne qu’on me prend pour un marabout déguisé en fquih-journaliste !

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C’est aussi un langage codé : on me reproche d’avoir rallié la taïfa : « Ingrat, est-ce qu’on t’a affamé à la khaïma pour que tu ailles vers la taïfa ! »
Les deux clans cohabitent,mais la rivalité subsiste : ils se complètent dans la rivalité comme l’homme et la femme. Faisant semblant de ne pas avoir saisi la signification du message, la reine de la taïfa me demande :

- Pour qui cette offrande ?
- Pour moi » (Je n’ai fait que chuchoter).

Je ne fais pas seulement partie du décor, je deviens un enjeu : le scribe rehausse le prestige du clan dans le sillage duquel il écrit. Dans mon ivresse, j’ai complétement perdu la notion du temps, ce qui compte ici c’est le mouvement du soleil et de la lune, c’est de savoir qu’on est dans la période des fèves et des petits pois, au seuil des moissons auxquelles succèdera la période des raisins et des figues. Le reste n’est que bavardage et vent inutile. »

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Retour à ma dérive du mois de janvier 2003 :

Des paysans courbés en train de sarcler, un champ de petits pois ou de fèves, que sais-je ? Vaches engraissées se prélassant paisiblement à l’ombre des oliviers de la vallée heureuse. Et toujours ce silence et cette lumière intemporels, baignant des scènes bibliques issues du fond des âges. Rien qu’un chant de coq et des vaches broutant de l’herbe fraîche. Rien que le chant de coq, lumière de ce silence. À ma droite, la montagne sacrée s’achève. En face une petite colline couverte de petits thuyas vert-fauve. Au-dessus, un ciel bleu. Encore un âne qui braie, puis le silence règne à nouveau sur la paisible vallée de lumière. Au bord de la route de gigantesques gerbes de carottes fraîchement cueillies. Je m’en vais plus lentement que le trottinement des ânes. Il me faudra une éternité pour atteindre cette ultime étape d’Akermoud.

À ma rencontre arrive un homme sur son âne. Il s’avère être un ami d’enfance revenu vivre dans l’un des hameaux de Talla. C’est Regragui Zerktouni, qui était notre voisin au derb Jbala. Son père était marchand de légumes à l’ancien mellah d’Essaouira :

- Je m’en vais récolter de l’herbe fraîche au bord d’Aïn – Lahjar (la source de pierre), pour ma génisse et mon taureau. Priez pour le père, prenez soin de la mère, me dit-il en m’appelant par mon prénom.

Plus loin ses parents attendent au bord de la route l’arrivée de l’autocar, qui doit les ramener à Essaouira. Sa mère est là avec son haïk immaculé si caractéristique des femmes traditionnelles d’Essaouira. Elle m’accueille par ces mots :
- Oh, ancien voisinage !

Quand j’étais gosse, et que son mari, était locataire chez nous, je me souviens du jour où il avait dit à mon père :

- Puisque je ne peux vous régler le loyer en argent, acceptez d’être payé en nature !

Il voulait payer son loyer à coup de bottes de carottes fraîches et de couffins de pommes de terre et de choux-fleurs ! À l’ancien mellah, il tenait une toute petite boutique avec trois tomates et cinq carottes rabougries ! Je lui rappelle l’anecdote du loyer payé en nature, et le vieux se met à pleurer : reviens jeunesse pour que je puisse te raconter ce qu’a fait de moi la vieillesse !
Des genêts fleuris. Un village abandonné surplombe la vallée. Est-elle vraiment heureuse ? Les toitures sont tombées, des herbes folles poussent à l’interstice des pierres. Où sont partis ceux qui habitaient ici et qui n’ont laissé derrière eux que ruines et désolation ? Un peu plus haut, la vie. Un chameau, un minaret fraîchement chaulé à la chaux et des laboureurs en contrebas de la zaouïa de Talla. Le mauve, couleur d’amour, se mêle au blanc du genet sacré dont les Regraga flagellent les pèlerins. Puis voilà un petit oisillon mort au bord du chemin. Prière pour tout ce qui vit et tout ce qui meurt. Amen. Le dieu-potier, d’abord insuffle la vie, puis la retire.

Une paysanne me montre un karkour (amas de pierres sacrées) :

- C’est la première mosquée à laquelle on se rendait le dimanche, me dit-elle. On s’y frotte le dos. C’est la mosquée des chérifs qui s’y réunissent la veille du dimanche soir pour y partager un repas communiel.
Puis elle poursuit en me montrant le nouveau minaret :
- Maintenant, voici la nouvelle mosquée !

Jacques Berque note à propos du karkour :
« Si le champ est épierré, les pierres sont groupées en menceau, karkour, non sur la périphérie, mais à l’intérieur. Or ce menceau prend assez fréquemment une fonction magico-religieuse, celle de maqâm « mansion ». Au bout de cette évolution s’entrevoit le bétyle sémitique, qui peut être opposé au Dieu-Terme latin. »
Une euphorbe et un figuier effeuillé surplombent la vallée. Et brusquement voilà l’océan : son bleu sombre dénote avec le bleu clair de l’azur. Enfin l’horizon ! C’est cela le Sahel, le pays côtier, là où la mer rejoint la terre. Et c’est beau le Sahel ; vert doré, vert sombre, bleu clair, bleu sombre. Les couleurs du Sahel.
J’assiste à la fabrication d’une amphore par le potier de Zaouit Chérif. Je lui achète une guelloucha pour le petit-lait. Ce village de potiers n’est visité par les Regraga qu’à la fin du Daour.


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De retour à Had Dra, je décide d’aller visiter les racines de mon père au pays chiadmî. J’arrive au Haîmer le pays aux mottes de terre rougeâtres. Je me rends au hameau des Oulad – Aïssa. J’y reviens pour la première fois depuis mon passage avec les tiach (novices) des Regraga, le mardi 11 avril 1984. Je notais alors dans mon journal de route :

« Je rencontre Brik, ce vigoureux fellah et habile fabriquant de nattes :

- Tu as bien fait d’accompagner les Regraga ; tourner en rond dans la médina affaiblit la vue et vieillit les os.

Brik appelle mon père khali (oncle maternel) ; malgré quelques racines rurales, mon père a grandi en ville où il travaille comme marqueteur. Je suis donc ravi de retrouver Brik qui me rappelle ces racines. A hauteur du puit Brik lance à une silhouette courbée au milieu d’un champ d’oignons :
- Hé ! Envoie-moi cinq navets !
Les enfants de Brik voient rarement leur instituteur, ils jouent à cache-cache avec les poules ; de toute manière on les destine à la terre. Peut-être, en effectuant ce pèlerinage, je ne fais qu’emprunter la voie de mes propres ancêtres ? C’est cette dimension affective du temps qui resurgit de l’oubli, cette déflagration du souvenir, qui donne sa dimension mystique à mon équipée.
Brik me dit :
- Tu as vu quel long chemin les Regraga parcouraient ? Pourtant, ils n’avaient que leur bâton, un peu de semoule et les prières…Celui qui ne bouge pas meurt : un soir qu’il faisait très froid, deux marchands de tissus et d’épices – marchandises du paradis- entraient en ville après leur tournée dans les souks de la région. Ils trouvèrent les portes fermées ; au crépuscule, on fermait les portes de la ville parce que c’était le temps de la siba, le temps où les caïds étalaient le burnous sur la djellaba et faisaient parler le baroud. Le marchand qui resta immobile jusqu’au matin fut trouvé inanimé au pieds des remparts, alors que son compagnon, qui avait passé la nuit à rouler une grosse pierre entra prendre son petit déjeuner tout trempé de sueur en répétant : « Que le lit où coule le flot de notre vie serait étroit s’il n’y avait le vaste espace de l’espérance ! »

La quête de ce printemps est à la fois mouvement et espérance…Un cycle pédagogique, un réapprentissage de la vie…

Mercredi 12 avril 1984

Hniya est clouée sur son lit de bois (tissi) par la paralysie mais sa tête est joyeuse. Elle interpelle son fils qui m’invite à prendre le thé dans l’autre pièce :
- Comment ? Laisse Abdelkader avec moi ; n’avons-nous pas partagé le sang et le sel ? Laisse-moi le voir une dernière fois...Je n’ose pas aller à l’hôpital où les paysans subissent le mépris et la dérision ; je préfère mourir parmi les miens...
Le fils de Hniya, tout jeune qu’il soit, a déjà trois garçons et une fille. Il a appelé l’un d’entre eux Regragui parce qu’il est né le jour du daour. Tout semble ici voué à la fécondité : la chamelle comme la vache, l’ânesse comme la poule ; la maison grouillait de vie et de petites bêtes pleines de douceur. Hniya s’étonne que nous autres citadins nous nous mariions si tard, si c’est à cause des études, c’est que l’école doit être stérile, à son avis. Lemari de hniya, qui confond chèvres et gazelles, la désigne d’un geste en me servant le thé et dit :
- Ella a déjà acheté son linceul…
Tante Hniya attend la mort avec résignation comme une chose naturelle.
- Si je meurs, me dit-elle, que ce ne soit pas cause de regrets ; j’aurai laissé derrière moi une telle progéniture que je ne serai pas vraiment morte.
Elle me dit en guise d’adieu :
- Dis à ton frère Majid de venir chez nous au temps des raisins et des figues…

Au temps des raisins et des figues, je suis revenu l’année suivante (1985), mais elle était déjà morte. Son mari est venu en ville pour vendre ses fébules et ses potes amulettes en argent afin de faire face aux difficultés causées par la sécheresse. Le sacrifice me parut d’autant plus pathétique qu’il s’agit là d’enterrer jusqu’au souvenird’anciennes fiançailles.

La mort est aussi naturelle que la naissance ; elle est dédramatisée. Dans un chant des Ghazaoua d’Essaouira, le défunt parle de sa propre mort :

Chant des Ghazaoua
« La mort m’a ravi…
El Hal, el hal….

Allah ! Allah notre Seigneur (Moulana)
Que ta miséricorde soit avec nous !
Je commenc au nom de Dieu le clément
Au nom du généreux qui n’a pas d’égal
C’est lui le miséricordieu :
Au jour du jugement dernier
Ne nous abondonne pas
La mort m’a ravi par ruse
Et on chauffe l’eau dans la marmite
Dieu me lavera
Ils ont apporté le linceul et le baume
Et les gens commenceront à m’ensevelir
Ils ont apporté le brancard du menuisier
Et ils m’ont déposé avec douceur
Ils se sont penchés à quatre pour me porter
Ils m’ont accompagné avec une belle oraison
En hâte, jusqu’à ma dernière demeure
Ils ont apporté les pelles et les pioches
Et ils ont creusé ma tombe
Ils ont prié avant de partir et de m’abandonner
J’ai dis : « Ô mon Dieu, quel sommeil sans fin
Et quelle terre vont m’écraser !
Le juge de l’enfer m’est apparu pour m’interroger
Avec ruse sur ce que j’ai fait ici bas
Heureusement pour moi le Prophète le Clément
Me protégera au jour de la résurrection
Allah ! Allah ! Ya moulana
Que ta miséricorde soit avec nous
Lorsque celui qui appelera les morts au jour du Jugement
En dernier m’interpellera
Oublie les confidences sur l’oreiller
Et prends bien en charge les obligations religieuses,
La foi, la certitude et la profession de foi Islamique
Le hal, le hal, Ô ceux qui connaissent le hal !
Le hal qui me fait trembler !
Celui que le hal ne fait pas trembler, je vous annonce ;
Ô homme ! Que sa tête est encore vide
Ses ailes n’ont pas de plumes
Et sa maison n’a pas d’enceinte
Son jardin n’a pas de palmier
Celui qui est parfait, la calomnie ne l’efleure pas
Sidi Ahmed Ben Ali le wali
Prends-nous en charge, Ô notre cheikh !
Sidi Ahmed et Sidi Mohamed
Ayez pitié de nous. »

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Le hameau de Hniya s’appelle les Oulad Aïssa ; en entrant dans la maison, je fus profondément bouleversé par l’attaque de leur chien qui s’était détaché de sa chaîne et m’aurait mordu si ma djellabah n’avait pas servi d’écran protecteur et sans la promptitude du mari de Hniya. Sa belle-fille m’aspergea d’eau pour dissiper ma peur et me fit lécher son bracelet d’argent pour que je retrouve mes esprits. Vivre au rythme du soleil et des étoiles, c’est aussi apprendre le courage et pas seulement la résignation.
Peut-être espère-t-on dans la maison, du passage des Regraga, l’apaisement des souffrances de Hniya avant que ne vienne l’heure du silence ? dans le hameau, on se prépare activement à la réception des tiach ; ces ouvriers de la ruche, ces novices qui ratissent au large pour recevoir la ziara des hameaux éloignés.
Le soleil est déjà bien haut, lorsqu’au tournant de la colline, entre deux enclos d’épines le chœur entonne la fameuse prière de la pluie : « Puissions-nous être arrosés de votre jardin ? Etc. » Je reconnais au premier rang « Zahra le cheval » qui prend ici des airs de théologien ; c’est un diseur de blagues qu’il ponctue par des : « Je coupe ta parole avec du miel ! », ou encore : « Il ne faut sous-estimer personne ; on ne sait jamais si derrière un mendiant ne se cache pas un saint ou un djinn ! Car il est dit que sept saints sont vivants, sept sont morts, sept ne sont pas encore nés et sept j’en ignore tout ! »

Après cette cérémonie les tiach iront dépenser leur argent aux jeux de hasard un peu à l’écart du daour au milieu des touffes de genêt. Selon Taylor : « les jeux de hasard sont venus de la divination par le sort. » Les jeux de hasard sont souvent liés au rite de passage. On espère qu’en gagnant cejour-là, on gagnera pour le restant de l’année. D’ailleurs, les jeunes ici jouent aux cartes en pariant sur l’argent de la ziara.

A Essaouira, la nuit de l’achoura, parmi les sarcasmes que se lancent les deux clans de la ville, certaines répliques se rapportent aux jeux du hasard. Le clan des Chébanat reproche à celui des Béni Antar de commettre un sacrilège (le Coran formule une interdiction vis-à-vis des jeux de hasard sous le nom de mayssir : ce qui procure un gain illégitime) parcequ’ils s’associent pour ces jeux avec les juifs durant leur fête du Pourrim :

« Lune ronde, toute grande, faites la ronde
Où êtes-vous Béni Antar, joueurs de hasard ?
Lune ronde, toute grande, faites la ronde
Où êtes-vous Béni Antar, voleurs de hasard ? »

Ce à quoi les Béni Antar répliquent :

« Qu’est-il donc arrivé aux Chébanat
Pour délaisser les chanteurs du malhûn
Et faire appel aux hayada de la campagne
Comment se fait-il que garch (piecette) d’argent
Devienne le dirham de papier ?
Voilà l’origine du profit et du vol
Commerçant spéculateur,
Artisan grâce à sa bourse mais sans métier
Et théologien dont la principale devise est de dire : « Donne ! »

Maintenant les jeunes tiach prient pour que le ciel ne demeure pas perpétuellement bleu. L’un d’entre eux porte étendard du printemps : un bouquet de marguerites et de coquelicots attaché par un brin de palmier nain à une branche aux feuillage verts : c’est la fiancée de la pluie. Il faut juste un peu de pluie pour faire pousser le maïs.

- Voilà que les Regraga sont en train de vanner, me dit Brik.

Leur chant ou souffle magique est comparable au vent qui sépare le bon grain de la paille, leur baraka est capable d’extraire du corps les maladies qui le hantent. Les tiach sont reçus à beit berra (la maison des hommes) qui comprend une citerne, une salle de prière et de conseil. C’est là qu’on reçoit également les tolba d’adwal en été : ils vont de hameau en hameau pour bénir les moissons. Je partage le repas communiel des tolba dans une petite pièce sombre dont la toiture est faite de troncs d’arbres qui respirent encore l’air de la forêt. Dehors, dans la lumière éclatante, de petits lapins sautillent et reniflent les brindilles de menthe.
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Les villageois déposent un van contenant un tagine, trois galettes et un service à thé destiné à la maison des hommes. Un vieux à la barbiche de HoChiMinh, insinue sur un ton mêlé de plaisanterie et de reproche :

-  Vous autres, gens des villes, vous êtes injustes : vous dites : « Donnez-nous nos haricots », sans connaître le travail que cela nécessite. »

Brik qui nous sert le thé et qui semble fier d’avoir un membre de sa famille en ville me dit :

- Chez nous les Regraga sont le tmarsit du bled.
- Mais qu’es-ce que le tmarsit ? Lui dis-je.
- Enfile des figues sauvages aux branches du figuier stérile, les insectes qui en sortiront le rendront fécond. Sans ce tmarsit les figues tomberaient avant d’être mûres. Là où les Regraga passent c’est la fécondité, là où ils ne passent pas, c’est la stérilité.
- C’est possible, lui répond un vieux fellah en claquant les lèvres bruyamment de satisfaction ; seulement retiens bien ceci : il y a deux types d’esprits ; ceux qui sont soit mâle, soit femelle sont stériles ; seuls ceux qui sont à la fois mâle et femelle fécondent les idées…


Après le repas communiel dans la maison des hommes, on réclamme les jarres de petit lait pour amortir les effets nocifs de la fine fleur du kif : dans le daour, seuls certains jeunes fument le kif qui a certainement un rôle d’adjuvant rituel. Au rituel du rzoun de l’achoura à Essaouira, à la cérémonie du thé, chrib atay à chaque pause, des joueurs fument le kif. Des couplets y font d’ailleurs allusion :
« Sois-donc sans réserve
Et sers-nous les coupes de cristal
Sois-donc sans réserve
Et sers-nous la fine fleur à fumer ! »

On rapporte qu’à Marrakech, la nuit qui précède le ramadan, les enfants forment un cortège et chantent la comptine suivante :

« A qui manque la pipe ?
A qui manque l’alumette ?
Le priseur comme tabatière
Trompera son doigt dans son derrière ! »


Parmi les choses illicites,on peut lire dans la sourate de la table servie :

« Ô ! Vous qui croyez !
Le vin, le jeu de hasard,
Les pierres dressées et les flèches divinatoires
Sont une abomination et une œuvre du démon,
Evitez-les….. »

Le fils de Hniya m’accompagne sur son mulet jusqu’à la khaïma où le Retnani m’accueille avec joie :

- très bien ! très bien ! Abdelkader a acheté son mulet !

Je comprends les réticences des vieux zaouia : ils ont tous un mulet, je fais le trajet à pied. Ce qui me frappe surtout, c’est la puissance du mulet qui nous porte. Il est normal qu’il soit l’objet de considérations.

Le chameau de la khaïma en tête, nous quittons le campement Sidi Yala, un jeune me rapporte mon pull-over et me dit en haletant :

- Tu l’as oublié chez Brik qui nous disait : Rendez-le à Abdelkader ou fasse qu’Allah le transformer en vipère pour son voleur !

Imaginaire des odaces et des mutations ! »…


Maintenant, en ce mois de janvier 2003, en arrivant à ce même hameau des Oulad – Aïssa , j’apprends avec surprise que Brik est mort et que Belaïd mari de Hnya, qui nous gratifiait de corbeilles de raisins et de figues à chacune de ses visites estivales en ville, est mort aussi. Il était d’une naïveté proverbiale, en prenant les chèvres du pays hahî pour des gazelles, mais foncièrement bon. Il ne reste plus que leurs jeunes frères Mohamed et Boujamaâ que je croyais en train de labourer leur terre sous le brouillard. Mais ils m’expliquèrent qu’ils étaient plutôt en train de tailler la vigne. Ah, les bons raisins charnus du pays chiadmî gorgés de soleil qu’on appelle « téton de jument » ou encore « œil-de-bœuf » :

- Brik est mort, d’une crise cardiaque, me raconte son frère Mohamed. Il était apparemment en pleine forme lorsqu’il alla chercher en carriole de quoi daller les toitures de sa maison à l’approche de l’hiver, quand brusquement, il fut pris de malaise avant d’être terrassé par la mort. Sa brouette était encore pleine d’argile quand on l’a enterré au mois d’octobre 1998.Belaïd, quant à lui, est décédé en 2001,. Je revenais du souk, quand on m’a dit qu’il y avait un mort chez nous. En arrivant au village, ils l’avaient déjà enterré. Il souffrait de son estomac au point qu’il ne parvenait plus à se nourrir.

En arrivant au Haîmer, je trouve deux oliviers déracinés récemment par un vent violent qu’un paysan n’hésite pas à comparer à un séisme. Pour moi, ces arbres déracinés symbolisent la mort de mon père et de ses neveux Brik et Belaïd. C’est Si Mohamed, le fils de ce dernier, qui tient maintenant la maison. Il avait été malade pendant quatre ans. Il ne parvenait plus à dormir et devenait agressif. Il a été une seule fois à l’hôpital. Mais cela ne servit à rien puisqu’il avait été « frappé » par les esprits du vent qu’on appelle « Lariyah ». Depuis qu’il fut flagellé par un fqih à Meskala, il se porte mieux :

- C’est la baraka d’Allah, m’explique-t-il. Le fqih de Meskala est visité par les possédés de partout, même de France.

Le dernier fils de Belaïd a maintenant dix-huit ans. Il est né en 1985, l’année même de ma dernière visite à ce hameau des Oulad Aïssa, dans le sillage des Regraga. On le surnomme Aziz Rimech. Et dans la phonétique de Rimech, il me semble déceler comme la fraîcheur des jeunes pousses du printemps.
Depuis deux ans, un château d’eau surplombe le douar, mais il n’y a toujours pas d’eau au foyer. La corvée de la fontaine continue. Et toujours pas d’électrification rurale, heureusement pour qui aime déguster les bons tagines à la chandelle ! Je me souviens de leur voisin le hameau de la louve (douar Diba), où je m’étais arrêté pour souffler en 1984 et où celui qu’on surnommait Zahra le cheval, m’abreuva de légendes en tirant sur sa longue pipe de kif.

La rosée couvre des champs de blé. Les figuiers sans feuillage commencent à peine à bourgeonner. Mohamed me raconte :
- Du temps de Mohamed V, fin des années cinquante, début des années soixante — ton frère aîné Abdelhamid avait à peine quatorze ans- je suis arrivé dans votre ancienne maison, avec un sac de blé, et votre oncle berbère Mohammad est arrivé en même temps, avec sa grosse moustache et son gros turban, avec un autre sac de blé. Une fois les deux sacs de blé à la terrasse, votre mère consulta leur contenu. Le blé ramené par l’oncle berbère était net et propre, par contre le blé que j’ai ramené était mélangé avec de la paille et de la poussière de l’aire à battre. Votre mère me dit alors :
- Où devons-nous vanner ce blé ? À la lisière de la forêt ou au bord de la mer ? Ici, en ville, on ne peut le vanner à la maison sans que la poussière parvienne chez les voisins. Le lendemain de notre arrivée, un aigle est tombé dans le patio de votre maison. Ton cousin Ahmed l’a capturé en jetant une couverture sur lui. Le rapace était vraiment impressionnant et tous les enfants du quartier allaient lui chercher de la viande, pour le nourrir.

Quelques jours plus tard, mon père avait remis l’aigle à Moulay Kebir, chasseur à ses heures et antiquaire distingué originaire de Fès. Aussi loin que remontent mes souvenirs, je ne retiens de ma première visite à ce hameau dans les années soixante que cette scène : dans une pièce de sa maison, Brik, le vigoureux paysan était en train de tresser en jonc une natte d’une main, tandis que de l’autre il retirait de temps à autre d’une marmite, un énorme épi de maïs bouilli qu’il dévorait comme s’il jouait de l’harmonica. De temps en temps, il me jetait à moi et à son fils Hamouda, un épi de maïs tendre, chaud et salé.

On est au mois de janvier, et l’on dirait que le printemps est déjà là : même le toit de la maison est fleuri. Petites fleurs jaunes et blanches. La chamelle de Si Mohamed est sur le point de mettre bas. Chaque nuit, il va l’inspecter pour qu’elle ne fasse pas de fausse-couche. Il a eu une chèvre qui a mis bas dans la forêt, au moment même de mon arrivée. En parlant de nos morts, il me dit :

- Celui que tu as perdu, tu ne le reverras plus jamais.

Le mercredi 22 janvier 2003. Il est dix heures, l’air est moins frileux : on sort le troupeau et pour la première fois ces chevreaux jumeaux, nés il y a vingt jours, pour accompagner leur mère dans les près. Je rencontre les petits-fils de Brik, ils sont mignons. Ils sont le symbole de la vie qui continue. Un joli pressoir à huile d’olive appartient au marchand de légumes du village :

- C’est beau, le pressoir, me dit Mohamed, pourvu que nous ayons suffisamment d’olives !

Au loin des oliviers sauvages en tant que bornes, un amandier en fleurs, une huppe et beaucoup de gazouillements dans la lumière matinale. Le ciel se dissipe. Le Djebel Hadid est presque entièrement couvert de brouillard. Seules des trouées dans les nuages le laisse deviner. On est sur les terres d’oncle Boujamaâ, qui surplombent la vallée du pays Haïmer, en face du Djebel Hadid. Une parcelle sur haute colline, donnant vue à l’Ouest sur le Djebel Hadid, et vue à l’Est sur le territoire d’Aghissi – l’une des treize zaouïas Regraga – don’t le moqaddem était mon compagnon de route au Daour de 1984.
Construire une maison ici, non pour l’agriculture ou pour l’élevage, mais pour une retraite de l’être ? Pour « écouter ses os ».
Mohamed me désigne des silhouettes penchées au fond de la vallée :

- Ils sont en train de tailler la vigne.
Le domaine de la vigne, c’est le plat pays qu’on désigne du non de Louta. On m’offre du petit-lait à la saveur de karkaz (fleur des champs couleur moutarde). Le fils aîné de Si Mohamed est âgé maintenant de vingt-deux ans. Il rampait à peine lorsque je suis passé par ici en 1984-1985. L’éolienne du village ne fait plus remonter l’eau du puits. Elle tourne à vide. On m’offrit un panier d’œufs en guise de vœux de fécondité en me disant :

« C’est la terre qui appelle ! C’est l’appel de la terre ! »

Un arbuste fait sortir son neuf feuillage et croît : griouar, on l’appelle. Je dis à Si Mohamed :

- Par ces pas, on a fait revivre nos vieilles racines… Je ne sais plus d’ailleurs de quoi sera fait demain, mais j’ai l’impression d’avoir retrouvé le goût de l’anis et de la nostalgie.

On descend en contrebas de la colline dénommé « Dhar » (le dos, du houdhoud de la huppe), vers le puits des incessantes corvées d’eau, et voilà qu’on bifurque vers le cimetière. Je marche sur les pas de Si Mohamed, le long d’une vigne, un terrain où poussent des plantes sauvages. J’y cueille une gerbe de romarin. Puis voilà des tombes anonymes. Si Mohamed hésite d’abord avant de me montrer celle de Hnya puis celle de Brik, sans pouvoir indiquer avec précision celle de son père. D’un côté la montagne sacrée couverte d’une couronne de nuages, de l’autre le bruit métallique de l’éolienne tournant à vide. Je prie pour mon père, en même temps que pour ses parents et pour la terre de nos ancêtres . Ici, les morts continuent à vivre parmi les vivants. Les tombes se fondent avec les plantes. Majestueux et sacré Djebel Hadid !

- J’hésitais à venir, en attendant d’avoir de quoi acheter des cadeaux.
- Tes pas sont meilleurs, me rétorque Si Mohamed.

J’aimerais bien vivre ici, mais avec quels moyens ? Pour le moment, je n’ai aucune réponse à cette question. Je n’ai pas pu poser cette question à Si Mohamed, que déjà il est parti au loin avec son troupeau. Je rentre à Essaouira avec un panier d’œufs dans une main et une bouture de vigne dans l’autre. Ici, on ne s’attarde pas trop sur la mort qu’on appelle triq laâmra » (la voie pleine), parce qu’ils vivent chaque année la mort hivernale et la renaissance printanière. En attendant le transport pour me conduire en ville, un seul bruit, le touf-touf de la minoterie, et de temps en temps un chant de coq. Il est bientôt seize heures et on est à 44 kilomètres d’Essaouira, quel symbole dans le pays des 44 étapes du pèlerinage circulaire ! Non loin de là, le lieu-dit khli jaouj (littéralement apocalypse des moineaux). Un toponyme qui m’avait frappé à l’époque et avait sonné dans mes oreilles comme l’avertissement que je suis bel et bien arrivé au pays des légendes vivantes.

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Tasila, la colline des désolations

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Tassila

La colline des désolations

 

 

« C’est la terre que je chanterai, mère Universelle aux solides assises, aïeule vénérable qui nourrit sur son sol tout ce qui existe » Hymne Homérique

Fadela photos 211.jpg Dans notre enfance, on passait souvent les vacances d’été, dans la colline de Tassila en pays hahî où résidait grand-mère. La maison appartenait au mari de sa sœur morte sans avoir laissé d’enfants. Après chaque trituration d’huile d’argan, dont les odeurs m’enivraient, grand – mère nous servait un peu de  lafsis : un mélange d’huile d’argan et de farine de blé tendre, qui devient  belghou, une fois mélangé avec du lait caillé. On l’accompagnait souvent à ses corvées d’eau à la citerne de Boujmada alimentée par les sources souterraines du mont Amsiten. On y rencontrait les jeunes filles aux caftans bariolés et aux bracelets d’argent, et cela suscitait en nous une tendresse indéfinissable qu’on ne savait pas encore appeler du nom d’amour.

Grand-mère chargeait sur son maigre dos voûté, l’outre de chèvre remplie de l’eau glaciale et fraîche de Boujmada, et remontait péniblement la haute colline vers le hameau de Tassila. Pour souffler un peu, elle s’arrêtait à mi-chemin à l’ombre d’un vieux caroubier. Il me plaisait de frotter les feuilles d’une espèce de lentisques au fruit couleur de coccinelle, dont l’odeur représente encore aujourd’hui pour moi le paradis perdu de mon enfance.

En arrivant là-haut à Tassila, nous trouvâmes sa sœur Zahra pétrifiée de peur sur son lit de bois (tissi en berbère). Elle nous expliqua qu’elle venait d’échapper à une mort certaine : au fond de la pièce où elle était en prière se dressa brusquement face à elle, un cobra royal, et la fixa droit dans les yeux. Elle lui dit alors : « Paix sur toi et sur moi, passe ton chemin et laisse-moi continuer le mien ». On dirait que le cobra royal a pleinement compris le message qu’elle lui adressa, puisqu’il se remit à rompre et au lieu de se diriger vers sa victime, se contenta de glisser dehors dans la lumière éblouissante du jour.

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L’un des plus beaux cadeaux que j’avais fait à grand-mère Tahemout et à tante Zahra, ce fut le jour du souk de samedi de Smimou du temps où ce souk était entièrement en pisé, il n’y avait pas encore cette mode uniformisante d’arcades et de tuiles vertes qui gomme toute spécificité architecturale locale. Je leur avais acheté un miroir, un peigne, du henné et du souak : « Mais c’est un cadeau pour jeune mariée ! » s’ésclafa grand-mère. Et elles se mirent toutes les deux à rire aux larmes, de ma naïveté. À tante Zahra, cela lui rappela un vieux chant de noces berbères :

Tafoukt irdi Tougguit maradim imoun ?

Al Hanna Dazenbouâ Karadim imoun!

Quand tu paraîtras soleil, qui va t’accompagner ?

C’est le henné et le bigaradier qui vont t’accompagner !

Après le décès de son père en pays semlalî, grand-mère était venue s’établir au pays hahî, toute petite avec sa mère. C’est là qu’elle convolera, comme on dit, en justes noces, avec Yahya, mon grand – père maternel, qui décédera très jeune de la diphtérie – qu’on appelait  hnicha (serpente) –exactement le même mal qui avait emporté Mina, ma grand-mère paternelle. De même que celle-ci laissa mon père orphelin en très bas âge, Yahya avait laissé orphelins en très bas âge, Zahra ma mère, ses sœurs Fatima et Khaddouj, et ses frères Mohamad, et Hmad. Grand-mère se remariera avec un autre paysan du hameau d’Isbban, dont elle aura leur demi-sœur Rqiya.

Notre grand-mère Tahemoute, décédée à Essaouira l’été de 1978, était restée très attachée à Sidi Hmad Ou Moussa, le saint patron des acrobates et des troubadours chleuhs, près duquel elle se rendait annuellement en pèlerinage après la rentrée des moissons. L’un des derniers moments les plus poignants que j’ai vécu auprès d’elle, concerne le décès de son frère Hmad : un homme paisible à l’imposante barbe blanche, qui vivait dans l’un des hameaux surplombant l’heureuse vallée de Tlit, depuis les escarpements rocailleux du mont Tama. Il n’avait pas d’enfants et vivait avec ceux de son frère Lahcen : une famille profondément religieuse, également issue de la tribu des Semlala, aux environs de la Maison d’Illigh dans le Sous.

Il avait les jambes enflées, au point d’avoir des difficultés à se mouvoir et était venu avec grand-mère, pour se soigner à Essaouira . À l’hôpital, on fit comprendre à grand-mère que la médecine ne pouvait plus rien pour son frère. On décida alors de le ramener chez lui au pays hahî. On se réveilla aux premières lueurs de l’aube. Mon père fit venir un taxi collectif, juste à côté de chez nous, à l’artère principale des  khoddara, les marchands des fruits et légumes, d’où sort le lancinant grésillement des grillons, à cette heure matinale. Les grillons nous ont toujours accompagnés dans nos voyages de l’aube, et nous retrouvons leur grésillement dans les arganiers au plus fort de la canicule.

Nous épaulâmes mon père et moi « Khali Hmad » (qui est en réalité l’oncle maternel de ma mère), et l’accompagnâmes à petits pas jusqu’au taxi où il s’engouffra auprès de sa sœur sur la banquette arrière. Je pris place auprès du chauffeur, et nous partîmes. À peine le taxi avait-il quitté la médina, au moment de s’approvisionner en carburant à la sortie de la ville, que grand-mère éplorée se met à m’adresser de grands signes désespérés : en me retournant, je voyais  Khali Hmad, déversant sur ses genoux un long filet de sang qui lui coulait de la bouche. Le brave homme que j’ai tant aimé et respecté était en train de rendre son dernier soupir sur les genoux de sa sœur au sortir de l’aube et de la ville ! Affolé, le chauffeur, voulait rebrousser chemin. Mais Je lui ai intimé l’ordre de continuer vers notre destinée, car c’est là où il était né qu’il devait reposer pour toujours. Il nous dit d’abord que la loi lui interdisait de transporter les morts, mais ayant pitié de moi et de ma grand-mère, il consentit finalement à nous conduire à notre vallée, où khali Hmad fut finalement inhumé parmi les siens, entre le mont Tama et le mont Amsiten, là où les constellations semblent si proches, qu’on peut adresser ses prières, sans intercesseurs, au Seigneur des Mondes.

Alors que sous un ciel gris, les paysans enterraient khali Hmad au milieu des broussailles, de l’heureuse vallée qui l’avait vu naître, j’adressais des suppliques au mont Tama où les amandiers en fleurs ont l’air d’être couverts de flacons de neige. Mes larmes sont d’autant plus amères, qu’il me faisait penser par sa longue barbe blanche à la mort de Léon Tolstoï dans une simple gare. J’étais alors profondément bouleversé par la lecture de  La sonate à Kreutzer relatant, le destin tragique de l’homme, face à la vieillesse et sa profonde solitude face à la mort. Pour moi, le vieux paysan ayant rendu l’âme dans les bras de sa sœur mystique, personnifiait le brave  moujik d’Isnaïa – Poliana. Alors que les paysans retrouvaient leurs charrues, je continuais à adresser mes suppliques aux montagnes sacrées, en me disant, non pas qu’est-ce que la mort ? Mais pourquoi cette mort en particulier, me faisait tellement penser à celle de l’auteur de  Résurrection ?

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C’est lorsque ma mère atteint l’âge de cinq ans, que sa propre mère l’avait amené en ville à pied avec son frère.Leur mère était d’un grand courage et d’une grande endurance : on raconte que non seulement elle alimentait les maçons en eau, mais qu’elle participait également à leurs travaux. Au cours de ces corvées d’eau qu’elle effectuait de nuit, elle était souvent pistée, par des hyènes, sans pour autant qu’elle soit décontenancée le moins du monde. En cours de route vers Essaouira avec ses deux enfants ; elle transportait ma mère une centaine de mètres,la déposait à l’ombre d’un arganier, puis revenait sur ses pas pour faire de même pour son jeune frère. Leur oncle maternel venait alors de déménager au fond d’une ruelle parallèle, au cœur de la médina, là où habitaient jadis les Manga, une famille mulâtresse connue par sa voyance médiumnique chez les Gnaoua, ces adeptes de rites orgiaques et de mystère.

Ma mère était arrivée à Essaouira à l’âge de cinq ans, vers 1933, c’est-à-dire en pleine période du Dahir Berbère  décret par lequel le Protectorat visait à promouvoir deux juridictions parallèles, le droit coutumier berbère d’un côté, et le  chraâ , ou juridiction musulmane de l’autre. Ce  qui unifia par réaction le nationalisme marocain naissant : dans toutes les mosquées du pays, on répéta le  Latif (prière dite quand la communauté musulmane est gravement mise en danger) : « Seigneur, aie pitié de nous, en ne nous séparant pas de nos frères berbères ! »

Mon frère Majid vient de recueillir, auprès de notre tante maternelle – que nous appelons affectueusement  Lalla – le récit de son arrivée ainsi que de celle de ma mère Zahra Yahya à Essaouira, au cours de la grande famine, dite de l’année hégirienne de 1344, correspondant à l’année 1926, qui vit la fin de la guerre du Rif, et la reddition d’Abd el Krim face à l’offensive franco-espagnole. La-dite famine avait duré sept ans, soit de 1926 à 1933.

Ma mère était née en 1928, en pleine période de famine, et aurait quitté son pays natal au pays hahî à l’âge de cinq ans pour se rendre en compagnie de sa mère à Essaouira, en 1933. Sa grand-mère, originaire de la tribu des Semlala dans le Sous, était elle-même venue au pays hahî, lors d’une précédente famine qui avait frappé le Maroc à la fin du XIXe siècle. Dans un rapport rédigé à l’été 1878, le consul des Etats-Unis à Tanger  Felix Mathews, decrit de manière saisissante cette famine survenue en 1877 après trois années de mauvaises récoltes :

« Des centaines de femmes, d’enfants et d’hommes affamés se deversent à Mogador et à Safi. Bon nombre de campagnards meurent en chemin. Des squelettes vivants, des formes émaciées apparaissent dans les rues. La famine et la maladie, déjà terribles chez les pauvres, s’étendent. Avec l’automne et l’hiver, la detresse des gens va encore empirer.Le gouvernement ne fait absolument rien pour eux...alors que les silots regorgent de céréales.Les juifs sont un peu soulagés par leurs coreligionnaires. »

Il est vraiment paradoxal de voir ce pays agricole à la merci de la disette par suite de la moindre sécheresse, souffrir de la faim devant une mer qui compte parmi les plus riches de l’Atlantique...

C’est  Lalla, l’aînée des filles de Yahya qui partit la première avec sa mère rejoindre, au début de la famine de 1926, son oncle maternel qui était policier à Essaouira au début du Protectorat français sur le Maroc. Affaiblies par la famine, elles ont effectué le trajet en vingt-quatre heures  plus exactement de deux heures du matin, pour éviter l’insolation et la soif, à vingt-trois heures,  au lieu d’une demi-journée en temps normal. Pour avancer,  Lalla s’accrochait à la queue de l’âne qui transportait sa grand-mère, se nourrissant en cours de route, des racines d’une plante grasse dénommée  Guernina , et croisant de nombreuses caravanes, transportant vers Essaouira du charbon de bois d’arganier, cette coupe est l’une des causes de la diminution de cette espèce d’arbre unique au monde , des amendes et de la gomme de sardanaque.

C’étaient les dernières caravanes qui reliaient Mogador à son arrière-pays et à Tombouctou, avant qu’Agadir au Sud et Casablanca au Nord ne supplantent la ville des Gnaoua en tant que principal port du Maroc. Avec la découverte de la machine à vapeur, l’Europe était désormais directement reliée par voix maritime au Sahara et à la boucle du Niger sans avoir à passer par l’ancien « port de Tombouctou », qu’était Mogador.

En cours de route, la jeune fille et sa grand-mère, croisaient aussi, mais plus rarement les « boutefeux » (ces autocars qui fonctionnaient au charbon, et qui transportaient les voyageurs sur leur toit). Une fois la ville en vue, elle devait leur paraître « comme un panier d’œufs au bord d’un lac bleu » comme disait la chanson berbère :

Veux-tu bien que nous ajustions

Son axe au moulin,

Pour moudre en commun

Ton grain et le mien ?

Veux-tu bien qu’en un seul troupeau

Nous mêlions nos ouailles aux tiennes ?

Mais gardes-toi bien

D’y mettre un chacal !

Comment donc, de la plaine,

Surgirait Mogador,

Comment pourrait-on

Haïr qui l’on aime ?

À Essaouira, elles sont accueillies par l’oncle maternel de  Lalla, qui résidait au cœur de la médina, à l’ancien mellah, dont l’artère principale grouillait, le samedi soir, de juifs grignotant des amuse-gueules, en se rendant au cinéma Scala – consulat d’Allemagne jusqu’à la fin du XIXe siècle – tenu par le Sieur Kakon, où ils assistaient en première, aux films muets de Charlie Chaplin. Les négociants juifs tenaient encore les entrepôts de l’ancienne Kasbah (fondée en 1764) et de la nouvelle Kasbah (fondée en 1876, la première n’étant plus suffisante). On appelait ces entrepôts lahraya diyal lagracha : les entrepôts de la gomme de sardanaque (gomme prélevée sur le thuya de l’arrière-pays, mais aussi sur l’acacia du Sahara, et sur les autres essences forestières de l’Afrique subsaharienne). C’est là que  Lalla accompagnait notre grand-mère et lui servait d’interprète avec le négociant Boudad, l’un des propriétaires de ces entrepôts où les femmes traitaient la gomme en séparant le grain d’avec l’ivraie.

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Le voile blanc dénommé haïk était alors l’emblème vestimentaire des femmes de la ville, mais aussi des hommes. Le haïk que portaient ces derniers était muni d’un turban, comme l’atteste cette vieille comptine, que chantaient les jeunes filles et qui fait également allusion au commerce transsaharien, d’où venaient l’or et les pierres précieuses :

Haïki, n’a pas de turban

Haïki, est allé au Soudan

Haïki en a rapporté des pierres précieuses

Haïki, je lui en ai demandé une

Haïki, me l’a offerte.

Une fois, j’avais pris une fièvre terrible à Tassila, mais au soir tout le monde est sorti pour voir la Chevrolet qui vient de s’arrêter en bas de la colline, du côté de la citerne de Boujmada. C’était la luxueuse voiture d’Ahmed, le chauffeur qui promenait les touristes de marque à travers le pays. Il est le fils du policier qui accueillit à Essaouira ma mère et sa sœur, lorsque celles-ci fuyaient les famines des années 1920. J’ai eu à le rencontrer une autre fois à Agadir au début des années 1970 : avec un ami d’adolescence, féru du chanteur égyptien Abdelhalim Hafez, j’avais entrepris un voyage entre Essaouira et Agadir, à bicyclette. Au niveau de la descente de toboggan, j’avais évité à temps un poids lourd qui remontait dans le sens inverse : la descente était trop abrupte et j’ai failli perdre le contrôle de mon vélo, si l’agilité et le réflexe de la jeunesse ne m’étaient venus en secours pour éviter de justesse une collusion qui aurait mis fin à mon existence à l’âge de dix-sept ans !

Nous arrivâmes à Agadir au milieu de la nuit, et le lendemain une énorme Chevrolet s’arrêta à notre hauteur : c’était Ahmed, le chauffeur des vieux touristes fortunés ! Il nous donna de quoi revenir chez nous, en autobus. Il me dépanna à Agadir, dans les années soixante-dix, comme son père avait dépanné ma mère dans les années trente. Depui qu’il avait quitté Essaouira, « l’année du boun » et des pénuries de la deuxième guerre, il habitait au quartier des foires de Casablanca, où il était marié avec une juive marocaine. Tant que ma mère était en vie, on leur rendait souvent visite. Avec sa mort et celle de ma mère, les rapports déjà distendus avec ses enfants, se sont rompus.

Je croyais que toute sa famille a émigré en Espagne et aux Etats –Unis et voilà que pour les besoins de ce livre, on me conduit aujourd’hui vers l’une de ces filles qui habite toujours à la même maison du côté de la foire de Casablanca, où résidaient ses parents depuis l’indépendance du Maroc, voir même avant. Elle m’apprend que sa mère Mina est décédé en 1989 et son père en 1996, après deux mois d’une opération de la prostate. Ce n’est qu’en s’approchant de leur maison que j’ai entraperçu dans un café populaire un client dans le profil me rappela étrangement le sien.

Maintenant sa fille me montre ses photos et tout me revient. Il racontait à ses enfants comment au début des années 1930 il accompagnait à l’aube, son père dans les souks de la région d’Essaouira, où il menait des chameaux chargés de marchandises.L’oncle maternel de ma mère était donc caravanier avant d’être policier du temps du protectorat, où il aurait était aussi cuisinier de Lyautey à Rabat à en croire lalla. Du temps où il vivait à Essaouira, sa maison servait également de gîte d’étape où il recevait gracieusement les hôtes d’Allah de passage dans la ville.

Dans le temps, à un moment où il n’y avait pas d’hôtels pour héberger les étrangers, chaque chef de foyer disposait de deux maisons mitoyennes : l’une pour la famille et l’autre, la douiria (maisonet), pour les célibataires, et les hôtes d’Allah de passage dans la ville. La Douiria,jouxtait la maison familiale proprement dite. Il existe encore de nombreuses maisons témoins de cette époque : généralement l’entrée de la Douiria et celle de la maison familiale ont une décoration en pierre de taille si semblables qu’elles donnent l’impression d’être des portes jumelles. Dans la vieille médina existait aussi (derb laâzara), le quartier réservé uniquement aux célibataires...

Sur les clés des portes individuelles d’Essaouira on voit les mêmes signes et symboles qui se trouvaient déjà sur les portes monumentales de la ville, particulièrement la porte de la marine avec ses coquilles Saint-Jacques et ses croissants : un croissant symbolise la première fête du calendrier lunaire ; deux croissants la deuxième fête du calendrier lunaire. Trois croissants : la troisième fête du calendrier lunaire. Une manière de signaler que l’édification de la maison a coïncidé avec un mois ou une fête sacrée.

À Tassila, tante Zahra, n’avait que les murs, puisque du temps d’Oubella, son mari défunt, les terrains agricoles et les arbres avaient été vendus au prix d’un pain de sucre à un usurier, l’année du  boun : on appelle ainsi, la période de la deuxième guerre mondiale, où les denrées alimentaires de première nécessité étaient rationnées. C’est la dernière des périodes de disette, où les usuriers ont pu acquérir de vastes domaines fonciers au prix d’une « bouchée de pain ». Bien après la mort de notre grand-mère Tahamout et de sa sœur tante Zahra, nous eûmes, moi-même, mon frère Majid et notre cousin Ghani, le courage de remonter versTassila : mais le champ de ruine qui nous y accueillit, nous emplit de désolation, avec une secrète satisfaction : personne après elles n’a jamais plus habité ces lieux, où leur souvenir persiste, comme si elles venaient d’en déguerpir après un récent tremblement de terre. Tout est en place, sauf que les blessures sont béantes. C’est le seul moment où la présence des défuntes était tellement évidente qu’on s’est mis tous les trois à pleurer à chaudes larmes : on avait dans ces ruines des sépultures pour des êtres sans sépultures.

Abdelkader MANA

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Le compositeur de la montagne

 

Ainsi parlait Andam Ou Adrar
Par Abdelkader Mana
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Prémices du printemps
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A toi ma mère bien aimée et inoubliable

Le samedi 13 février 2010, en une journée pluvieuse, je suis parti à l'aube au hameau de l'heureuse vallée de Tlit d'où est originaire ma mère, née Zahra Yahya. Mon intention était de photographier les amandiers en fleurs, mais le sol était jancher de pétales: ce matin - là, la pluie a fait perdre aux amandiers beaucoup de leur couronnes florales. A notre hameau d'enfance, il n'y a plus mes oncles maternels, et lalla notre maraine à tous a disparue à son tour, il y a une année, une eternité déjà. Alors j'ai quitté aussitôt notre hameau, après avoir photographier l'immense olivier sous lequel se reposait mon père, pour me rendre au mont Amsiten de notre enfance où j'ai pris ces photos sous la lumière et la pluie.Maintenant que ceux que nous aimons ont disparus, qu'est ce qui nous retient encore à ce beau pays où les amandiers perdent déjà leurs fleurs sous la pluie? Mon corps est mouillé mais mes yeux sont déséchées d'avoir perdu tous ceux que nous avons aimé. Maintenant qu'ils sont tous partis, qu'est ce qui nous retient encore à ce beau pays où les amandiers commencent déjà à perdre leurs pétales mauves et blanches sous la pluie?

 

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En quittant Essaouira à l'aube, je rencontre Abderrazaq, un ami d'enfance en campagnie de mon frère Si Mohamed, et je leur prend cette photo

 

« Le poète et la hotte sont semblables,

peronne n’en veut s’il n’y a pas de pluie

et donc de récolte. » Andam Ou Adrar

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Ce jour -là j'ai parcouru les sentiers rocailleux et lumineux du mont Amsiten


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Là où le minéral se mêle au végètal
C'est lorsque ma mère a atteint l'âge de cinq ans, que sa propre mère l'avait amené en ville à pied avec son frère. Leur mère était d'un grand courage et d'une grande endurance : on raconte que non seulement elle alimentait les maçons en eau, mais qu'elle participait également à leurs travaux. Au cours de ces corvées d'eau qu'elle effectuait de nuit, elle était souvent pistée, par des hyènes, sans pour autant qu'elle soit décontenancée le moins du monde. En cours de route vers Essaouira avec ses deux enfants ; elle transportait ma mère une centaine de mètres,la déposait à l'ombre d'un arganier, puis revenait sur ses pas pour faire de même pour son jeune frère.

Ma mère était arrivée à Essaouira à l'âge de cinq ans, vers 1933, c'est-à-dire en pleine période du Dahir Berbère  décret par lequel le Protectorat visait à promouvoir deux juridictions parallèles, le droit coutumier berbère d'un côté, et le  chraâ , ou juridiction musulmane de l'autre. Ce  qui unifia par réaction le nationalisme marocain naissant : dans toutes les mosquées du pays, on répéta le  Latif (prière dite quand la communauté musulmane est gravement mise en danger) : « Seigneur, aie pitié de nous, en ne nous séparant pas de nos frères berbères ! »

 

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Ma promenade solitaire au mont Amsiten

Le voilà lebeau poulain, Awa

Il est blanc, il est comme la lune, Awa

Il a sa selle et sa lanière,Awa

Mon regard est ravi par sa crinière, Awa

Le coup de foudre s’est emparé de moi, Awa

Si seulement je pouvais l’avoir, awa

Je le couvrirai de beaux bijoux, Awa

A l’aube, quand il sort, Awa

La brise le frappe et l’univers l’enchante, Awa

Celui qui l’aperçoit il faut qu’il pleure Awa

(« Awa », veut dire « ô toi » en berbère)

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Pour l'avoir eu sous les yeux depuis toujours; je connais cet arganier et je crois bien qu'il me connait: c'est mon arganier fétiche

Le pays hahî comprend en de nombreux endroits des arganiers sacrés gigantesques parce qu’ils ont toujours été épargnés par les coupes successives, ainsi que des tas de pierres sacrées dénommés  Karkour. Cela pouvait être le lieu où un saint ou une sainte  telle Lalla Aziza s’est arrêté au cours de son errance légendaire

 

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Musée Boujamaâ Lakhdar à une douzaine de kilomtres d'Essaouira sur la route d'Agadir

Lors de mon pèlerinage au Musée de Boujamaâ Lakhdar – placé sous le signe du faucon de Mogador – je me suis mis à l’ombre d’un immense arganier au feuillage luisant, et aux ramifications complexes. La veuve du « magicien de la terre » vint m’y rejoindre pour me raconter que les femmes du pays hahî se rendent en cortège chantant à cet arganier sacré, portant sur la tête des paniers remplis de coquillages, de semoule et de beurre. Une offrande dédiée à l’autel du dieu de la végétation pour qu’il éloigne des champs les nuées de moineaux dévastant les moissons.

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Musée Boujamaâ Lakhdar

De son vivant, ma mère se rendait en pèlerinage soit à Sidi – Yahya, sur la route d’Agadir, soit à Sidi Brahim Ou Aïssa[1], le saint qui mit fin, selon la légende, à la sucrerie saâdienne : il fit s’enrouler une vipère autour du cou du fils du sultan, et ne consentit à l’en délivrer, qu’une fois obtenu le départ de la soldatesque royale du bord de l’oued Ksob, où ils avaient décimé, sur ordre du sultan doré toutes les ruches, pour que les abeilles n’empêchent plus la trituration du sucre de canne. C’est de là que vient le nom de  l’oued Ksob (la rivière de canne). La culture de cette canne fut extrêmement florissante, notamment au bord de l’oued des Seksawa (Chichaoua en arabe), et de l’oued Sous, jusqu’à la mort de Moulay Ahmed El Mansour, le 25 août 1603. Les guerres civiles qui éclatèrent, entre ses fils, pour sa succession, ruinèrent les plantations.

 

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Cette photo m'a été prise par F.Damgaard en 1989
l'année du décès de Boujamaâ Lakhdar

[1] Le 14 mars 2009 je me suis rendu avec mon frère majid à sidi Brahim ou Aïssa : il s’agit d’un sanctuaire sans coupole qui contient en fait deux tombeaux : celui de Brahim et celui de Aïssa. L’un démesuremment grand et l’autre de taille moyenne. Il est entouré d’un muret à l’ombre d’ un olivier sauvage. Tout autour un cimetière probablement d’esclaves qui travaillaient dans la sucrerie saâdienne. Le site est situé sur une hauteur qui surplombe l’oued ksob au bord duquel était plantée la canne à sucre. Sur les lieux nous avons rencontré un noire qui fait partie de la zaouia de sidi Brahim Ou Aïssa située en contre bas. Il nous a raconté qu’il y a trente ans de cela, tous les Ganga du sud marocain, se retrouvaient là après les moissons pour une fête annuelle. Non loin de là on remarque un curieux arganier à parasol qui évoque la forme d’un accacia : son tronc est cloué au pilori par des centaines de clous, ce qui est certainement une tradition africaine. C’est un arganier sacré dédié à Lalla Mimouna, auquelle les Ganga sacrifient un bouc noir lors de leur fête estivale. La vallée est maintenant constellée de résidences secondaires appartenant à des européens et le sanctuaire est de moins en moins visité par les locaux : les ganga n’y organisent plus leur maârouf comme jadis. Comme les Gnaoua bilaliens s’était greffés sur Moulay Abdellah Ben Hsein de Tamesloht où ils organisent une fête annuelle durant les sept jours du mouloud, les Ganga de lalla Mimouna organisaient leur fête saisonnière autour du sanctuaire de Sidi Brahim Ou Aïssa.

 

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Le taxi me dépose et je prends cette photo de l'entrée de notre hameau

Les hameaux semblent déserts à première vue à cause de la chaleur accablante. En réalité à cause de l’exode rural massif : après leur mariage, tous les garçons de Fatima sont partis travailler à Agadir . Avec leurs enfants, ils font déjà de ma cousine, une grand-mère ! Et brusquement j’ai eu l’impression de ne plus être le jeune homme que je crois ; puisque ma cousine qui a mon âge est déjà grand-mère ! La fraction de tribu Tlit, ne se reproduit plus, ma prémonition d’il y a vingt ans lorsque j’écrivais un mémoire de sociologie rurale intitulé « la fraction de tribu Tlit est-elle une communauté en dissolution ? » - s’est enfin réalisée.La maison de mon oncle maternel,  est actuellement vide et pour cause : tout le monde est parti vivre à Casablanca : dans les bidonvilles d’où sont issus les jeunes camicases du 16 mai 2003.

Les déracinés qui s’exilent dans les périphéries de la métropole sont maintenant Livrés à eux-mêmes, sans les solidarités de jadis et sans les repères de leur tribu d’origine. « Les cadres sociaux de la mémoire » (Halbwachs) sont déboussolés par l’anomie. Déréglée par la misère du monde, l’horloge cosmique, ne scande plus la saison des fêtes. Les nouveaux déracinés ne vivent plus dans ce cadre enchanteur où, lors d’un mariage Haha, je relevais jadis cet échange entre deux lignages :

Le lignage qui reçoit la fille chante :

Nous prenons le chemin qui nous mène

A la maison de nos hôtes

Comme la vie sera facile

Si les gens sont généreux !

Ô gens de bien, accordez-nous votre fille

Car nos petits enfants sont restés seuls

Et nous avons encore un long chemin à refaire.

Et toi, tailleur, confectionne l’habit de la mariée

Et que Dieu lui accorde une vie heureuse !

Le lignage qui offre la fille répond :

C’est notre colombe sauvage que nous vous offrons

Et c’est pour qu’elle soit libre que nous ouvrons les portes

Mais que la mort et le châtiment lui soient épargnés !

La tige du blé, les oiseaux et l’hyène sont souvent utilisés comme métaphore poétiques dans les chants des moissonneurs :

Le jour de la moisson, la tige était sans graine

Et la jeune fille sans hymen

Les oiseaux n’ont laissé que la paille

Et au grand jour la jeune fille était proie de le hyène.

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J’ai voulu maintenant rendre visite à Fatima, la fille de mon oncle maternel qui a un peu près mon âge. Mais je me suis perdu en suivant le sentier qui mène à son hameau à la lisière du mont Amsiten. Pas âme qui vive pour m’aider à trouver mon chemin, et sous une chaleur accablante, je n’ose me mettre à l’ombre des arganiers de peur d’être victime de la morsure d’une vipère : comme au pays Seksawa, là aussi les médecins ont été obligés d’amputer un jeune homme de tout son bras, pour sauver le reste du corps, suite à une morsure d’une vipère qui s’est introduite de nuit dans l’amphore où l’on met le sel.

La belle bergère que j’ai connue est maintenant une femme ridée par le travail pénible en haute montagne, et son mari est complètement desséché à force d’aller chercher au mont Amsiten les ruches sauvages qui se cachent au creux des troncs de thuya et d’arganier. À la maison ils n’ont plus qu’une jeune fille de quinze ans. Je dis à Fatima que j’aurai aimé me marier avec une paysanne à condition qu’elle ait au moins la trentaine. Elle me répond qu’ici, les filles se marient très jeunes entre dix-sept et vingt ans : à trente ans elles ont déjà épuisé leur charme à force de labeur et d’enfantement.

 

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. Le hameau d'où est originaire ma mère et où l’on passait les vacances entre mont Tama et mont Amsiten, est maintenant électrifié : on y reçoit même les chaînes satellitaires... Mais il n’a plus le charme d’antan, quand mon père s’installait à l’ombre d’un gigantesque olivier et quand, non loin des moissonneurs, j’étais profondément bouleversé par la lecture d’Enfance et adolescence de Tolstoï ou  De grandes espérances de Dickens. Les villageois nous invitaient à tour de rôle, à commencer par le vieux Bazguerra qu’on surnommait alors « l’homme qui voulait être roi », en raison de sa barbiche blanche, sa bouche édentée et ses drôles de grivoiseries qui provoquaient notre fou rire par leur naïveté.
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Un bradiî (bâtier) juif, nous rendait alors visite sur son petit âne,et mon oncle l’installait sur une hssira (natte de jonc), à l’ombre de notre figuier préféré, lui offrait du thé et il se mettait à rafistoler les bâts éventrés d’où sortaient les touffes de pailles dorées.La récolte de l’arganier se faisait alors au prorata des ayants droit avec sacrifice de bouc et festin. Et le soir on assistait à de magnifiques fêtes de mariage avec chants de femmes aux caftans bariolés et fantasia
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L'olivier sous lequel se reposait mon père
Dans les sociétés paysannes, on n'avait pas besoin de l'horloge des villes parce qu'on n'était pas « pressé par le temps ». On ne produisait pas cette abstraction nommée « argent » mais les fruits de la terre-mère, au gré des saisons. Même l'argent est un « don » du ciel, une « offrande » Le temps, c'est-à-dire la vie, n'était pas nécessairement de l'argent, mais ce plaisir convivial que prenait mon père à faire sa sieste à l'ombre d'un olivier, pour régler son horloge biologique sur l'horloge cosmique. 

Maintenant à Casablanca, nous avons déménagé, moi, ma sœur et ma fille, dans un nouvel appartement, et j'ai dû me rendre tout à l'heure dans l'ancien pour récupérer tous mes  documents : une fois dedans, je n'ai pu m'empêcher de sangloter comme un enfant : mon père et ma mère que je n'ose visiter au cimetière de Casablanca  parce que j'aurai aimé qu'ils soient enterrés sous l'olivier sauvage de Lalla Toufella Hsein, la sainte de la vallée heureuse de Tlit au pays hahî, entre le mont Amsiten et le mont Tama, où j'ai passé toutes les vacances de mon enfance et mon adolescence, au hameau de Tassila, aujourd'hui tombé en ruine et où ma grand-mère maternelle nous offrait le Balghou , à base de blé tendre, d'huile d'argan et de lait de chèvre...  semblent toujours présents dans ce lieu. Le musulman, me dit-on, ne choisit pas sa terre d'élection : il doit être enterré là où la mort l'a surpris. Car la terre entière est temple de Dieu.


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Ma mère était née en 1928, en pleine période de famine, et aurait quitté son pays natal au pays hahî à l'âge de cinq ans pour se rendre en compagnie de sa mère à Essaouira, en 1933. Sa grand-mère, originaire de la tribu des Semlala dans le Sous, était elle-même venue au pays hahî, lors d'une précédente famine qui avait frappé le Maroc à la fin du XIXe siècle. Dans un rapport rédigé à l'été 1878, le consul des Etats-Unis à Tanger  Felix Mathews, decrit de manière saisissante cette famine survenue en 1877 après trois années de mauvaises récoltes :

« Des centaines de femmes, d'enfants et d'hommes affamés se deversent à Mogador et à Safi. Bon nombre de campagnards meurent en chemin. Des squelettes vivants, des formes émaciées apparaissent dans les rues. La famine et la maladie, déjà terribles chez les pauvres, s'étendent. Avec l'automne et l'hiver, la detresse des gens va encore empirer.Le gouvernement ne fait absolument rien pour eux...alors que les silots regorgent de céréales. Les juifs sont un peu soulagés par leurs coreligionnaires. »

Il est vraiment paradoxal de voir ce pays agricole à la merci de la disette par suite de la moindre sécheresse, souffrir de la faim devant une mer qui compte parmi les plus riches de l'Atlantique...

C'est  Lalla, l'aînée des filles de Yahya qui partit la première avec sa mère  rejoindre, au début de la famine de 1926, son oncle maternel qui était policier à Essaouira au début du Protectorat français sur le Maroc. Affaiblies par la famine, elles ont effectué le trajet en vingt-quatre heures  plus exactement de deux heures du matin, pour éviter l'insolation et la soif, à vingt-trois heures,  au lieu d'une demi-journée en temps normal. Pour avancer,  Lalla s'accrochait à la queue de l'âne qui transportait sa grand-mère, se nourrissant en cours de route, des racines d'une plante grasse dénommée  Guernina , et croisant de nombreuses caravanes, transportant vers Essaouira du charbon de bois d'arganier, cette coupe est l'une des causes de la diminution de cette espèce d'arbre unique au monde , des amendes et de la gomme de sardanaque.

C'étaient les dernières caravanes qui reliaient Mogador à son arrière-pays et à Tombouctou, avant qu'Agadir au Sud et Casablanca au Nord ne supplantent la ville des Gnaoua en tant que principal port du Maroc. Avec la découverte de la machine à vapeur, l'Europe était désormais directement reliée par voix maritime au Sahara et à la boucle du Niger sans avoir à passer par l'ancien « port de Tombouctou », qu'était Mogador.

En cours de route, la jeune fille et sa grand-mère, croisaient aussi, mais plus rarement les « boutefeux » (ces autocars qui fonctionnaient au charbon, et qui transportaient les voyageurs sur leur toit). Une fois la ville en vue, elle devait leur paraître « comme un panier d'œufs au bord d'un lac bleu » comme disait la chanson berbère :

Veux-tu bien que nous ajustions

Son axe au moulin,

Pour moudre en commun

Ton grain et le mien ?

Veux-tu bien qu'en un seul troupeau

Nous mêlions nos ouailles aux tiennes ?

Mais gardes-toi bien

D'y mettre un chacal !

Comment donc, de la plaine,

Surgirait Mogador,

Comment pourrait-on

Haïr qui l'on aime ?



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Notre grand-mère Tahemoute, décédée à Essaouira l'été de 1978, était restée très attachée à Sidi Hmad Ou Moussa, le saint patron des acrobates et des troubadours chleuhs, près duquel elle se rendait annuellement en pèlerinage après la rentrée des moissons. L'un des derniers moments les plus poignants que j'ai vécu auprès d'elle, concerne le décès de son frère Hmad : un homme paisible à l'imposante barbe blanche, qui vivait dans l'un des hameaux surplombant l'heureuse vallée de Tlit, depuis les escarpements rocailleux du mont Tama. Il n'avait pas d'enfants et vivait avec ceux de son frère Lahcen : une famille profondément religieuse, également issue de la tribu des Semlala, aux environs de la Maison d'Illigh dans le Sous.

Il avait les jambes enflées, au point d'avoir des difficultés à se mouvoir et était venu avec grand-mère, pour se soigner à Essaouira . À l'hôpital, on fit comprendre à grand-mère que la médecine ne pouvait plus rien pour son frère. On décida alors de le ramener chez lui au pays hahî. On se réveilla aux premières lueurs de l'aube. Mon père fit venir un taxi collectif, juste à côté de chez nous, à l'artère principale des  khoddara, les marchands des fruits et légumes, d'où sort le lancinant grésillement des grillons, à cette heure matinale. Les grillons nous ont toujours accompagnés dans nos voyages de l'aube, et nous retrouvons leur grésillement dans les arganiers au plus fort de la canicule.

Nous épaulâmes mon père et moi « Khali Hmad » (qui est en réalité l'oncle maternel de ma mère), et l'accompagnâmes à petits pas jusqu'au taxi où il s'engouffra auprès de sa sœur sur la banquette arrière. Je pris place auprès du chauffeur, et nous partîmes. À peine le taxi avait-il quitté la médina, au moment de s'approvisionner en carburant à la sortie de la ville, que  grand-mère éplorée se met à m'adresser de grands signes désespérés : en me retournant, je voyais  Khali Hmad, déversant sur ses genoux un long filet de sang qui lui coulait de la bouche. Le brave homme que j'ai tant aimé et respecté était en train de rendre son dernier soupir sur les genoux de sa sœur au sortir de l'aube et de la ville ! Affolé, le chauffeur, voulait rebrousser chemin. Mais Je lui ai intimé l'ordre de continuer vers notre destinée, car c'est là où il était né qu'il devait reposer pour toujours. Il nous dit d'abord que la loi lui interdisait de transporter les morts, mais ayant pitié de moi et de ma grand-mère, il consentit finalement à nous conduire à notre vallée, où khali Hmad fut finalement inhumé parmi les siens, entre le mont Tama et le mont Amsiten, là où les constellations semblent si proches, qu'on peut adresser ses prières, sans intercesseurs, au Seigneur des Mondes.

Alors que sous un ciel gris, les paysans enterraient khali Hmad au milieu des broussailles, de l'heureuse vallée qui l'avait vu naître, j'adressais des suppliques au mont Tama où les amandiers en fleurs ont l'air d'être couverts de flacons de neige. Mes larmes sont d'autant plus amères, qu'il me faisait penser par sa longue barbe blanche à la mort de Léon Tolstoï dans une simple gare. J'étais alors profondément bouleversé par la lecture de  La sonate à Kreutzer relatant, le destin tragique de l'homme, face à la vieillesse et sa profonde solitude face à la mort. Pour moi, le vieux paysan ayant rendu l'âme dans les bras de sa sœur mystique, personnifiait le brave  moujik d'Isnaïa - Poliana. Alors que les paysans retrouvaient leurs charrues, je continuais à adresser mes suppliques aux montagnes sacrées, en me disant, non pas qu'est-ce que la mort ? Mais pourquoi cette mort en particulier, me faisait tellement penser à celle de l'auteur de  Résurrection ?

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L'amandier sous lequuel nous attendions à l'aube d'un vendredile transport qui nous conduirait moi , mon père et mon oncle maternel à Aït Daoud, le souk du miel;sous la voie lacté, ils ont parlé de métaphysique: c'était la dernière fois que je les verrais ensemble

Après la mort de ma mère, je me suis rendu en pèlerinage à Sidi Brahim Ou Aïssa, pour apaiser mon deuil. À peine ai-je franchi le seuil de son sanctuaire, où je fus reçu par une descendante des anciens esclaves de la sucrerie saâdienne, que je fus brusquement plongé dans l’univers de ma petite enfance : je me voyais ici même jouant en petite culotte avec l’agneau destiné au sacrifice, et j’entendis ma mère disant à la tenancière des lieux, qu’il fallait me flageller aux gerbes de genet, pour me communiquer leur énergie vitale, et surtout pour me délivrer de la  jaâra, cette manie de bagarreur communiquée par les esprits malfaisants, et qui me poussait à fuir l’école coranique, pour aller écouter mon conteur préféré, entre les deux vieux cimetières de Bab – Marrakech. En un éclair, le saint protecteur m’a rendu ma mère du temps de sa jeunesse, du temps où elle pouvait voir le monde de ses propres yeux : comme si Sidi Brahim Ou Aïssa, lui avait brusquement restitué l’énergie vitale et la lumière des yeux qu’elle avait perdus à la fin de sa vie. J’ai cru même l’entendre dire, avec la voix qu’elle avait, il y a quarante ans : « Il faut communiquer à mon fils, les énergies bénéfiques des genets fleuris ! ».

Chez les Regraga aussi, j'avais rencontré sur la plage sauvage de Bhay - Bah, la légende selon laquelle, après avoir ordonné de faire descendre la table servie, Jésus aurait ordonné aux aveugles de voir à nouveau, et aux paralytiques de marcher à nouveau. J'ai alors pleuré face au ciel au sein de ce sanctuaire, parce que brusquement j'avais la certitude que ma mère pouvait à nouveau voir et se mouvoir par elle-même !

 

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Après la fine pluie du matin, voici le chant du coq, le gazouillement des oiseaux, la lumière du jour et les champs verdoyants. Des milliers de gouttelettes de rosée perlent dans les enclos. Deux huppes sautillent au bord du chemin. Au milieu des arganiers mauves, un amandier en fleurs. Un très bel arganier au tronc noueux et à la forme de champignon. C'est l'arganier sacré des Ida Ou Isarn visité chaque jeudi par les femmes, qui y plantent des clous et y nouent des tissus. Elles disent que l'arganier les guérit des maladies de la peau. Et un jeune paysan de me faire remarquer qu'il y a par ici un caroubier sacré qu'on appelle  taregraguet» (la Regraguia en berbère). Après l'arganier mauve, l'amandier couvert de « flocons de neige ».
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Vestiges du Maroc préislamique, beaucoup de saints sont dénommés soit Aïssa (Jésus) – comme Sidi Brahim Ou Aïssa (Abraham et Jésus) de l’oued Ksob vénéré par ma mère – soit Yahya (saint jean- Baptiste), probablement en souvenir du passé chrétien du Maroc : la tribu des Haha dont est issue ma mère s’appelle justement  Ida Ou Isarne , c’est-à-dire, les  descendants des Nazaréens, c’est-à-dire les adeptes des apôtres de Jésus, exactement comme leurs voisins du Nord de l’oued Ksob, la tribu berbère des Regraga qui crurent d’abord au Paraclet qui leur annonça au bord de la saline de Zima l’avènement du sceau des Prophètes : Mohammed.;

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Je me souviens d'un jour d'été où khali H'mad mon oncle maternel, en marge de l'aire à battre, nous démontrait l'heure qu'il est en mesurant sa propre ombre par le nombre de ses pieds mis bous à bout. On retrouve là le principe du cadran solaire, qui servait aussi à fixer les heures de prière, le seul moment de la vie sociale où la ponctualité est requise : partout ailleurs, on trouve mille et une excuses, pour battre en brèche la ponctualité.
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Le mont Tama sous le brouillard

À propos de ces prosélytes Regraga, hommes de Dieu, faiseurs de pluie Jacques Berque note : « Dans le Sud marocain, les Regraga font « la soudure », si j’ose dire, entre deux cycles prophétiques : celui de Jésus et celui de Mahomet. Disciples du premier, Hawâriyyûn, ils sont comme les baptistes du second, qu’ils annoncent, et qu’ils vont trouver dés le début de sa mission. Leur personnalité oscille entre une qualification confrérique et une qualification ethnique. »

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L'un des rares arganiers d'Amsiten, montagne couverte essentiellement de thuya

 

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Le thuya est le principal arbre du mont Amsiten
Jadis la gomme de sardanaque ("lagracha" en arabe, "tifizza" en berbère) était prélevée sur le thuya de l'arrière-pays, un arbre au bois précieux pour les marqueteurs d'Essaouira, qui est malheureusement décimé par la coupe au charbon avant qu'il ne donne des madriers de taille utilisable par la marqueterie locale.

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Depuis les basses terrasses on jetait alors des poignées d’amandes et de friandises sur la promise. Portée derrière un parent, sur un mulet, « empaquetée », tel un pain de sucre, dans un haïk blans, le front ceint de basilic, elle quittait définitivement le hameau où elle était née pour celui de son épous.. Les larmes de la séparation, se mêlaient toujours à la joie de la fête, le deuil d’une mort symbolique était toujours suivi de re-naissance.

 

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Malgré ses rides et sa peau tannée par le soleil et les travaux des champs, Fatima garde encore des traces de son charme d’antan. De cet hiver déjà si lointain où j’étais allé la chercher avec mon frère au mont Amsiten où elle gardait son troupeau, lorsque brusquement une pluie diluvienne nous surprit. Son père qui coupait le bois de l’autre côté de la montagne nous cria de rentrer immédiatement dans la vallée. C’était le temps où elle m’apprenait le nom que donnaient les bergers aux plantes sauvages de la montagne : Amzough n’tili(oreille de brebi), ou encore oudi ouchen(beurre ronce du loup). Le temps où le bruit courait encore à propos d’égorgement de brebis égarées par les loups.

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Nous arrivâmes trempés jusqu’à l’os au hameau des Broud (les rafraîchis) à la sortie de la forêt où nous fûmes accueillis au coin du feu par Lalla Baytouchaqui me rappelait, par son nom comme par son allure, la vieille ogresse des contes de mon enfance. Quand on caressait les boucs, leur colonne vertébrale se pliait tellement ils étaient transis de froids.Beaucoup plus tard, mon frère m’apprendra qu’en ce lointain jour d’hiver, où le soir est vite tombé, avec le crépitement des flammes, l’odeur du troupeau et de la terre, une poésie à jamais perdue, il avait surpris Lalla Baytoucha faisant une drôle de prière païenne : faute de connaître les sourates du Coran, elle adressait bruyamment ses prières aux arbres et aux pierres !


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à mi-parcours de la montagne, le point d'eau("tifart" en berbère, "daya" en arabe) où les bergers viennent abreuver leur troupeau mais où viennent se désaltérer aussi perdraux et  sangliers

Assis sur la margelle d’une citerne, un gamin refuse de laisser les gens y puiser. C’est le signe que cette région a été l’une des plus éprouvées par la sécheresse. « Cette année la moisson est mauvaise ! », s’écrie un fellah. En effet, la moisson s’annoce maigre et des hameaux délaissés tombent en ruine : leurs occupants ont fui vers les villes. Qui peut témoigner de la souffrance des fellah durant les dernières années de sécheresse ? Bien sûr, il y a les statestiques, mais aucun témoignage vivant sur ce qu’ils ont enduré dans le silence et la solitude

l'heureuse valée de Tlit vue d'en haut du mont Amsiten

 

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Nous laissâmes donc à Amsitten, notre oncle maternel Mohammad. C'est là qu'il mourra d'ailleurs des années plus tard, plus exactement en 1984 : il était monté chercher son taureau noir  on laissait s'engraisser ses bovins en haute montagne dans la solitude complète avant de monter les ramener vers la vallée. Mohammad a probablement voulu forcer le taureau à suivre un raccourci en le frappant au flanc. Le taureau qui refusa, se retourna alors contre mon oncle et se mit à lui enfoncer la poitrine par ses puissantes cornes. Lorsqu'à la tombée de la nuit les paysans inquiets montèrent avec leurs lampes chercher mon oncle, c'est le taureau lui-même qui les avertit par ses beuglements du lieu du drame : il était resté à côté de son maître et victime. On a dû porter le corps de mon oncle dans un burnous : il expira en arrivant à l'hôpital d'Essaouira. Il fut enterré sous les mimosas à l'entrée de la ville, sans que je sache à ce jour où se trouve sa tombe : les humains ont moins d'égard pour les dépouilles des morts que les taureaux noirs. Mon oncle maternel est mort au moment où j'avais pris mon bâton de pèlerin pour suivre pour la première fois, les Regraga dans leurs pérégrinations, en mars 1984. Grand-mère disait que le cours de la vie débouche aussi sûrement sur l'au-delà, que le fleuve se jette dans la mer.

 

 

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Abdelkader MANA

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CIMG0915.JPGL'auteur à la veille de son équipée solitaire au mont Amsiten (février 2010)

 

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Dérive au piton rocheux d’El Jazouli

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 Coupôle blanche au sommet de la bétyle de Tazrout (Ph.A.Mana, février 2010)

 

Essaouira le jeudi 13 août 2008.

J’ai décidé de me rendre chez les Neknafa en pays Hahî, pour y enquêter sur le maqâm (mansion) d’El Jazouli, en appliquant l’enquête ethnographique à un sujet historique.A la gare routière un courtier répète inlassablement : Agadir !Agadir ! J’ai pris cette direction en s’arrêtant à Tidzi, de là j’ai empreinté une longue route serpentant au milieu de vallées fauves et déséchées jusqu’à Sebt Neknafa, souk hebdomadaire qui se tient chaque samedi et qui était vide ce jour-là. Je me suis rendu ensuite à Talaïnt, source thermale découverte récemment au bord de l’oued ksob, où les pèlerins observent une cure de plusieurs jours en s’abreuvant abondamment de son eau minérale sensée les débarrasser de leurs calculs.
 

 

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 Affluent de l'Oued Ksob en Neknafa 

Je note dans mon journal du jeudi 28 août 2008 : Lalla n’est plus. Elle est morte très tôt ce matin et sera inhumé à Marrakech vers la mi-journée. Elle rejoint ainsi mon père et ma mère que Dieu lui fasse miséricorde. Avec sa disparition, c’est la fin de toute une génération : celle qui nous rattachait encore à nos terres d’origine. 
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 La dérive del'auteur en pays Neknafa 

Une fois sur place, on me proposa à prix modique une chambrette donnant sur la source chaude et l’oued ksob. Celui-ci a sa source au lieudit Igrunzar sur les hauts plateaux Mtougga, traverse ensuite les innombrables ravins du pays Hahî avant de se jeter à la mer près d’Essaouira. C’est son eau qui jadis irrigua les plantations saâdiennes de canne à sucre situées en aval, non loin de là. Ces plantations de canne, auxquelles s’est substitué aujourd’hui l’arganier, entouraient jadis, l’ancienne sucrerie de Souira Qdima, dont on peut encore admirer, les splendides aqueducs en pisée, au cœur des Ida Ou Gord. La source thermale se situe donc au bord de l’oued ksob, à la lisière des Ida Ou Gord et des Neknafa, tous deux faisant partie des douze tribus Haha.

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L'un des paysans qui coupent la canne de roseau pour les paniers
et les toitures de leurs maison me confectionne une flûte enchantée du pays Haha 

Après avoir commandé un tagine de bouc à l’huile d’argan au cafetier, j’ai passé la nuit sur une natte. La petite chambrette ayant emmagasiné toutes les chaleurs d’août, j’ai laissé la porte grande ouverte sur les étoiles. Dehors, pleine lune, chiens errants, coassement de grenouilles, flûte enchantée du pays Hahî, trépignements de danseurs, applaudissements saccadés, youyous enthousiasmées de femmes berbères, rumeur au loin. Purification du corps, repos de l’esprit. J’espère me débarrasser ici de ce qui m’obstrue la vue de l’aube, pour être à nouveau admis à l’écriture.

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 Réveil à l’aube, marche, vers l’intérieur des terres, toujours en direction du soleil levant. Marche solitaire, par sentiers muletiers, oueds desséchés et falaises rocheuses où s’accrochent miraculeusement de squelettiques et noueuses racines d’arganiers. Paysage austère, terroir sévère, pays de moines guerriers.Après le plat pays, les premiers escarpements de l’Atlas occidental au niveau des canyons granitiques de lalla Taqandout. 

Le site de la grotte d'Imine Taqandout en images 

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La grotte d'Imine Taqandout, février 2010, Ph. A.Mana 

Je marque une pose à la grotte d’Imin Taqandout, pour voir si la troglodyte que j’y avais rencontré jadis, y réside toujours.Sa mère, la tenancière des lieux, me dit que la belle bergère aux yeux verts et au corps élancé était finalement partie avec un jeune émigré dans un pays lointain et inconnu. Je lui demande si on pratique toujours l’Istikhara, cet oracle des génies de la grotte ?
Elle me répond que tout cela n’est que légendes. Les anciennes divinités sont ainsi reléguées au rang de génies, les anciennes religions à celui de magie.
 

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L'orifice qu'on doit traverser au fond de la grotte 

Curieuse dénégation ethnographique, de la part de la tenancière même des lieux. Celle-là même que j’ai vu pratiquer, lors d’une précédente visite, le bain lustral au fond d’une pièce sombre de la grotte : après avoir chauffer à blanc deux fers à cheval, elle les étouffe dans un récipient rempli d’eau, qu’elle déverse ensuite sur le corps du pèlerin mis à nu : le feu, l’eau, purification du corps et de l’âme de ce bas monde et de ses souillures. Le fer éloigne les esprits, le fer à cheval porte bonheur, c’est pourquoi on le met sur les portes des maisons. 

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 Les pèlerins préparent un couscous au poulet qu'ils ont sacrifié 

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Vue de l'intérieur de la grotte 

Il y avait aussi au fond de la grotte, un tout petit orifice creusé dans la roche : le traverser sans encombre est signe de piété filiale, et maudit soit-il, celui qui s’y bloque ! Toujours ces satanés rites de passage, cette symbolique de la mort suivie de résurrection et de re-naissance. Mais depuis que des personnes corpulentes s’y étaient trouvées prisonnières, l’orifice a été condamné pour toujours. Plus de renaissance magique du ventre même de la terre nourricière! 

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 En quittant la grotte; les escarpements qui mènent au cénotaphe d'El Jazouli

Le pèlerinage à la grotte est sensé guérir les possédés : lalla taqandout qui l’habite Artsawal (elle parle) aux djinns. Elle leur dit : « Que vous a fait un tel pour mériter vos foudres ? » Et les djinns de délivrer la personne qu’ils possèdent. Beaucoup de ceux qui sont « atteints » guérissent de la sorte, généralement après une nuit d’incubation dans la grotte. Une entité surnaturelle masculine du nom de Sidi Abderrahman, y réside également.Elle aussi recourt au « parlé en état de transe », qu’on appelle ici Awal , qu’on retrouve chez les voyantes médiumniques des gnaoua sous le nom de « N’taq » (la voyance, le parlé en état modifié de conscience). 

 

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 C’est en traversant le mont Tama à l’aube, que je me suis rendu en pèlerinage avec ma mère, pour la première fois à la grotte d’Imine Taqandoute. J’étais encore enfant et je montais le robuste mulet de mon oncle Mohamad. J’avais l’impression que le mulet qui me transportait était en prise directe avec les énergies telluriques de la montagne, avec ses pentes abruptes, ses blocs de granits, ses arganiers noueux, et ses sentiers serpentant, tantôt vers le haut tantôt vers le bas. 

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Tas de pierres sacrées (Karkour)

Une fois parvenu à la grotte hantée d’esprits, je me souviens surtout du sacrifice d’un bouc noir, et du fait qu’on m’obligea à passer au travers d’un étroit orifice au fond de la grotte : ce qui constitua pour moi, comme une seconde naissance. Imine – Taqandout est au pays hahî, ce qu’est la grotte de Sidi – Ali – Saïeh (l’errant) au sommet de la montagne de fer est au pays chiadmî, le pays de mon père. Mon enfance a été ainsi bercée autant par le paganisme de mes ancêtres que par les grands mystiques du Sud marocain qui ont marqué mon père : le Cheikh Naçiri de Tamgroute et Sidi Slimane el Jazouli.

 

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Karkour 

Le sacré se manifeste ici de multiples manières : par le culte de la grotte, celui des amas de pierres sacrées (karkour), celui des arganiers et des oliviers sauvages, celui de la sainte source, et de la bétyle d’ogresse, et enfin par le maqâm(mansion) de celui qu’on appelle en cette montagne berbère Sidi M’hand Ou Sliman El Jazouli, l’auteur de Dalil el khayrate, qui réveilla la ferveur religieuse des marocains contre l’incursion portugaise sur les côtes. La coalition groupée autour de lui contre l’envahisseur, fut pour beaucoup dans le renversement de la dynastie mérinide, laissant ainsi toute latitude aux chérifs Saâdiens pour instaurer une nouvelle dynastie sur les débris de l’ancienne. Il mourut assassiné en 1465 à Afoughhal près de Had – Dra, en pays Chiadmî. Des historiens affirment qu’il fut empoisoné par les mérinides 

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 Bétyle et karkour 

Je continue mon ascension solitaire vers le piton rocheux de Tazroute (« rocher » en berbère) au sommet duquel scintille la blanche coupole d’El Jazouli. Je traverse d’abord Tagoulla Ou Argan (amphore d’argan), cette arganeraie sauvage qui pousse sur une cuvette sous forme d’anse , avant de prendre d’assaut le haut lieu et son sanctuaire. En cours de route, je marque une pose à Asserg N’Taghzount (le bétyle d’ogresse) ; stèle rocheuse sur laquelle, nous dit-on, se dressent les femmes stériles désirant un enfant. Sous les regards médusés des bergers et de leurs troupeaux de chèvres, elles s’écrient : « Ô, mes enfants ! ».Si jamais à ce moment précis, des oiseaux noirs les survolent ; c’est signe de bon augure. Si non les présages des cieux seraient réservés. Elles y font halte à chaque r corvée d’eau à la « sainte source », en chantant :

Asserg N’taghzount, aygan agourram
Ourat t’sar n’tou, oura ghat’anfal
Oudanna ghid nazri, atid n’aslay

Ô bétyle d’ogresse ! Tu es notre lieu saint.
Jamais, on ne t’oubliera ! Jamais, on ne te délaissera !
A chaque fois qu’on passera par ici,
On s’arrêtera à notre bétyle d’ogresse!
 

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 Asserg N'taghzount (la bétyle d'ogresse) 

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  En 1984, à mon retour du daour , je faisais état de ma découverte de « fiancées pétrifiées » laâroussa makchoufa, à lalla Beit Allah au mont Sakyat et au sommet du djebel Hadid, ce qui permettait à Géorges Lappassade de faire le lien avec le bétyle phénicien découvert sur l’île . Il écrivait alors dans un article parut au mois de décembre 1985 : 

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 Bétyle et ex-voto suspendus à l'arganier sacré 

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 Doum (dont on confectionne la tente sacrée des Regraga)au pied d'un arganier sacré

« Beaucoup d’objets qui témoignent d’une haute antiquité ont quitté l’île pour rejoindre le Musée d’Archéologie de Rabat. Mais un de ces objets est resté dans l’île. C’est une grande pierre jadis dressée dans le ciel. On trouve partout des bétyles datant d’une époque précédant les grandes religions monothéistes : il y en avait dans l’Arabie d’avant l’Islam. Le mythe de lalla Beit Allah chez les Regraga n’est pas sans rapport avec ces anciens cultes : on sait qu’il correspond, à des pierres dressées, qui furent ensuite recouvertes d’une toiture. C’est aussi le cas de « la fiancée pétrifiée », sur le djebel Hadid sur la route d’Essaouira à Safi. On ne doit pas, par conséquent suivre la tradition orale qui traduit « Beit Allah », par « Maison de Dieu », pour interpréter ce mythe hagiographique, il faut au contraire faire l’hypothèse d’un lieu de culte « mégalithique » lequel, sans remonter nécessairement à la préhistoire, ni d’ailleurs, pour ce lieu là, aux Phéniciens, a certainement précédé l’islamisation de la région des Chiadma. Pour le moment le Musée ne possède comme signe des Phéniciens que le fameux symbole de tanit que représente la fébule berbère en forme de triangle et qui figure comme armoirie de Tiznit ».

 

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 Tazrout, le piton rocheux d'El Jazouli vu de loin (Ph.A.Mana, fév.2010)

Tazrout , le gigantesque rocher qui se dresse au ciel et que surplombe le sanctuaire, est probablement un ancien bétyle. Il est entouré de deux autres rochers effilés qui se dressent à des hauteurs vertigineuses, qui donnent vaguement l’impression des formes anthropomorphiques (figures de singes et de lions sculptées dans le rocher), et dont la base est transformée en habitat troglodyte, sont probablement d’anciens bétyles également. Le maqâm d’El Jazouli couronne pour ainsi dire un ancien lieu de culte mégalithique berbère. Une sorte d’islamisation du paganisme. Sous le marabout,la mégalithe : c’est cela l’islam berbère,ou la berbérisation de l’islam si l’on préfère. 

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 Tazrout: le piton-bétyle d'El Jazouli vu de près

Les sources écrites utilisent improprement à son égard soit le terme Taghzout soit celui de Taçrout. On peut lire par exemple à ce sujet :« En vertu de sa baraka qui apporterait la victoire, Le cercueil de Jazouli fut promené dans le Sud marocain par l’agitateur Omar Sayyaf el Maghiti ach-Chiadmi. A la mort de ce dernier, la dépouille mortelle d’El Jazouli fut enterrée à Taghzout (au lieu de Tazrout), puis enlevé par les gens d’Afoughal, qui l’inhumèrent chez eux. Mohamed el-Aaraj le Saâdien le fit transférer à Marrakech où il trouva enfin le repos. »

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 Bétyle-troglodytes

L’auteur andalous Mohamed çalih, utilise quant à lui le terme de Taçrout :« L’Imam Ben Sliman Essamlali El-djazouli,est né dans l’extrême Sous dans la fraction des Semlala de la tribu de Djazoula, au commencement du IXè siècle de l’hégire ; il mourut à Tankourt dans le Sous vers 1465 et fut enterré d’abord à Taçrout (c'est-à-dire, notre Tazrout des Neknafa), puis à Afoughal. Enfin une soixantaine d’années après sa mort, son corps fut transporté à Marrakech sur l’ordre du premier sultan Saâdien Abou Âbbas Ahmed El Aâredj, où il fut inhumé à Riad Laârous. » 

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 à l'assaut du piton rocheux 

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Le sentier de verdure qui mène au sanctuaire 
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Les fondations rocheuses du sanctuaire 

La méthode ethnographique, c'est-à-dire le terrain, permet non seulement de rétablir le véritale toponyme du site de tazrout (le « rocher » en berbère),mais de découvrir qu’il s’agit en fait d’un bétyle et même de plusieurs se dressant au ciel dans un paysage fauve, attestant d’un ancien site mégalithique berbère. 

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 Des escaliers taillés dans le rocher 

On aurait enterré jadis al-Jazouli à cet endroit inaccessible de Tazrout pour préserver ses reliques du vol. Car il y a bien eu « guerre des reliques » entre Haha et Chiadma, à en croire le moqaddam de la source chaude :
- Du temps des luttes intertribales entre Neknafa, Mtougga, et Chiadma, les uns et les autres cherchaient à l’ensevelir sur leur territoire pour bénéficier de sa baraka. On croyait alors que la tribu qui en aurait pris possession aurait la prééminence sur les autres.
 

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 Une pèlerine quitte la coupole d'El Jazouli au sommet de Tazrout 

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 La maison du fquih 

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 La salle mortuaire 

Selon Ibn Âskar, « à la mort du cheikh, le cercueil fut déposé au milieu d’une raoudha (un cimetière) dans un endroit appelé ribât ; il ne fut pas mis en terre. Le caïd, par crainte d’un enlèvement le faisait garder : chaque nuit le caïd faisait brûler un moudd d’huile et la lumière, en atteignant au loin, éclairait les chemins et les voyageurs qui les suivaient. Le corps du cheikh reposa dans ce pays jusqu’au jour où il fut emporté à Marrakech. Lors du transfert du corps d’Al-Jazouli à Marrakech, soixante dix sept ans après sa mort, on constata que rien n’était changé en lui. Les Saâdiens montèrent sur le trône en l’an 930(J.C. 1523-1524). C’est Al Aâraj, le premier de cette dynastie ; qui ordonna le transfert à Marrakech de l’imam Al-Jazouli pour qu’il soit enterré à Riyâdh – Al- Ârous, à l’intérieur de la ville. Sur sa tombe on éleva un monument splendide et grandiose. » 

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La coupole d'El Jazouli vue de l'intérieur 

La mémoire d’Al-Jazouli sera revendiquée de bonne heure par la dynastie saâdienne, en la personne du fondateur Mohamed El-Qâ’îm venu depuis le Draâ et se faisant enterrer à Afoughal en 927/1517, près du corps du saint martyre, empoisonné sur ordre des mérinides. Une fois devenu souverain du Maroc, le Saâdien Moulay Ahmed Al Aâraj, ordonna le transfert des dépouilles de son père et de celle de l’imam El Jazouli, du lieu dit d’Afoughal à Marrakech où ce dernier figure parmi les sept saints de la ville.
Cette vénération particulière des Saâdiens pour El Jazouli s’explique de deux façons : c’est aux zaouia issues de ce cheikh que les Saâdiens ont dû leur élévation au trône d’une part, et d’autre part l’importance du tombeau de El Jazouli était telle que les sultans de la nouvelle dynastie croyaient sans doute préférable d’avoir dans leur capitale un sanctuaire qui était un véritable centre de ralliement.
 

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La coupole vue de l'extérieur avec les pièces où séjournent les étudiants en théologie de la médersa de Tazrout 

En remontant toujours plus haut, le défilée rocailleux de Taqandout, débouche sur la « sainte source » (l’aïn tagourramt), que surplombe un vieux arganier. Deux paysans y puisent une eau de roche, à la fois fraîche et pure. Le plus vieux me dit :
- Ben Sliman El Jazouli, le saint protecteur du pays a disparu, il y a cinq siècles et demi de cela. Il est dit « dou qabrein » (le saint aux deux tombeaux) parce qu’il a un sanctuaire ici, et un autre à Marrakech. Sa dépouille fut transférée à Marrakech , soixante quinze ans après sa mort.Il luttait contre les portugais. Il enseignait le Coran et le Jihad. Les deux armes de l’époque. Après sa mort, on s’est mis à transporter ses reliques pour vaincre grâce à leur baraka au Jihad.
 

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 L'étudiant en théologie à la médersa de Tazrout (février 1010, Ph.A.Mana) 

L’influence portugaise se heurta, devant Mogador, à une résistance don’t l’âme fut l’organisation maraboutique des regraga. Les affrontements entre Portugais et Berbères Haha devaient se poursuivre au delà de 1506.L’âme de la résistance locale à l’influence portugaise fut regraga, sous la direction du mouvement jazoulite don’t le fondateur, l’imam Al Jazouli, s’établit au lieu dit Afoughal, près de Had – Draa, où il prêcha la guerre sainte contre les chrétiens, avec une telle foi qu’il eut bientôt réuni plus de douze mille disciples de toutes les tribus du Maroc. Après avoir séjourné à Fès, Tit et Safi, El Jazouli se retira à la campagne dans les tribus Haha et Chiadma, non loin du mysticisme Regraga qui depuis 771 (1370) existe à l’embouchure de l’oued Tensift. 

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L'accès au cénotaphe d'ElJazouli, puisque sa dépouille a été transférée à Marrakech 

L’enseignement de Jazouli et de ses nombreux disciples a profité du mouvement de rénovation religieuse causé par l’invasion portugaise et y a gagné une telle notoriété et une telle autorité que la tariqa Jazouliya a fait oublier la tariqa Chadiliya don’t elle procède et l’a complètement remplacé au Maroc. 

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 Les figues de barbarie de Tazrout (Ph.A.Mana, fév.2010) 

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Chez les Neknafa, on lui consacrait jadis une frairie de trois jours à chaque mi-septembre julienne. Du temps du protectorat, le caïd M’barek y sacrifiait taureau avec Ahwach et fantasia.Maintenant, il semblerait que son affluence est beaucoup moins importante. Parmi ses disciples, on cite Abdelaziz Tabaâ, l’un des sept saints de Marrakech, qui fut le maître spirituel de Sidi Hmad Ou Moussa dans le Sous et de Sidi Saïd Ou Abdenaïm le grand saint des Aït Daoud en pays Hahî. D’après un acte recueilli chez les Mtougga, ce dernier, après avoir fonder une « principauté maraboutique » dans le Sous, convoqua à son chevet les Haha et les Mtougga à la fin de ses jours. Après une pieuse homélie, il les requit de la célébration annuelle d’un maârouf au début du mois de « mars berbère », mars’ajâmi(sic). Ils acquiescèrent dans un grand élan de contrition. Et chaque tribu de s’engager spontanément à verser aux descendants du saint, qui de l’orge, qui du beurre ou de l’huile. L’ensemble est qualifié de khidma, « service » et churût, « stipulation ». Cela se passe dans le courant du Xe siècle de l’hégire, c’est-à-dire au XVIè siècle. Le texte indique le processus habituel de ces engagements de groupe à patron. On retrouve là ces mêmes rapports sociaux de protection que nous avons découvert ailleurs entre saints Regraga et tribus-servantes Chiadma lors du pèlerinage circulaire du printemps.

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Maison - troglodyte de Tazrout, Ph.A.Mana 

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Après m’avoir offert l’hospitalité d’usage, le fqih en charge du maqâm, me lit une brève biographie de l’auteur de Dalil El Khaïrate :Jazouli était né dans la fraction des Semlala de la tribu des Jazoula de l’Extrême –Sud marocain. Il était donc de souche berbère. Il étudia à Fès, mais c’est au ribat des B. Amghar, à Tît, au Sud d’El Jadida, qu’il s’initia aux doctrines de Chadili, ramenées d’Orient par d’autres Cheikhs du Sud marocain. Sous les saâdiens, un marabout des B.Arous, descendant de Moulay Abdessalam b.Mechich, conduisit les contingents des Jbala à la Bataille des Trois Rois. Sa victoire accrut son prestige et il ramena la doctrine jazoulite dans sa montagne natale. C’est désormais de Jazouli que se réclameront tous les fondateurs de confréries, et la tariqa chadiliya au Maroc ne sera plus guère nommée que tariqa jazouliya. Les pérégrinations post mortem de Jazouli montrent de quel prestige il jouissait dans le Sud marocain. Pour cette raison on lui attribue un rôle central dans le développement des zaouia et des turuq (voies soufies), durant le 16ème et 17ème siècle.

 

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Signe de passage de pèlerins, borne de champs 

C’est au cours de son séjour studieux à Fès qu’Al-Jazouli rencontra une autre figure du mysticisme marocain. Il s’agit de Sidi Ahmed Zerrouq El Bernoussi né dans la tribu des Branès aux environs de Taza en 1442. Dans sa quête du savoir théologique et mystique, l’itinéraire de ce dernier est celui des maîtres spirituels de son temps. Après s’être imprégner de l’ordre mystique de la Chadiliya et du savoir théologique de la Qaraouiyne de Fès, il se rendit en pèlerinage au Moyen Atlas auprès du maître Soufi Sidi Yaâla, puis Sidi Bou Medienne de Tlemcen, de là à Bougie où il aura ses premiers disciples. A son retour de la Mecque , il s’établit dans l’ancienne oasis libyenne de Mestara, où il mourut dans sa retraite en 1494. Pour les amis de la légende, c’est plutôt le fils qui serait enterré en bordure de la Méditerranée en Libye, et c’est le père qui serait enterré chez les Branès, où sa dépouille aurait été amenée de Fès sur une jument. Malgré le cursus commun, de ces deux pérégrinant et maîtres spirituels, c’est finalement al-Jazouli qui aura le plus de prégnance sur le maraboutisme marocain, en particulier auprès des Regraga, qu’il entraîna dans le jihad contre les incursions portugaises sur les côtes, et auprès de la confrérie des Hamacha don’t le maître spirituel se réclamait du Jazoulisme.

 

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Sculpture


Sur cet Islam maraboutique et confrérique voici ce que nous dit Jacques Berque :
« Il arrive en effet que, par un échange très compréhensif, le confrérisme prenne appui sur des marabouts et les marabouts sur une confrérie. Dans les deux cas, le résultat sera le même sur le terrain : on aura cet établissement pieux : la zaouia. La plupart de ces zaouia procèdent de quelques grands saints du haut Moyen Âge, disons de la retombée des siècles d’or de l’Islam. Citons par exemple celle du Cheikh Abd al-Qâdir al-Jîlânî de Bagdad, d’Abou Median de Tlemcen, mort à l’extrême fin du XIIè siècle, du cheikh Abûl’Hassan al-Châdhulî qui rénova l’exercice du mysticisme populaire dans le courant du XIIIè siècle. Périodiquement ces écoles s’affaissent. Elles requièrent alors une rénovation, qui donne parfois naissance à des écoles dérivées ou dissidentes. Le fameux Mohamed al-Jazûlî, originaire des Idaw Semlal de l’Anti-Atlas (mort en 1473/4), a laissé un wird (formulaire d’oraisons), le Dalâ’il al-khayrât, que j’ai vu moi-même psalmodier par un cercle de vieillards assis sous une accaciée géante dans le lointain Darfour. Le cheikh Zerrûq (1442-1494), qui étudia à Fès, puis fixé à Bougie, et de là émigré sur la côte des Syrtes exerça une influence si profonde qu’il n’est guère aujourd’hui de congrégation qui ne le compte parmi ses références ou asnâd. Le Maroc et son extrême Sud paraissent avoir constitué le foyer le plus constant de ces mouvements...Le cheikh Ben Nâcer (mort en 1669) fonda à Tamgrout dans le Draâ, l’ordre Nâcirîya...Disons qu’à l’encontre d’une opinion trop répondue aujourd’hui, l’Islam des marabouts et des confréries a généralement assumé, pendant un demi siècle au moins après la conquête d’Alger, une résistance violente ou sournoise, don’t l’Islam citadin, par la force des choses, était généralement incapable. »

 

Les amandiers sont mauves juste avant d'éclore

 

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Amendier sacré centenaire (Ph.A.Mana)

 

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A l’issue de cette dérive au piton rocheux d’El Jazouji, comme jadis à l’issue de mon pèlerinage chez les Regraga, j’ai traversé le mont Tama pour la rejoindre à la vallée de Tlit. Elle m’accueillit comme d’habitude avec profusion de nourritures et de pastèques rafraîchissantes. Je ne savais pas encore que c’était la dernière fois que je la voyais vivante. Le lendemain, très affaiblie, on l’a transféré du pays Hahî à Marrakech, exactement comme ce fut le cas jadis pour Jazouli.

 

Tout un village est édifié là haut autour du maqâm que prolonge une medersa qui prodigue un enseignement religieux semblable à celui de la medersa çaffârîn (relieurs) de Fès, où l’Imam avait fait ses études au temps des mérinides et qui sera plus tard le prototype de toutes les medersa du Maroc.
D’après Ibn Âskar :

« L’auteur de Dalaïl el Khaïrat qui suivit au début à Fès les cours de la Madrasa çaffârîn, occupait une chambre dans laquelle, dit-on, il ne laissait entrer personne. Apprenant la chose, son père se dit en lui-même :

- Il ferme la chambre parce qu’elle renferme quelque trésor.
Et il quitte son pays de Semlala dans le Sous, se rendit à Fès auprès de son fils et lui demanda de le laisser entrer dans la chambre. El Jazouli accéda à son désir ; sur les murs, de tous les côtés, étaient écrits ces mots :

« La mort ! La mort ! La mort ! »

Le père comprit alors les pensées qui hantaient son fils ; il se fit des reproches à lui-même :

- Considère, se dit-il, les pensées de ton fils et les tiennes !
Il prit congé de lui et revint à son pays d’origine. »

La mort hantait également Fatima, la sœur aînée de ma mère, que nous appelons affectueusement « lalla », notre marraine à tous. Comme Sidi Sliman El Jazouli, elle était également originaire, par sa mère, de la tribu des Semlala dans le Sous. Elle avait acheté il y a quelques mois déjà son propre linceul, le déposant au milieu, des tolbas qui firent festin et oraison funèbre au hameau de Tlit, où elle s’est retirée ces dernières années. Elle n’avait qu’un seul vœux : mourir dans la dignité, en finir par une mort aussi subite qu’une cruche qui se briserait d’un coup à la margelle d’un puit.

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Le temps des caïds et du protectorat

Le temps des caïds et du Protectorat 

histoire,photographie « Le temps de la Siba, le temps où les caïds étalaient le burnous sur     la  djellaba et faisaient parler le baroud. » Fellah marocain

      Vers 1840, un seul grand caïd, El Haj Abdellah Ou Bihi commandait une grande partie de la confédération des Haha,  et dominait la plaine du Sous au nom du Makhzen, grâce à l’influence dont il jouissait auprès de Moulay Abderrahmane, a une grande énergie et surtout a une justice intransigeante.Il fit construire la Kasbahd’Azaghar avec ses deux tours rondes et son magasin voûté. Il avait le contrôle de tout le commerce transsaharien qui transitait par le pays Haha. C’était un seigneur tout puissant. Même les Zaouias lui versaient la dîme. En plus, il levait des Toufrît (impôt extraordinaire) de 30 à 40 ouqiya par feu. Il installait partout des Chioukhs et des Oumana. Son commandemant unifia les tribus pendant 20 ans. Mais à sa mort survenue à Marrakech, discordes et déchirements se réveillèrent. Des vers du reis Belaïd, qui vivait aux Ida Ou Bâkil, près de Tiznit, rappellent sa domination sur les Haha et le Sous : 

histoire,photographie  Les Haha ont fait du mal aux Soussis 

 Ils s’en sont fait entre eux aussi 

 Aghennaj est mort et passé. 

On nous a compté sa puissance 

On n’habite jamais les châteaux qu’il a démolis 

Et Moulay Idriss où es – t – il ? On l’a remplacé, lui aussi. 

El Haj Abdellah Ou Bihi, on nous a dit 

Que nul ne fut semblable à lui 

Puis est venu Guellouli 

Il commanda jusqu’à Oussa, en s’en allant, il emporta 

Esclaves, chevaux et chameaux, les chioukhs qu’ils nous ont imposé 

Ont mangé ce qu’il a laissé, personne n’y a échappé... 

Vers 1814, Aghnnaj, caïd des Haha, rayonnait au nom du Makhzen dans le Sous et tenait la Maisond’Illigh sous la menace de son expédition. Le caïd Aghnnaj, était khalifa du Sous pour Moulay Sliman entre 1802 et 1816. Voici encore deux vers qui le concernent : 

 Aghennaj, nous a tordu la laine et la peau 

  Aghnnaj en ce temps là, mangeait les Chtouka 

Plus tard, on voit, dans le Sous une autre famille de gouverneurs Haha, originaire des Aït Zelten. Le plus connu, El Haj Abdellah Ou Bihi, et son khalifa Moulay Idriss, sont nommés dans la chanson : 

El haj Abdellah Ou Bihi, on nous a dit 

Que nul ne fut semblable à lui. 

Et Moulay Idriss, où est-il ? On l’a remplacé, lui aussi. 

Abdellah Ou Bihi, fils de négresse, eut l’autorité sur les douze tribus Haha et sur tout le Sous, jusqu’à l’oued Oulghas. Au sud du fleuve, c’était à Illigh, le royaume de Sidi Lhoucin Ou Hachem, le contemporain et l’ami d’Abdellah Ou Bihi. Les relations du caïd Haha avec le chérif de Tazerwalt étaient à la fois politiques et commerciales. Mogador était le port de Sous, Illigh l’entrepôt du Soudan. Les trois moussems annuels de Sidi Ahmad Ou Moussa, étaient très fréquentés par les caravanes des Haha. Elles apportaient à Illigh des produits d’Europe avec du blé, des chevaux. Elles remportaient l’ambre, l’encens, des étoffes du Soudan, des plumes d’autruche, des esclaves. Tous ces produits du Soudan arrivaient à Illigh, par Tindouf et Tizounin.

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  Le maqâm d'El Jazouli, sur le piton rocheux de tazrout chez les Neknafa

Un échange entre deux poétesses du pays Hahî atteste que ce grand caïd était un noir. Elles se sont rencontrées au moussem des femmes au maqâm d’El Jazouli, qui a lieu le 21 mars julien. Il s’agit de Rqiya N’barek,  des Aït Zelten qui fait l’éloge du caïd  en tant que noir et d’Aïcha N’taleb des Neknafa qui en fait la satire : 

Rqiya M’barek a dit :

Femme blanche, tu as donné naissance à la laideur et tu l’as porté

Femme noire, tu as donné naissance au seigneur de tous les Haha

Sidi El Haj Abdellah Ou Bihit ô mes frères:

Il est  l’homme le plus courageux de tous les Haha histoire,photographie  

Ce à quoi Aïcha N’taleb a répondu :

On n’a jamais vu chez les noirs de taleb, de sidi, ou de Moulay El Haj

Ils ne sont connus que des noms de Boujamaâ, Salem et Barka

Abella, prends ta tunique d’esclave et rentre dans la paille !

Prends ton tambour et reviens à tes origines !  

On rapporta cet échange à El Haj Abdellah, qui convoqua aussitôt Aïcha N’taleb. Celle-ci le trouvant au seuil de sa demeure, lui demande : 

- Isamguinou (mon noiraud), le caïd est-il là ? 

- Où vas-tu ? Qui t’a envoyé ma vieille ? L’interroge-t-il à son tour. 

- C’est ma mauvaise langue qui m’a condamné à venir jusqu’ici. 

- Qu’est ce qu’elle t’a fait ? 

- On s’est rencontrées au moussem des femmes moi et Rqiya M’barek, la poétesse des Aït Zelten. Elle faisait l’éloge des noirs, et moi leur satire Elle mit son mari dans la confidence, qui rapporta tout au caïd d’Azaghar qui m’a convoqué. histoire,photographie 

Elle ne savait pas qu’elle s’adressait au caïd en personne. Celui-ci s’est mis alors  à rire sous cape, surtout quand elle l’a affublé du sobriquet d’« Isamguinou » (mon noiraud). Il était en effet  métis, de mère noire et de père blanc, Oumoulid qu’il s’appelait, proclamé caïd lui aussi un vendredi, au moussem du miel de thym à Sidi Abdenaïm d’ Aït Daoud.

 En l’an de grâce 2003, nous avons assisté à une fête donnée par Bouhaddoun (littéralement « le porteur de burnous »), le grand notable des Aït Zelten, qui y possède quelques mille hectares, domaine appartenant jadis au caïd El Haj Abdellah ou Bihi, mort pour avoir nouer au 19ème siècle des alliances douteuses avec la Maison d’Illigh dans le Sous. Bouhaddoun est centenaire mais toujours bien portant se réveillant avant que le soleil ne se lève sur la vieille citadelle qu’il avait héritée du grand caïd des douze tribus  Haha :

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« Le jardin que vous voyez derrière moi appartenait jadis au caïd el haj Abdellah Ou Bihi. Il l’avait entouré d’un rempart en pisée . Dans ce jardin pousse un oranger vieux de cent cinquante ans qui continue pourtant à donner des fruits. Dieu a voulu que j’hérite de ce jardin où coule des sources et de cette Maison de ce grand caïd. Au départ les parents de ce dernier étaient des bédouins venus du Sahara. Ils nomadisaient avec leur tente. Leur arrivée à Azaghar avait coïncidé avec lemaârouf d’un agourram (saint berbère) dénommé Sidi Lahcen Bouchta. Ils ont demandé l’hospitalité de Dieu et on les a conduit au lieu dit Bifaren. C’est là qu’ils se sont établis. L’une de leurs femmes, en allant puiser de l’eau, en ramena plutôt de l’or. Son mari, le fqih Moulid a connu à partir de là une grande notoriété au pays Haha, en tant que mage capable de transformer les grains de maïs et de blé en louis d’or. On a alors voulu mettre à l’épreuve ses pouvoirs surnaturels et son courage d’homme de guerre avant de lui confier le pouvoir suprême sur toutes les tribus . A l’époque, le pays connaissait les troubles de la siba . Les tribus qui se disputaient depuis fort longtempd  se rencontrérent à Aït Daoud au moussem annuel de Sidi Saïd Ou Abdennaïm. Celui – ci leur avait dit que c’est celui qui domptera la jument rebelle qui deviendra le chef de toutes les tribus. Il l’enfourcha aussitôt et parvint effectivement à la maîtriser. En voyant qu’il était parvenu à ses fin on ordonna auBerrah (crieur public) d’annoncer sa proclamation en tant que caïd de toutes les tribus, mettant ainsi fin à leurs dissensions incessantes . C’est ainsi que le choix du fqih Moulid, le mage des tribus, fut arrêté puis consacré par la suite par décret  Royal . Son fils  Abdellah Ou Bihi qui lui succéda a pu commandé aux douze tribus Haha et aux trente six tribus de Sous. »

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   La légende du caïd Haj Abdellah Ou Bihi a débordé le 19ème siècle, où il a vécu. Tout ce pays des Haha et du Sous où il faisait régner une paix qu’on savait apprécier, malgré la dureté de sa poigne. Voici ce que m’en disait Mohammad mon oncle maternel un lundi des années 1970 au retour du souk hebdomadaire d’Imin Tlit :  

« Caïd El Haj Abdellah Ou Bihi était un devin qui métamorphosait des sacs de blé, en louis or. Il était tellement craint qu’il vint rapidement à bout  des voleurs et autres pillards, de sorte qu’on pouvait laisser sa vache ou sa brebis au milieu des chemins, sans que personne n’ose y toucher. En ce temps là, deux hommes passant en un lieu désert, dans la forêt d’arganiers, rencontrèrent deux bœufs paissant en liberté et en toute sécurité. L’un de ces hommes leur fit la révérence en disant : Que Dieu donne longue vie à El Haj Abdellah. Sa domination ayant débordé le pays Hahî au Sous extrême, il fut convoqué par le sultan au palais où on lui tendit un breuvage empoisonné, don’t il  mourut lentement à Marrakech. »  

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  Navires au large d'Essaouira

Deux ans après la défaite retentissante de la bataille d’Isly et des bombardements de Tanger et de Mogador, ce grand caïd aurait obtenu du sultan Moulay Abderrahman, l’autorisation d’effectuer le pèlerinage àla Mecque :  « Le 25 chaâbane 1271 de l’hégire (1846), El Haj Abdellah Ou Bihi embarqua dans un babbor (vaisseau) qui lui était propre. Il y transporta, à ses propres frais, toute une compagnie de gens d’Essaouira et de Haha. Après le pèlerinage, il effectua une tournée auHidjaz, y achetant des propriétés, don’t il fit couler les eaux, avant de les léguer toutes en main morte aux deux Lieux Saints. Dépensant des sommes considérables, il fit aumône aux pauvres et aux handicapés. Après une absence de près de trois années, il accosta à  Essaouira, le lundi 14rajeb1274/1849, avec sa nombreuse suite,. Le pèlerinage à la Mecque ayant agrandi son prestige et sa réputation. »  

Il mourut vers 1868, empoisonné dit-on, par le Makhzen inquiet de sa puissance Voici maintenant dans quelles circonstances, d’après la version recueillie par Justinard vers 1930 :  

« Le chérif Sidi Lhaoussin Ou Hachem s’en vint un jour, à la tête de tout son lef des Guezoula, faire « tarzift » à son ami haj Abdellah Ou Bihi, sans doute quand celui-ci revint du pèlerinage. A partir de oued Oulghas, on trouve partout la mouna préparée par les soins d’Ould Bhi. On s’arrêta chez les Guellouli à l’assif Ighezoulen, puis dans l’azaghar n’Aït Zelten. El Haj Abdellah Ou Bih vint recevoir Sidi Lhaoussin et l’emmena chez lui. Après quelques jours de réjouissances, il lui dit :  

- Je ne suis qu’un esclave, dans la main du sultan. Que pourrais-je faire s’il arrivait ici mille cavaliers du sultan, m’ordonnant de t’envoyer à Marrakech ? Mieux vaut que tu partes sans plus tarder.  

Sidi Lhaoussin Ou Hachem s’en fut d’abord à Mogador, où il reçut la hdia de tous : Musulmans, Chrétiens, et Juifs. Puis, il reprit le chemin de Sous. Beaucoup de ses gens avaient fait des achats à Mogador sans les payer. La note arriva à Tazerwalt au moussem suivant, et le chérif paya tout. 

El Haj Abdellah Ou Bihi écrit une lettre compromettante à Sidi Lhaoussin, lui demandant aide éventuelle contre le Makhzen. Le reqqas aurait perdu cette lettre en passant chez les Chtouka. Un juif aurait trouvé cette lettre et l’aurait portée à un ami des Mtougga, qui aurait été heureux de perdre le chef des Haha et aurait envoyé la lettre au sultan. Sidi Mohamed fit venir à Marrakech le caïd Abdellah Ou Bihi : 

- Es-tu un Roi pour recevoir telles visites ? Choisis. Entre le siaf qui va te couper la tête ou ce verre de thé qui va te faire mourir. 

     Le caïd s’en alla après avoir bu le thé et mourut en rentrant dans sa maison du quartier de Mouassin, à Marrakech. A sa mort Abdellah Ou Bihi  fut enterré (vers 1870-71) au hurmde Sidi Abdeaziz Tabaâ, l’un des sept saints de Marrakech. Plusieurs caïds se disputèrent alors les diverses fractions des Haha et en dernier lieu le caïd Hadj Saïd el-Guellouli qui les réunit en les jetant contre le Sous, dont il fit la soumission, quand il mourut lui-même

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 Le manuscrit de Timsouriîne  

      Et voici la version que donne de ces évènements le manuscrit que nous venons de découvrir en ce mois d’août 2008,lors de notre récente dérive chez les Neknafa. Il est gauchement écrit par le dernier des Anflous, qui vit toujours au milieu des ruines de ses ancêtres à Timsouriîne :  

« Notre histoire se déroula au pays Haha connu pour ses hautes montagnes, ses puits, ses sources intarissables, ses cours d’eau et ses nombreux arbres.Son territoire est sanctifié par le maqâm (mansion) d’El Jazouli ainsi que par d’autres zaouia telle celle de Sidi Saïd Ou Abdenaïm qui se trouve à Aït Daoud.  Dans les temps anciens, un homme de pouvoir gouvernait ce pays. Il s’agit du caïd El Haj Abdellah Ou Bihi Ou Moulid d’Azaghar, qui reçut ses pouvoirs de Sidi Mohamed ben Abderrahman (1859-1873). Il lui a délégué tous les pouvoirs sur les douze tribus Haha, dont celle des Naknafa, connus par leurs Oulémas (docteurs de la lois) et leurs fuqahas (docteurs de la foi).Mais aussi par le courage et la bravoure de leurs guerriers, héros de ces temps, qui n’admettaient ni affront à leur honneur, ni humiliation. 

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Le caïd El Haj Abdellah Ou Bihi avait comme cheikh (auxiliaire, adjoint), un homme sage et expérimenté, le dénommé cheikh Mohamed Anflous, un originaire de la tribu des Aït Oussa au Sahara. »  

Selon l’auteur du manuscrit les Anflous seraient originaire du Sahara et plus précisément de Zag :  

- La plupart des hameaux de Timsouriîne où se trouve Dar Anflous chez les Neknafa sont originaires du Sahara : Aït Oussa, Assa-Zag, Aguelmim. Ils sont venus s’établir en pays Haha au 19ème siècle, du temps de Moulay Abderrahman, de Mohamed Ben Abderrahman et de Hassan 1er .L’ancêtre des Anflous était pasteur nomade  venu jadis avec ses troupeaux de camelins et de caprins à la recherche de pâturages à Timsouriîne.Tous les hameaux que vous voyez ici sont originaires soit du Sous soit du Sahara. Ils s’étaient établis avec leurs troupeaux dans ces arganeraies en période de sécheresse.

  Poursuivons la lecture de notre manuscrit :  

« Si M’barek  et son frère Ahmed Anflous étaient des subordonnés du grand caïd El Haj Abdellah Ou Bihi : M’barek faisait office de  secrétaire particulier et  Ahmed de garde .Par ordre du sultan Mohamed Ben Abderrahman, le caïd gouvernait tout ce pays avec justice et équité. Il a mi fin aux causes du mal et aux fauteurs de troubles.  Un jour, Ahmed Anflous démissionna de sa fonction de garde. Craignant qu’il n’attise la sédition au sein de sa tribu, le caïd lui envoya une « bague d’aman » (gage de vie sauve) par l’entremise de son propre frère. Celui-ci en avertit aussitôt leur mère qui eut peur pour ses fils, mais consentit néomoins à ce qu’ils se rendent à Azaghar auprès du caïd. Les esclaves et la garde noire avertirent ce dernier de l’arrivée du cheikh Ahmed Anflous. Et le caïd de se lever pour l’accueillir, le plaçant à ses côtés, avec tous les égards et l’hospitalité d’usage. Mais une fois mis en confiance, il le désarma illico presto et lui assenât un coup de poignard mortel.

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  La citadelle du caïd el haj Abdellah Ou Bihi chez les Aït Zelten

«  El Haj Abdellah Ou Bihi continua encore pour longtemps à gouverner les tribus Haha jusqu’à en extirper les causes du mal et les fauteurs de troubles de son temps. Il mourut à son tour en l’an 1293 de l’hégire, et son fils Mohamed lui succéda comme caïd des Haha.Il prit à son tour pour secrétaire particulier, M’barek Anflous. Ce dernier, pour se venger de l’assassinat de son frère Ahmed, ne tarda pas à discréditer le nouveau caïd auprès des tribus Haha, en lui conseillant de les mater les unes après les autres, sous prétexte d’insubordination, suscitant l’opprobre de tous, en particulier celui des Neknafa. Il l’affubla en plus du sobriquet d’ Amaâdour (le loufoque en berbère). Ne se doutant pas des manipulations dont il faisait l’objet Amaâdourfinit par céder tous ses pouvoirs à M’barek Anflous proclamé caïd des Haha en l’an 1295 de l’hégire. »

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   Le nom d’Anflous, est donc celui d’une famille des Neknafa qui, après avoir contribué à la chute de la famille Abdellah Ou Bihi des Aït Zelten, conquit à sa place, non sans lutte et grâce à l’appui des Mtougga, la prédominance chez les Haha au temps du sultan Moulay Lhassan. Foucauld dit : 

« Anflous, serviteur d’Ould Bihi usurpa le pouvoir après que ce dernier eût été empoisonné par le sultan. »  

Le manuscrit de Timsouriîne relate la suite des évènements en ces termes :  

« Après avoir destituer Amaâdour, M’barek Anflous se met à soumettre les tribus qui se refusèrent à son pouvoir jusqu’à ce qu’il se heurta chez les Ida Ou Isarne en bord de mer,à la forte résistance d’El Haj Ali L’Qadi, qui aspirait lui aussi à devenir caïd des Haha. Les feux de la discorde s’allumèrent entre les deux prétendants, et leur guerre se poursuivit sans relâche avec son lot de destructions et de malheurs, au point que les tribus se plaignirent au sultan des massacres don’t étaient victimes des musulmans innocents. Ayant appris la destruction de la citadelle d’El Haj Abdellah Ou Bihi à Azaghar, Hassan 1erenvoya son émissaire à M’barek Anflous lui demandant de se rendre à la cour. Mais ce dernier craignant pour sa vie refusa d’obtempérer aux injonctions royales. » 

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     Les ruines de la citadelle du caïd Ould Bihi à Azaghar

Les Mtougga ne laissèrent pas passer l’occasion de prendre leur revanche des luttes antérieures et de deux pillages de la kasbah du caïd des Mtougga à Bouaboud. Ils mirent la division chez les Haha, s’appuyèrent sur Anflous, tombèrent sur Ould Bihi et pillèrent sa maison. Une mehella makhzen se rendit alors sur place pour faire rendre gorge aux Haha et aux Mtougga, auteur du pillage. A la colère du sultan reprochant au Mtouggui d’avoir piller la maison du Makhzen, le caïd Abdel Malek des Mtougga aurait répondu :  

-  Et la mienne, étais-ce celle du forgeron ? « Outinou, tin oumzîl ? »  

Le chef de l’expédition punitive n’était autre que le jeune Moulay Hassan, fils du sultan Sidi Mohamed. Il campa à Bouriki, où un karkour marque l’emplacement de sa mehella, quand il apprit la nouvelle de la mort de son père et reçut la bay’â qui l’élevait au trône chérifien (1873). Il rentra de suite à Marrakech. 

Le manuscrit de Timsouriîne nous dit à ce propos :  

« Lors de son expédition au sud du Maroc et dans le Sous, qui eut lieu en  1299 de l’hégire (1874-75), le sultan est venu inspecter en personne le pays Hahî. Il s’est arrêté au lieudit Bouriki où il édifia un rempart. De là, il s’est rendu au maqâm de Sidi M’hand Ou Sliman El Jazouli, où l’accueillirent le caïd M’barek Anflous et son neveu. Se présenta également devant le sultan leur adversaire El Haj Ali L’Qadi. Tout ce beau monde fut conduit à Marrakech où Hassan 1erdéchargea M’barek Anflous de sa fonction de caïd pour la confier à Addi Ben Ali M’barek. Mais ce dernier s’avéra incapable de mettre fin au désordre et de gouverner les douze tribus Haha. Après leur reddition, M’barek Anflous, son neveux et El Haj Ali L’Qadi furent jeté en prison, et leurs descendants condamnés à verser annuellement un kharaj (redevance annuelle) en compensation des pillages auxquels il s’étaient livrés contre la citadelle d’ Azaghar. » Sibâ’î note ainsi dans son Boustân :les Haha, ayant assiéger leur gouverneur, le pouvoir « doit réparer ce qu’ils ont disloqué, rassembler ce qu’ils ont divisé, recoudre ce qu’ils ont déchiré ». 

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     Ce qui reste des silots de la citadelle d'Azaghae

Dans  tous les cas, l’objectif affiché est de ramener les populations au respect du système, et, si elle persévère dans le refus, de les écraser pour la saine doctrine et la commune édification, nous dit Jacques Berque, analysant ces tournées qu’effectuait Hassan 1er à travers le pays : 

« Se porter dans le Sous extrême pour y rétablir l’infrastructure du pouvoir central, c’est décourager l’insoumission tribale par un système répressif, lequel comporte pédagogiquement dirait-on plusieurs degrés. Le pur et simple passage de la meh’alla, qui exige son « ravitaillement »,mûna, éponge les ressources du groupe récalcitrant. Si ce dernier résiste, s’il a mis à mal le gouverneur makhzénien, comme c’est souvent le cas, il perdra quelques têtes et acquittera une contribution. En cas de récidive, ou d’insolence marquée, on détruira ses campements, on mangera ses troupeaux, on pillera ses silos, on lui fera des prisonniers qui partiront enchaînés vers l’une ou l’autre des geôles de l’Empire. » 

      À la mort de Hassan 1er le pays connaîtra partout éclatement et dispersion : 

« Rébellion au nord avec le rogui Bouhmara, au nord-ouest avec Raïssouli, le « brigand », pénétration française par Oujda et les Beni Snassen d’une part, Casablanca etla Chaouia d’autre part, grossissement des grands caïds, et pour finir invasion du pays par le sud, avec les « Hommes Bleus » de Ma’el-Aynin puis d’El Hiba. Corrélativement, la réserve hiératique de Moulay Hassan aura fait place aux psychologies cruellement anecdotiques de Moulay Abdel Aziz et de Moulay Hafid, juste avant que la monarchie, dés lors assujettie à l’étranger, ne sombre, pour plusieurs décennies, dans l’impotence ». histoire,photographie

       Les troupes du nouveau sultan Moulay Hafid se préparent à marcher sur Casablancales 

Chez Haha, la nouvelle de la mort de Hassan 1er en 1894, plongea à nouveau le pays dans le désordre et la siba d’après la relation du manuscrit de Timsouriîne : « La confiance entre gouvernants et gouvernés en fut profondément ébranlée. Les Neknafa se divisèrent sur le postulant au pouvoir.Chaque fraction choisit son propre chef et veut étendre sa domination sur les autres. Il s’en suivit désordre et siba. Les Neknafa s’opposèrent aux Mtougga, aux Chiadma et aux Ida Guilloul. Le caïd des Mtougga tua d’une balle d’argent le caïd M’barek Anflous qui avait pourtant la réputation d’être immunisé contre l’impact des balles. Lui succède alors  Ahmed Anflous qui doit faire face au caïd Abdel-Malek des Mtougga au nord, au caïd Khobbane à l’Est, et au caïd Guellouli au sud. 

«  Aidés du caïd Guellouli, les Mtougga s’attaquèrent aux Neknafa, au lieu dit tamjjout Chez les Aït Zelten. Parmi les victimes de cette embuscade, Si Mohamed M’barek Anflous qui succomba à ses blessures. Les hommes sont venus de toutes part à Timsouriîne pour présenter leurs condoléances au caïd Ahmed Anflous pour la mort de son frère.  

« A la mort de Hassan 1er, son ministre, le célèbre Ba Hmad avait envoyé Mohamed Anflous comme représentant du Makhzen à Melilla. Puis à la demande des siens, Moulay Abdel Aziz le nomma par Dahir comme caïd sur quatre tribus Haha : Neknafa, Ida Ou Gord, Ida Ou Bouzia, et Aït Aïssi. Ceci  est arrivé en l’an 1318 de l’hégire. Il se rendit chez les Neknafa accompagné d’un détachement armé que lui avait accordé  le jeune sultan. En 1904, il reçut à Timsouriîne le cheikh Ma’el-Aynine et l’accompagna dans ses expéditions guerrière dans le Sous..»  

      El Hiba et son père le Cheikh Ma el-Aïnine fréquentaient Essaouira au tout début du 20èmesiècle et formaient avec le caïd Anflous, le parti de l’indépendance  face àla France. Mon père me disait que la maison à la tourelle conique qui surplombe les remparts du côté de la mer et qu’on remarque nettement depuis le port, appartenait à El Hiba et à son père le Cheikh Ma el-Aïnine . Et je viens de découvrir, grâce au sculpteur Alam que les Ma el-Aïnine disposaient également d’un très beau Riad au quartier des Bouakher. Chaque année, au mois d’août, leurs descendants y séjournent encore aujourd’hui, lors du moussem de Tidrarine qui à lieu à Tafetacht à soixante dix kilomètres d’Essaouira sur la route de Marrakech. 

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   C’est du port de Mogador que Ma el-Aynine s’est embarqué, le 17 novembre 1906 pour Cap Juby, avec une partie de sa suite, un chargement de madriers de thuya destiné à la toiture de sa mosquée de Smara, ainsi que ses bagages entiers, ses meilleurs mulets, chevaux, chameaux etc. Une véritable arch de Noé ! Un paquebot espagnol  a amené les hommes bleus, au Cap Juby, où il les a débarqué. Ils ont regagné par mer Terfaya, puis delà à dos de chameau, la ville de Smara.  

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« Le fils de Ma el-Aynine est resté à Mogador avec 50 hommes, soulignent les renseignements coloniaux de 1906. Il attend le complément d’une somme de 85 000 francs que son père devait recevoir à Marrakech. On assure que le sorcier-marabout veut construire un fort à Smara pour se protéger contre une incursion possible des troupes sahariennes françaises... »

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         En 1906, les renseignements coloniaux rapportent  que « les nègres de la suite de Ma el-Aïnin, ont molesté un certain nombre de boutiquiers marocains avant de quitter Mogador. Le passage du grand marabout saharien a ruiné Mogador, qui s’était astreinte, suivant les instructions formelles du sultan, à dépenser chaque jour 1500 pesetas pour subvenir à l’entretien des « hommes bleus ». Il est de plus en plus admis que les voyages annuels de Ma-el-Aïnine aux provinces du Nord ont un caractère purement commercial, auquel les tendances religieuses ne s’adjoignent que comme accessoire. Le vrai motif de ces déplacements réside dans un rôle de pourvoyeur de negresses à la cour du sultan et chez les grands du Makhzen. En fait Ma el-Aïnine remonte toutes les maisons des gros notables marocains, sans oublier la maison de Moulay Abd el-Aziz. »  

. Les troubles qu’avait connus la région commencèrent en 1904. Le caïd el-Guellouli et Abdelmalek el – Mtougui, s’allièrent contre Ahmed Anflous, mais ils furent battus ; le premier fut obligé de demander la paix pour sauver une centaine de cavaliers de sa tribu cernés dans la maison d’Azaghar, ancienne demeurre du caïd Hadj Abdellah Ou Bihi à Aït Zelten. Le second fut presque bloqué chez lui et les Haha ayant refusé d’assiéger la maison d’un caïd du Sultan de crainte de représailles, la paix fut conclue, paix qui confirmait à Ahmed Anflous la possession des Ida Ou Isarne et des Ida Ou Gord et par conséquent enclavait Mogador dans son territoire

. Mogador à l'aurée du XXème siècle

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  Les Amines du port, Roman Lazarev

Ces faits se passaient en 1906. Le caïd Mohamed Anflous des Neknafa et protégé de Menebhi fut désigner pour remplacer dans le commandement du Sous, le caïd Guellouli tombé en disgrâce, mais il ne jouit pas longtemps de cette faveur, surpris par une mort subite. Son frère Ahmed Anflous et caïd des Neknafa fut chargé de recueillir sa fortune pour la verser, selon la coutume, au trésor chérifien : mais loin d’exécuter ces ordres, il trouva qu’elle serait aussi bien entre ses mains, commença à fortifier sa maison de Timsouriine et fit l’acquisition de quantité de fusils Gras, qui lui furent fournis, dit-on, par un Européen de Mogador et qui le rendaient terrible pour ses voisins.

 Quelques temps après, le caïd Ahmed Anflous, ayant su que les oumanas de Mogador avaient à livrer, par ordre chérifien, au caïd Abdel Malek el-Mtougui des armes et des munitions, vint à Mogador même, en pleine douane et força les oumana à lui remettre lesdits armes et cartouches. Deux mois après, les oumanas reçurent l’ordre de faire une nouvelle livraison à Abdel Malek ; ils devaient cette fois, opérer aussi secrètement que possible. Cette recommandation n’était pas inutile, car Anflous, en ayant eu vent, fit attaquer le convoi aux portes – même de la ville et l’enleva. Ce convoi était de 16 chameaux chargés de cartouches. 

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Fantassins à Bab Doukkala,Roman Lazarev

Pour affirmer sa domination sur les Ida Ou Gord et les Ida Ou Isarn, Ahmed Anflous multiplie lesnzala et fit payer des droits exorbitants : 5 pesetas par chameau de passage. Il en établi une aux portes même de la ville, sur la route de Safi, malgré les protestations du caïd de Mogador, comme le soulignaient les renseignements coloniaux de 1906 :

 « Mogador est complètement dégarnie des ses troupes. Un des deux tabors a été embarqué pour Casablanca, à la suite de troubles fomentés, par un chérif qui cherche à jouer le rôle d’un nouveau prétendant. L’autre Tabor a été renvoyé à Tanger. Dés maintenant, les conséquences de ces différents départs se font sentir. Les nzala  d’Anflous paralysent tout commerce en exigeant des caravanes une série de contributions arbitraires. L’insécurité des routes recommence de plus belle, et on ne peut même pas circuler aux environs de la ville, à ses risques et périls, sans avoir obtenu l’assentiment des gens du caïd. »

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   Ces faits ayant provoqué des plaintes de la part des oumanas, du caïd de Mogador et du caïd el-Guellouli, le Makhzen, sous la pression du caïd Abde el-Malek el-Mtougui, ordonna à tous les caïds de la région : Haha, Mtougga, Chiadma, Oulad Be-Sbaâ, Hmar, de marcher contre AhmedAnflous. Après un premier combat où fut tué son frère, le caïd Ahmed Anflous se retira dans la partie montagneuse de son territoire et là, il fut cerné.

         Le caïd Ahmed Anflous disposait, outre ses Neknafa, de contingents venus des Aït Zelten, Ida Ou Bouzia et Ida Ou Tanane, c’est-à-dire des montagnards, qui penchaient par sentiment pour Ahmed Anflous qui représentait l’indépendance. Durant un mois les caïds réunis le cernaient, sans oser l’attaquer, dans ces montagnes inexpugnables avec les troupes don’t il disposait. AhmedAnflous n’avait pas cessé de harceler ces caïds par de nombreuses attaques de nuit. Finalement la paix a été conclue entre les deux parties dans les conditions suivantes :

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    Campement du caïd Anflous à l'éxtérieur de la ville  

Le caïd Ahmed Anflous ajoute à ses Neknafa les Ida Ou Gord, abandonnant les Ida Ou Isarne à El-Guellouli. Le caïd Gourma blessé grièvement, disparaît de la scène et ses deux fractions, les Ida Ou zemzem et Aït Ouadil sont données à Iguidir, protégé d’Anflous. De plus, Ahmed Anflouss’engage à ne percevoir que 50 pesetas dans les nzala ; il doit également supprimer la nzala qu’il avait créée à la porte de Mogador sur la route de Safi. C’est la Makhzen qui a ordonné lui-même à ses contingents de traiter de la paix afin de pouvoir s’emparer d’Ahmed Anflous, par surprise et sans effusion de sang.

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     Porteur d'eau, Roman Lazarev

Et c’est ce qui allait arriver effectivement grâce à un tueur à gage : le caid Guellouli chargea un de ses esclaves de liquider Ahmed Anflous en se mettant à son service. Durant de nombreux mois l’esclave a fait montre d’une telle abnégation et savoir faire qu’il finit par obtenir la confiance de son nouveau maître. Celui-ci était constamment armé et sur ses gardes et ne vivait parmi les siens qu’au cours de la journée, le soir venu il s’isolait dans un pavillon à part. L’esclave noir avait l’habitude de le masser, pour l’aider à s’endormir. Mais quand l’heure de passer à l’acte est arrivée, à peine le caid s’est-il endormi que l’esclave le poignarda à mort. Il se faufila discrètement dehors et s’enfuit au milieu de l’arganeraie, pour rejoindre ses maîtres et leurs alliés qui ont commandité le meurtre. Après avoir couru toute la nuit, l’aube le surprit à Imgrad. Pour éviter de mauvaises rencontres, à un moment où la forêt commence à grouiller de bûcherons et de bergers, il se cacha dans un cimetière.

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     Le mont Amsiten en pays Haha 

Le lendemain comme le caïd ne se présenta pas comme d’habitude à la prière de l’aube, on accouru vers sa loge. Un filet de sang filtrait du bas de sa porte. En ouvrant celle-ci on le découvrit déjà mort gisant au milieu d’une marre de son propre sang. Ne voyant plus de traces de l’esclave, tout le monde avait compris que la coalition qui s’est liguée contre Ahmed Anflous avait finalement réussi son coup, malgré le retranchement de ce dernier à Timsouriîne et malgré les milles précautions qu’il prenait pour se protéger contre d’éventuel tueur à gage.

    Au levé du jour, celui-ci ayant faim et soif, décida de sortir du cimetière pour demander à boire et à manger à une paysanne qui passait par là :

 - Suis-je toujours au commandement d’Anflous ?

 La paysanne le rassura en lui disant qu’il est désormais hors de portée des Anflous. Mais la question souleva ses soupçons que renforçait son regard hagard de bête traquée, avec son fusil au dos. Elle en avertit aussitôt son mari, qui invita le fugitif à la maison. Tout en faisant semblant de lui préparer à manger on envoya  un éclaireur à Timsouriine pour vérifier ce qui s’était vraiment passé là-bas. Une fois sur les lieux, celui-ci découvre tout un hallali en entendant s’élever au loin  les lamentations et les pleurs.Connaissant la menace qui pesait de partout sur le caïd Ahmed Anflous, il comprit ce qui s’est passé et revint  alerter les siens aux pas de course. Les soupçons confirmés, les habitants du hameau d’Imgrad se mirent à faire  semblant de poser des questions au meurtier sur le fonctionnement de son fusil. Une fois désarmé, ils l’attachèrent  à la queue du cheval par ses mains liées, et le conduisirent  à Timsouriîn, où le fils du disparu est déjà  proclamé caïd à l’âge de 23 ans. Contre l’avis même des Oulémas, il ordonna le châtiment du bûcher pour le tueur à gage de son père :

 - Il doit brûler exactement comme il a brûlé mon cœur. Leur dit-il

     On raconte que le bûcher avait  éclairé plusieurs nuits de suite, tellement le corps du noir était rempli de graisse ! Et c’est finalement ce jeune caïd  qui va devoir mener le parti de l’indépendance à la confrontation avec la France. Mais sans  avoir ni les moyens ni les hommes pour se faire .Le clan des Neknafa étant déjà divisé, se fissurera davantage . Il n’y aura pas de bloc Haha autour d’Anflous, comme il y eut un bloc rifain autour d’Abd el krim.

 Aymé d'Aquin , agent consulaire de l'époque, dénonce dés 1868 "la protection exclusive et injuste" qu'on offrait aux israélites au détriment de l'intérêt des musulmans. Les plus exploités dans ce système étaient les ruraux, comme le soulignait Letourneaux : "Le berbère est un perpetuel emprunteur, l'argent est à la ville." La ville , par le système de crédit abusif et l'échange inégal, "pompait" en quelque sorte les richesses de la campagne; d'où l'hostilité latente des caïds de la région. En particulier celle du caïd Anflous. A la veille du protectorat, Ahmed Anflous aurait en effet investi la ville en exigeant manu militari à ce que tous les juifs réintègrent le Mellah. Ces exactions  n’étaient pas étrangères au soulagement de la communauté juive de Mogador, lors de la prise de la ville par l’armée française.IL faut dire qu’Ahmed Anflousen voulait aux négociants juifs de la ville, don’t les entrepôts regorgeaient de marchandises, quand la compagne environnante souffrait de famine et de spéculations usuraires.

 Sur cette famille d'anciens mogadoriens Mr.Omar Lakhdar nous apporte les précisions suivantes (in : Mogador, mémoire d’une ville, éd. Géographique 2009):  Nicolas Damonté, Vice Consul d’Angleterre et du Portugal, avait construit en 1923 à ghazoua, à une dizaine de kilomètres au sud d’Essaouira, sur la route d’Agadir, une belle villa aux arcades en pierres de taille qui prit le nom de « villa Damonté ». D’origine de Gênes, les Damonté étaient une riche famille de Mogador. Elle serait arrivée en même temps que les Ratto. Le grand père Jean Damonté fut assassiné par un fanatique, dans une ruelle de Mogador, dite derb Cotor. Son fils Nicolas, prit la relève et continua à gérer la fortune de la famille et le négoce de son père.Les Damonté étaient unies par les affaires et les liens de mariage au Gibraltarien Pépé Ratto , ou tajer Bibi,pour les berbères, qui tenait l’hôtellerie dite des « trois palmiers », située sur une colline à 8 kilomètres au Sud de Mogador, sur la piste qu’empreint aient jadis les caravanes allant ou venant du grand Sud. Il est né à Mogador en 1853. Naturalisé Anglais après un voyage en Angleterre au mois de mars 1879. Une lettre du Sultan Hassan 1er en date du 29 mai 1892 envoyé au chargé des biens publics de Mogador et sa région parle de cette hôtellerie des « trois palmiers » , comme étant « la maison du makhzen » et désigne Pépé Ratto sous l’appellation de « cet Anglais » :

« Nous avons reçu ta lettre concernant la maison du Makhzen, sis à Tagouidirt dans la tribu des Ida ou Gord et qui avait été hypothéquée par les familles Machouch à l’Anglais que tu as mentionné, et ce au temps du caïd Anflous. Lorsque ce dernier a appris cette transaction, il récupéra le bien et le garda pour lui, jusqu’à son arrestation. L’Anglais tenta de récupérer le bien mais le caïd Addi Neknafi, s’y opposa. En proposant d’utiliser ce terrain, comme un sanatorium, un accord fut signé à cet effet au consulat de son pays. En remplaçant son père, son fils Lahucine, conserva les choses telles qu’elles étaient jusqu’à son arrestation. Les gens de l’autorité de la tribu étaient venus pour évaluer les biens du caïd déchu et l’un d’eux, Bihi Ben Ali, s’empara de l’acte concernant le terrain susmentionné et le céda à l’Anglais qui ne perdit pas un instant pour y construire, de jour comme de nuit, une maison qui acquis une grande renommée. Nous avons donné nos directives à notre gouverneur pour faire une enquête et remettre les choses telles qu’elles étaient ». 

La veille du protectorat

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On peut lire sur ce cliché: "Fête du Mouloud, le caïd en 1912 à Mogador 

      A la veille du protectorat, Ahmed Anflous aurait en effet investi la ville en exigeant manu militari à ce que tous les juifs réintègrent le Mellah. Ces exactions  n’étaient pas étrangères au soulagement de la communauté juive de Mogador, lors de la prise de la ville par l’armée française.IL faut dire qu’Ahmed Anflous en voulait aux négociants juifs de la ville, don’t les entrepôts regorgeaient de marchandises, quand la compagne environnante souffrait de famine et de spéculations usuraires. 

 Mon père me disait que les juifs du Maroc n’ont jamais accepté au fond leur statut de minorité dominée politiquement par la majorité musulmane : cela explique pourquoi en 1912, lorsque les Français ont débarqué à Essaouira avec le navire Du Chayla, et que les soldats se sont rendu au nord de la ville, où ils ont fermé le fuseau à Bab – Doukkala, l’un des juifs qui sortaient du mellah pour observer la prise de la ville demanda surpris à un congénère : 

- Que se passe-t-il ? 

Et l’autre de lui répondre : 

-  Ce que le bon Dieu fasse durer pour nous ! 

Il émettait ainsi le vœu que la domination française se perpétue au Maroc. D’ailleurs, bien avant l’arrivée des Français, de pauvres juifs du mellah étaient  protégés français tandis que de riches négociants dela Kasbahétaient  protégés anglais. Ils jouaient de leur statut d’intermédiaires entre le Makhzen et les puissances étrangères.

A la fin de l’année 1912, une petite colonne française, sous les ordres du commandant Massoutier, avait été assaillie, à une journée de marche de Mogador, par les contingents du caïd  Anflous, l’obligeant à s’enfermer dans le Dar el Cadi en attendant l’arrivée d’un secours. Quelques jours plus tard le général Brulard, vint délivrer les assiégés. L’évènement avait fait grand bruit dans toute la région.Voici la version qu’en donne le manuscrit de Timsouriine : 

« C’est le caïd Mohamed Anflous qui fut le premier à attiser les hostilités contre le colonialisme, en s’attaquant à une colonne française l’obligeant à se réfugier à la maison d’El Haj Ali El Qadi qui se trouve dans la tribu des Ida ou Isarn. Anflous et ses hommes encerclèrent les militaires français durant quarante jours les obligeant à se désaltérer aux urines de leurs propres chevaux.Les français ont voulu négocier mais Anflous refusa. Il demanda à sa tribu de choisir entre la paix ou la guerre. Celle-ci opta pour la guerre. Après mûre réflexion Anflous s’est dit : 

- Si je choisi la paix avec les colonisateurs, j’aurai trahi mon pays. 

Et il finit lui aussi par choisir la guerre. Face au colonialisme et pour l’indépendance du pays Anflous avait pris tous les risques pour lui-même, sa famille et ses biens. 

La terre brûlée 

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 Il y eut un premier accrochage avec le général Brulard qui venait d’Essaouira, au lieudit Boutazartdans la tribu des Ida Ou Gord. C’est là que le caid Anflous et ses hommes ouvrirent le feu. La violence de la confrontation obligea le général français à ordonner le repli momentané sur Essaouira, en attendant l’assaut final. 

     Pour diviser le clan Anflous, le général français décide de recourir à la corruption en distribuant abondamment d’argent aux différentes fractions. Ainsi nombreuses furent les fractions Neknafa qui choisirent la désertion et l’argent à la confrontation et au sacrifice. De sorte, qu’avant même que ne commence la guerre, le caïd Mohamed Anflous s’est trouvé complètement isolé avec son dernier carré d’irréductibles, quelques fidèles et proches de sa propre famille et amis. » 

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- Seulement 150 à 200 cavaliers étaient restés fidèles à Anflous, les autres ont été conrompu par M’barek N’Id Addi et ont déserté avant même que n’éclate la bataille en 1912. Raconte le dernier des Anflous qui vit toujours à Timsouriîne. 

Le général Brulard quitte Mogador avec une colonne de 5000 hommes et prend pour objectif la destruction de la kasbah d’Anflous, nid d’aigle qui était le centre de la résistance et que les habitants considéraient comme imprenable. IL s’agissait de prendre à rebours les farouches Neknafa à partir du territoire limitrophe  des Meskala qui étaient alors sous domination du caïd Khobbane, un  adversaire d’Anflous. Les troupes françaises, me racontait mon père, étaient guidées par le future caïd M’barek, un cousin d’Anflous, qui s’était réfugié quelques années auparavant chez les Mtougga..Les canons étaient péniblement traînés dans un terrain chaotique viaBouriki jusqu’au sommet de la  colline où se trouve zaouite Ou Hassan qui fait face à la citadelle du caïd rebelle, et d’où on pouvait facilement la viser : « Une fois l’argent distribué, le général français s’avança avec ses troupes vers Neknafa au lieu dit Zaouite Ou Hassan. De là ils commencèrent à bombarder Dar Anflous, durant 36 heures d’affilée : commencés le jeudi les bombardements n’ont pris fin que le samedi. » précise le manuscrit .

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 Arrivée des cerceuils de l'armée coloniale à Mogador

L’armée française a dû traverser le défilée montagneux de Taqandout où elle était prise sous les feux nourris et croisés des guerriers d’Anflous : 

- La situation était si périlleuse, me racontait mon père, qu’une fois parvenu la haut, la main que tendait le général français pour descendre de son cheval, tremblotait de peur.

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         Dépouilles de soldats français arrivant à Mogador sur dos de chameau

La kasbah fut enlevée le 23 janvier 1913. Mohamed Anflous s’enfuit précipitamment pour aller se réfugier chez les Aït Aïssi, lassant à l’ennemi de gros approvisionnements en vivres, en armes, en munitions Mauser et Martini. Un vieillard  qui avait participé au baroud d’honneur d’Anflous raconte : 

- Le samedi, dernier jour de la bataille, j’avais encore 12 000 balles stockées au fond de la grotte d’Imin Taqandout. Je m’en suis servi moi et les derniers soldats d’Anflous, de sorte qu’en arrivant à Tagoulla Ou Argan, je n’avais plus une seule balle... 

     Et voici maintenant l’épilogue de la bataille selon le manuscrit de Timsouriîne : 

« Voyant que la situation empirait, que ses troupes diminuaient, le caïd Anflous qui avait obstrué le défilé de Taqandout, ordonna le repli sur les hauteurs de Timsouriîne où se trouve sa maison.Il s’enfuit alors vers la tribu des Aït Aïssi avec sa famille et ses derniers fidèles. Les français avec les traîtres à la nation qui les accompagnaient remontèrent vers la maison d’Anflous et la transformèrent en champ de ruines où on n’entend plus que le sinistre ululement   des hiboux et des corbeaux. Ils rasèrent les oliviers, brûlèrent les magasins, et portèrent même atteinte au maqâm de Sidi Mohamed Ben Sliman El Jazouli.Ceci était arrivé en l’an 1330 de l’hégire correspondant à l’année 1913. » 

  Le bien nommé général brulard pratiqua alors la terre brûlée ; rasant et brûlant, des centaines d’oliviers qui entouraient la demeure caïdale.Depuis lors la résidence de ce dernier n’est plus habitée  que par les pigeons, les chouettes et les chacals, attestant que le temps du caïdalisme appartenait désormais aux oubliettes de l’histoire.Cependant qu’au sud de Mogador, le caïd el Haj Lahcen, successeur de Guellouli avait levé une Harka et s’était dirigé sur Agadir. IL s’empare d’une partie de la ville et, devant un retour offensif des gens d’El Hiba, doit se replier à 12 kilomètresau Nord, sur la côte. Mais le croiseur français Du Chayla, envoyé de Mogador, vient le ravitailler en cartouches et accompagne sa marche le long de la côte : le 31 mai 1913 el Hadj Lahcen enlevait la citadelle d’Agadir. Ben Dahan, pacha de Tiznit, et Haïda Ou Mouiz, pacha de Taroudant, continuaient à mener contre les derniers dissidents d’El Hiba. Les différentes factions se neutralisant, les français se contentaient d’aider les uns contre les autres.La soumission du caïdAnflous, dés le début de l’année1913, a porté un rude coup à ce qu’El Hiba pouvait conserver de prestige et de force. A  Essaouira, on confisqua les belles demeures d’ Anflous : l’actuelle « Dar Souiri », transformée en « Cercle » (administration des affaires indigènes), et leur belle demeure de derb Ahl Agadir donnant sur les jardins de l’hôtel des îles,  transformée en résidence du contrôleur civil du protectorat. 

        Les caïds de la région avaient tous une maison à Essaouira : celles du caïd M’barek, du caïd Khoubban et du Caïd Tigzirine, se trouvaient au clan Est des Chébanates, du côté de la terre. Alors que les seigneurs de guerre et du désert, avaient leurs demeures et leurs entrepôts commerciaux au clan Ouest des Béni Antar, du côté de la mer.Expression d’une société segmentaire, cette opposition entre clan Est des Chebanates et clan Ouest des Béni Antar, se manifestait symboliquement chaque année lors du rituel de l’Achoura par une compétition chantée entre les deux clans de la ville.  

 

 

Un subtile mélange

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 « Il est des villes secrètes auxquelles conviennent les banales arrivées, ménagères de lentes découvertes. D’autres réclament la soudaine révélation : Florence des collines de Fiesole ou des jardins de Boboli. Tanger du détroit. Ainsi de Mogador. En manquer le premier contact, c’est s’interdire, sans doute à jamais, d’en déceler certaines harmoniques. Aussi faut-il la saisir aux matins de printemps, lorsque, des bois de mimosas plaqués au sol par le vent et qui étendent à hauteur d’yeux leur masse jaune, une déchirure la révèle brusquement à la vue. Elle apparaît d’un coup, blanche au bord de l’eau, mirage suspendu entre ciel et grève. Midi l’écrase d’une lumière sans ombre et ses murs blanchoient dans un ciel pâli, dévoré par l’erg éblouissant. Comme les matins roses , le crépuscule lui sied. Et sans doute faudrait – il ainsi, aux saisons et aux heures, venir à la rencontre de la ville, se laisser imprégner de ses images opposées, avant que d’aller, franchissant ses murailles, chercher au long de ses rues ses visages plus secrets. Car Mogador – née de l’alliance la plus rare, celle des génies contraires unis aux lieux où l’histoire se ait légende- s’est gonflée de suc humain plus riche. Berbères et Juifs, Arabes et Européens. L e Maroc a conflué ici en subtils mélanges. » 

 Ce beau texte m'avait été remi par Jean Louis Miège  lorsque je rédigeais à la fin des années 1980 ce qui deviendra mon beau livre "le Temps d’une ville," .Jean Louis Miège  avait reçu en 1952 un prix pour cet article sur Mogadorhistoire,photographie

Les jardins de Mogador

Sous le protectorat(1912-1956), Mogador était une ville-jardin : les plantations allaient tout le long de l'axe principal depuis le port jusqu'à Bab Doukkala! Ces jardins et plantations seront pour l'essentiel rasés à l'indépendance!...

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L'axe principal qui relie le port au Sud à Bab Doukkala au Nordhistoire,photographie

Les jardins étaient fort bien entretenus et celui -ci comprenait même un aquarium!histoire,photographie

Le même jardin entouré maintenant de marchands de grillades de poisson, et de parc automobiles : plus d'aquarium ni du joli édifice du syndicat d'initiative en pierre de taille rasé ...

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Jardins du Mechouar et mosquée Ben Youssef

Deux axes traversent la ville et permettent ainsi de déplacer rapidement des forces militaires. Ces axes ont trois autres fonctions. l'une politique, la seconde économique et la troisième hygiènique /

économique : à l'endroit où se croisent les deux axes majeurs, les souks se greffent de part et d'autre.

politique : sur l'axe politique se trouve le méchouar et la mosquée; le pouvoir étant à la fois politique et religieux.

hygiènique : La direction de l'axe est celle du vent dominant. Les vents soufflent durant la période d'été et peuvent ainsi pénétrer dans la ville pour la néttoyer et la rafraîchir. Depuis la fixation des dunes par les mimosas , genêts et tamaris, le climat s'est rafraîchi et l'action bienfaisante du vent s'est minimisée. Cependant aux XVIII è et XIX ème siècles , il avait limité les dégâts des épidémies qui sévissaient alors.

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Des images qui accusent : Le méchouar contenait de très beaux jardins rasés depuis...

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S'il y a un mérite à reconnaître à la gestion urbaine du temps du protectorat, c'est bien son grand intérêt pour les espaces verts : toute une armada de jardiniers proffessionnels s'affairaient jour et nuit et sept jours sur sept à l'entretien des espaces verts. Le derniers des jardiniers professionnels est Monssieur JOUAY, qu'enfants nous voyons sur sa byciclette courir du jardin ombragée de Bab Marrakech - aujourd'hui disparu - aux jardins du Méchouar et de la kasbah qui contenait un aquarium. Après l'indépendance tous les jardins de la ville ont péréclité d'une manière irrémédiable et n'ont plus retrouvé leur éclat d'antan, faute de soins, d'entretiens et surtout de goût pour l'esthétique: les équipes d'illétrés qui se sont succéder au conseil municipale ont favorisé l'anarchie urbain, le mauvais goût patent et l'incompétence criarde enfonçant la ville dans la ruraliusation et la laideur, détruisant le patrimoine bâti par les grands maâlem comme en témoigne la situation lamentables des marchés du centre ville actuelles qui n'ont plus rien à voir avec ce qu'ils étaient  jadis tous plantés d'arbres: ce qui traduit une baisse de niveau catastrophique de la gestion urbaine d'après l'indépendance....

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Mogador - Jardin du Mechouar

Depuis le départ des Français, jamais plus aucun jardin public n'a retrouvé une telle variété, une telle richesse et une telle densité de plantations: quand je me promenais en ville avec Georges Lapassade celui-ci me disait souvent: "Nous autres Français nous avons planté de beaux jardins et vous autres marocains, vous n'êtes même pas foutu de les arroser!"

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Lyautey accordait le plus grand intérêt aux jardins publics: c'est lui qui avait imprté d'Amérique Latine les fameux arrocarias en les plantant dans toutes les villes côtières du Maroc. Malheureusement à chaque fois qu'un arbre de cette époque meurt on ne le remplace jamais par un autre et quand ces arbres sont malades; personne ne les soigne : on les laisse mourir dans l'abondon comme si les "responsables" municipaux n'avaient aucune conscience de la beauté d'un arbre dans la cité....

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Grâce aux arbres, l'avenue du méchouar était de toute beauté et on avait le coeur brisé à chaque fois qu'on quittait la ville si attahante, si charmante, si romantique: c'est là d'ailleurs qu'on prenait les premiers bus pour partir ailleurs: quelle différence avec la hideuse et lugubre gare routière actuelle qui fait plutôt penser à un dépotoire humain de sorte qu'on se sépare maintenant de la ville sans le moindre regret...C'est que depuis l'indépendance, le système politique s'est ingénié à sélectionner la médiocrité la plus crasseuse au détriments des esthètes et des véritables compétences du pays: résultat un urbanisme catastrophiquement aveugle à tous les niveaux.histoire,photographie

Le temps est passé et la ville s'est enlaidie  : c'est triste de constater combien ces mêmes artères sont moins beaux à voire...L'esthétique urbaine est fondamentalement une affaire de démocratie locale et malheureusement ce n'est pas pour demain...

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Ce n'était pas beau celà?! Malheureusement, depuis l'indépendance du Maroc, en matière de gestion urbaine, la "chaâwada"(le charlatanisme) l'a emporté sur les vrais compétences: il y avait pourtant de grand maâleme artisans à Essaouira qui souffraient en silence parce qu'on les a jamais associé aux affaires de leur cité. Pourtant Dieu sait qu'ils étaient un milliard de fois plus cultivés et plus civilisés que les soi-disant interlocuteurs des autorités de "tutelles" comme ils disent...Au Maroc l'urbanisme a souffert de l'arrivée aux affaires d'élus sans projet, sans vision, sans la moindre once de connaissances esthétique: résultat, des villes comme Csablanca avec son architecture Art Déco ou Essaouira avec ses beaux jardins se sont clochardisés depuis, offrant le visage dégligué de bourgades rurales dont on ne peut plus dissimuler la laideur et la saleté à coup de propagande : Lyautey associait les meilleurs savants pour  mieux connaitre la civilisation marocaine en la respectant et en tirant le meilleurs d'elle-même et non comme maintenant en offrant les meilleurs poste de responsabilité à une horde de pillards hilaliens... 

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Le souk et la mosquée Sidi Hmad ou Mohamadhistoire,photographie

Souk Jdid était tout planté d'arbres !histoire,photographie

On pouvait s'abriter du soleil au souk Jdid-photo de 1924

 Quelle qualité de vie! Quelle clareté urbaine! Rien avoir avec la catastrophe urbaine sans tête ni queue qui s'est développée à partir des années années 1960, dans ces quartiers de la périphérie qui ont supplantés les anciens jardins potagers, ni avec cet habitat produit à "l'industriel" dans ce qui était le village de Ghazoua....

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Maintenant, non seulement aucun arbre ne pousse plus à souk Jdid, mais on a défiguré ses arcades en les affublant de tuiles vertes unifornisantes et surtout en  détruisant l'harmonie et la symétrie des quatre places qui faisaient le charme du centre ville(le marché au poissons, le marché de la laine d'un côté, le marché aux grains et le marché de la criée de l'autre): au début des années 1980, le buldozer est entrée en action pour mélanger laine et poissons avec une architecture en béton d'une laideur indescriptible et dire qu'on ne pouvait même pas lever le petit doigt pour dénoncer une atteinte évidante au patrimoine urbain : les destructeurs prenaient le silence pour de l'aprobation à leur forfait et à leur ignorance.On a été non seulement réduits au silence, mais ce qui est plus grave on s'est retiré de toute vie concernant la cité: les plus brillants d'entre nous se fondaient dans la masse silencieuse et anonyme : quel progrés que l'indépendance du Maroc...Les gestionnaires de la chose public n'ont de compte à rendre à personne...

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Même "khoddara"(le marché aux légumes) était ombragé d'arbres! Au premier plan les pilliers en pierre de taille qui abritaient la rangée des bouchers d'un côté et celle des marchands d'abats de l'autre: on les a détruit au début des années 1980 pour les remplacer par de lugubres arcades en béton armé surmontées de tuiles vertes uniformisantes, qui gomment et les spécificités locales en matière d'architecture et son ésthétique et  cachent surtout les arrivages des quatre saisons! A l'origine le marché était ordonné par profession: les fleuristes avec les fleuristes, les bouchers avec les bouchers et les maraichers avec les maraichers: maintenant c'est du n'importe quoi: un marchand de pacotille vient élire domicile au milieu des bouchers et une téléboutique ouvre au milieu des marchands de volailles!. C'est tout simplement révoltant à force de ridicule et de mauvais goût! Non seulement les jardins allaient jusqu'à Bab Doukkala, mais donnaient en plus sur d'autres jardins : les fameux jardins potagers rasés à l'indépendance!

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  Khobbaza : le souk au pain 

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Couope transversale de l'artère principale

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En quittant le méchouar; les trois portes qui donnent accès àla médina et à ses marchés

 

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Les caravanes de Tombouctou arrivaient jusqu'au coeur de la médina

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"Haddada"(le quartier des forgerons) en 1912

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Il est claire que les jardins datent du Protectorat et ont disparus avec lui.

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En 1910, on avait commencé les travaux du tramway qui devait relier à travers l'axe central de la médina, le port à l'embryon de la zone industriel au nord de la ville avec la tannerie Carel

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Travaux du tramway à Souk Jdid en 1910

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Arbres plantés en 1913, rasés en 1956 

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Traversée de l'axe principal de la médina en images: le méchouar, haddada, souk Jdid et khoddara; Sous le Protectorat, les arbres étaient plantés tout le long de l'axe principal de la médina.Ils ont tous été rasé à l'indépendance et malheureusement jusqu'à aujourd'hui encore, on continue de raser cette horloge biologique, ce témoins de l'écoulement des saisons que sont les plantes et les arbres..Le temps est passé et du coeur de la ville les arbres ont disparuhistoire,photographie

 

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Les marchéshistoire,photographie

Au croisement des deux principeaux axes de la Médinahistoire,photographie

De part et d'autre de l'axe principal au niveau de souk Jdid, quatre petites places parfaitement symétrique: le marché au grain(la Rahba) et le marché de la criée(la Joutia) d'un côté et le marché de la laine (souk laghzel) et le marché au poisson de l'autre. Le marché au poisson se subdivisait en marchands de poissons et en marchands de fruits de mer(moules et oursins en particulier).Tout autour, il y avait les marchands de poteries et les écrivains publics pour la rédaction des actes notariés, les actes de mariage et de divorce.

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De part et d'autre de l'axe vertical, les deux axes horizontaux débouchant à l'Est sur Bab Marrakech et à l'Ouest sur Bab Labhar donnant accès à la mer

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 Non loin des arcades de Souk Jdid, à l’entrée de la Joutia (le marché à la criée) vivait le tailleur traditionnel dénommé Abdellah Majjout (le chauve) célèbre dans tout le pays par son humour : il serait né à Essaouira à la fin du XIXesiècle, et mort assez vieux au milieu des années soixante. Il élevait deux rossignols déplumés qu’il chérissait tant et auxquels il ouvrait la cage pour qu’ils puissent bénéficier du soleil : les oisillons sortaient et rentraient à leur guise. Et voilà qu’un chat déroba l’un d’eux. Furieux Abdellah le chauve attira par des morceaux de viande le félin fautif et l’assomma d’un violent coup de bâton sur la tête. On lui dit alors selon la croyance qui accorde aux chats sept vies :

- Vous venez de tuer sept âmes !

Ce à quoi il répondit :

- Je n’ai tué qu’une seule âme : dites lui alors de vivre grâce aux six autres âmes que vous lui accordez!

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Souk Laghzel : le marché de la laine 

Une autre fois un client se présente à lui avec un magnifique tissu pour lui demander de confectionner une djellaba à nulle autre pareille. Il confectionna ladite djellaba avec un manche trop court et un manche trop long. Le client alla se plaindre au pacha borgne, et quand celui-ci le convoqua, Abdellah le chauve se justifia en ces termes :

- J’ai confectionné cette djellaba de la sorte parce que le vœu de ce client était d’avoir une djellaba qui n’a jamais existé…

 L’un des apprentis d’Abdellah le chauve, dénommé « Kih », qui a fini sa vie ses dernières années à l’alimentation des goélands — dès qu’il paraît à l’horizon, une nuée d’« Aylal » comme on les appelle en berbère (c’est-à-dire ceux qui volent de leurs ailes) vient à sa rencontre — était un amateur de beaux garçons, notoire dans les années soixante. C’est à cause de lui que je tiens à raconter cette blague salace et significative, qu’on rapporte à propos d’Abdellah le chauve et que j’ai omis de rapporter par autocensure :

 « Une fois, vers le coup de dix heures du matin un blédard est venu lui demander dans sa boutique de la Joutia :

 - Combien coûte cette chemise ?

 - 400, lui répond Abdellah le chauve.

 - Et ce pantalon ?

 - 1 000 réaux.

 Le blédard fit le tour de la Joutia et revint à la charge :

 - Combien coûte ce pantalon ?

 - 400, répond Abdellah le chauve.

 - Et la chemise ?

 - 1 000 réaux

 Le campagnard lui dit alors :

 - Comment se fait-il qu’entre deux tours, vous avez fait monter la chemise et baisser le pantalon ?

 - C’est pour t’enculer ! Lui rétorqua Abdellah le chauve.

 Blessé dans sa virilité, le blédard alla se plaindre au pacha borgne, qui gouvernait la municipalité de Mogador à l’aube des années 1950 et à la veille de l’indépendance. Le coursier du pacha fit venir Abdellah au Pachalik sis à Derb- Laâlouj, dans l’actuel Musée d’Essaouira.

  -   Je sais pourquoi vous m’avez convoqué, dit Abdellah le chauve au Pacha  borgne : s’il mérite d’être enculé, enculez-le vous-même ! 

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  La Joutia (le marché de la criée): l'une des quatre places qui ornent de part et d'autre Souk Jdid

Abdellah le chauve qui vivait en célibataire dans sa boutique de la Joutia est venu un jour demander au pacha borgne le droit de s’abriter dans l’ancien logis du canonnier au-dessus de Bab – Doukkala. Une requête auquel le pacha borgne répondit favorablement. Mais voilà qu’à l’approche du Ramadan, une délégation de notables se présenta au pachalik, réclamant l’expulsion d’Abdellah le chauve de l’ancien logis de canonnier, sous prétexte qu’il y reçoit des personnes à la moralité douteuse, et qu’à l’approche du Ramadan on doit préparer le canon qui annonce la rupture du jeûne.Abdellah le chauve qui voyait venir le complot et les comploteurs, s’empressa de se photographier sur les lieux : il avait la taille trapue, les jambes arquées, et les bras ballants et démesurés comme ceux d’un gorille. Impression renforcée par son teint foncé et ses petits yeux  pétillant de malice.En voyant venir à lui, le Chaouch démesurément grand du pacha  borgne précédé de son propre apprenti, à la fois chétif et de petite taille, Abdellah le chauve s’exclama :

 -  Voici venir le chameau guidé par une allumette ! (Ouqida)

 C’est de là que vient le surnom d’« allumette » qu’on donnera à son apprenti, sa vie durant.

 Quand le pacha  fit part à Abdellah  des recommandations des notables  le concernant, il retira sa propre photo qu’il avait en poche et la remit au pacha en lui disant :

  -  Je sais que c’est mon célibat qui fait problème, mais si jamais vous trouvez une femme qui accepterait de se marier avec un tel individu, faites-moi signe !histoire,photographie

  Rahba : marché aux grain

Il était convaincu que ses disgrâces physiques lui interdisaient le mariage. En fait la plupart des hommes de sa génération, non seulement n’avaient pas accès à la maison close deJraïfiya, en raison de leur statut social et de leur pauvreté, mais avaient peu de chance de séduire une beauté locale en raison de la règle d’exogamie qui avait cours dans la ville. Les habitants  se considéraient comme une même famille, si bien que les mariages intra-muros étaient considérés comme de l’endogamie : à Mogador, le mari idéal doit nécessairement venir de loin. Le mariage avec le voisin immédiat fait si peu rêver les jeunes filles, comme j’en ai fait moi-même l’expérience au début des années quatre-vingts. Je venais de terminer mes études en France, et j’enseignais la littérature au lycée de la ville. Un médecin interne de l’hôpital me pria alors de rédiger sa thèse sur les maladies vénériennes de la région. Un samedi après – midi je me rendis chez ce médecin interne pour lui rendre un  chapitre. Une fois à l’internat, je dus traverser un immense couloir jonché de bouteilles de bières vides, où les internes qui se sentent exilés trompaient leur ennui. Il y avait là quatre ou cinq médecins, et surtout quatre jeunes filles dans la fleur de l’âge, avec des corps dorés de nymphe. L’une d’entre elles entraîna dans la cuisine le médecin qui m’accompagnait. Au bout d’un moment il vint vers moi et m’entraîna dehors en m’expliquant que la jeune fille m’ayant  reconnu comme enfant du pays lui avait dit :

 - Si jamais tu ramènes encore une fois parmi nous un type d’ici, c’est la dernière fois que tu nous verras parmi vous !

 Tous les médecins étaient en effet des étrangers : or pour préserver leur réputation du qu’en-dira-t-on, l’amant doit être nécessairement un étranger ! Encore aujourd’hui, les plus belles filles de la ville partent maintenant à l’étranger avec le prince qu’elles ont choisi et qui est venu de loin. Comme pour les oranges ; les plus beaux fruits sont destinés à l’exportation !

 « Le Marrakchi qui na pas damant nest pas de Marrakech, et le Souiri qui na pas de maîtresse nest pas dEssaouira », me disait récemment un ami. La formule me rappelle le début d’Anna Karenine, mais elle n’est pas juste. Le point commun entre les deux médinas traditionnelles était le phénomène de « Liwate » : les artisans efféminaient les beaux garçons, selon la tradition du poète Abou Nuwâs, parce que la femme était recluse et voilée, et ne pouvait donc être accessible que dans le cadre légal du mariage. Conséquence ceux qui ne pouvaient pas se marier n’avaient de choix qu’entre la transe rituelle et le transfert sur les beaux « ghoulam », pour décharger leur bioénergie. C’était une société de mystification absolue refusant de nommer l’innommable, en dehors de cadre strictement codifié par la tradition. Une société de souffrance silencieuse instituée.histoire,photographie

Rahba : marché au grain

 Un Souiri invita un jour à Adellah le chauve à Casablanca et lui confia les clés de son appartement situé au quatrième étage d’un immeuble. Alors qu’il était seul dans l’appartement tout d’un coup la sonnette retentit. De la fenêtre il vit quelqu’un qui lui fit signe de descendre. Une fois en bas, le personnage s’avèra être un mendiant demandant l’aumône au nom de Dieu. Pour toute réponse Abdellah le chauve l’invita à monter : une fois là-haut il lui dit en lui claquant la porte au nez : « Que Dieu facilite les choses ! » (la formule rituelle qu’on adresse aux mendiants quand on n’a rien à leur offrir). Mais comme le disait Bergson le rire est difficilement traduisible.

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Gravée sur pierre de taille, « Baraka de Mohamed », qui appelle la bénédiction du Prophète sur la cité, qu’on trouve sur les donjons de la Scala du port et de la mer, que les artisans utilisèrent comme devise d’Essaouira en l’ incrustant sur de petites plaques de thuya. histoire,photographie

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Femmes en haïk à souk laghzel, Roman Lazarev

Le voile blanc dénommé haïk était alors l’emblème vestimentaire des femmes de la ville, mais aussi des hommes. Le haïk que portaient ces derniers était  muni d’un turban, comme l’atteste cette vieille comptine, que chantaient les jeunes filles et qui fait également allusion au commerce transsaharien, d’où venaient l’or et les pierres précieuses 

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  Haïki, n’a pas de turban 

Haïki, est allé au Soudan 

Haïki en a rapporté des pierres précieuses 

Haïki, je lui en ai demandé une 

Haïki, me l’a offerte.

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Femmes voilées au marché,Roman Lazarev

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Femmes voilées au marché, Roman Lazarev

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Femmes voilées au marché de la laine, Roman Lazarev

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Poteries à souk Laghzel

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A souk Laghzel, on vendait aussi le bois pour cuisiner et pour se chauffer l'hiver

Mon frère Majid vient de recueillir, auprès de notre tante maternelle – que nous appelons affectueusement  Lalla– le récit de son arrivée ainsi que de celle de ma mère Zahra Yahya à Essaouira, au cours de la grande famine, dite de  l’année hégirienne de 1344, correspondant à l’année 1926, qui vit la fin de la guerre du Rif, et la reddition d’Abd el Krim face à l’offensive franco-espagnole. La-dite famine avait duré sept ans, soit de 1926 à 1933.

  Ma mère était née en 1928, en pleine période de famine, et aurait quitté son pays natal au pays hahî à l’âge de cinq ans pour se rendre en compagnie de sa mère à Essaouira, en 1933. Sa grand-mère, originaire de la tribu des Semlala dans le Sous, était elle-même venue au pays hahî, lors d’une précédente famine qui avait frappé le Maroc à la fin du XIXe siècle. Dans un rapport rédigé à l’été 1878, le consul des Etats-Unis à Tanger  Felix Mathews, decrit de manière saisissante cette famine survenue en 1877 après trois années de mauvaises récoltes :

 « Des centaines de femmes, d’enfants et d’hommes affamés se deversent à Mogador et à Safi. Bon nombre de campagnards meurent en chemin. Des squelettes vivants, des formes émaciées apparaissent dans les rues. La famine et la maladie, déjà terribles chez les pauvres, s’étendent. Avec l’automne et l’hiver, la detresse des gens va encore empirer.Le gouvernement ne fait absolument rien pour eux...alors que les silots regorgent de céréales. Les juifs sont un peu soulagés par leurs coreligionnaires. »

Il est vraiment paradoxal de voir ce pays agricole à la merci de la disette par suite de la moindre sécheresse, souffrir de la faim devant une mer qui compte parmi les plus riches de l’Atlantique...

 C’est  Lalla, l’aînée des filles de Yahya qui partit la première avec sa mère  rejoindre, au début de la famine de 1926, son oncle maternel qui était policier à Essaouira au début du Protectorat français sur le Maroc. Affaiblies par la famine, elles ont effectué le trajet en vingt-quatre heures  plus exactement de deux heures du matin, pour éviter l’insolation et la soif, à vingt-trois heures,  au lieu d’une demi-journée en temps normal. Pour avancer,  Lallas’accrochait à la queue de l’âne qui transportait sa grand-mère, se nourrissant en cours de route, des racines d’une plante grasse dénommée  Guernina , et croisant de nombreuses caravanes, transportant vers Essaouira du charbon de bois d’arganier, cette coupe est l’une des causes de la diminution de cette espèce d’arbre unique au monde , des amendes et de la gomme de sardanaque.histoire,photographie

 Arrivée d'une caravane à Souk Jdid, le 23 déc.1912

 C’étaient les dernières caravanes qui reliaient Mogador à son arrière-pays et à Tombouctou, avant qu’Agadir au Sud et Casablanca au Nord ne supplantent la ville des Gnaoua en tant que principal port du Maroc. Avec la découverte de la machine à vapeur, l’Europe était désormais directement reliée par voix maritime au Sahara et à la boucle du Niger sans avoir à passer par l’ancien « port de Tombouctou », qu’était Mogador. En cours de route, la jeune fille et sa grand-mère, croisaient aussi, mais plus rarement les « boutefeux » (ces autocars qui fonctionnaient au charbon, et qui transportaient les voyageurs sur leur toit). Une fois la ville en vue, elle devait leur paraître « comme un panier d’œufs au bord d’un lac bleu »  

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 Seven Arch, Mogador, Septembre 1912

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Souk Jdid au début du Protectorat : on venait d'y planter les premiers arbres

On voit clairement que les arcades étaient d'un seul côté.Mon père me disait que les arcades de Souk Jdid ont été édifiée en deux étapes comme en témoignent les gravures en pierre de taille : la partie Ouest d’abord, édifiée en 1858 a servi de modèle pour les arcades de la façade Est, édifiées en 1945 par Abdellah Ben Tahar, alias « Jmal » (le chameau). Soit à 87 ans d’intervalle.Ce qui veut dire qu’une fois le cadre général mis en place, à savoir les quatre portes et les remparts qui structurent l’ensemble autour d’un axe sous forme de croix, l’espace a été progressivement occupé par les nouveaux arrivants : arrivée des « Ahl Agadir », en 1773, construction de la nouvelle Kasbah en 1876, mise en place de Souk Jdid en 1858, etc

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Année 1364 hégire, soit 1945 J.C.par Abdellah Ben Tahar

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Juifs en noir et femmes en blanc à souk Jdidhistoire,photographie

 On pouvait s'abriter du soleil au souk Jdid - photo de 1924histoire,photographiehistoire,photographie

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Ces arbres plantés en 1913 allaient disparaître en 1956

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Souk Jdid allait perdre ses arbres et les bouchers leurs colonnades en pierre de taille
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Parmis les atteintes au patrimoine de la ville, la destruction de ces colonnades des Guezzara au début des années 1980
On voit   les colonnades en pierre de taille de la rangée des bouchers détruites en 1983 pour être remplacé par des arcades en béton armé surmontées de tuiles vertes : ces arcades et ces tuiles vertes ont partout remplacé les auvents en bois peint en bleu qui étaient le cachets propre à Essaouira
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 Les mêmes colonnades des bouchers, vues de près en 1933histoire,photographie
La face Est des mêmes bouchers, démolie en 1983

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Dromadaire au marché devant la zaouia des Darqaoua : sa coupôle qui faisait partie de l'esthétique du centre historique n'est plus visible depuis qu'on l'a dissimulé recemment par un muret.De cette zaouia que je fréquentais enfant avec mon père, il me revient surtout la figure énigmatique du dénommé Faraj, qui vivait principalement des enterrements en tant que fossoyeur de la ville mais aussi en tant que porteur d'eau fraîche pour les gargoulettes des zaouia.On le voyait dandinant au gré de ses prières déclamées à haute voix, allant ainsi d’un parvis sacré, l’autre : longue barbe blanche, énorme chapelet autour du cou, tenant toujours à bout de bras deux sauts en bois remplis d’eau, 

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Même khoddara(le marché aux légumes) était planté d'arbres

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Les nourritureshistoire,photographie

Marchand de sel à Mogador : pas de plat sans sel à moins qu'il ne soit destiné aux djinns!

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  Une pesée de sel saharien valait deux pesées de céréales.

 Le sel chasse les mauvais esprits des champs. Les Regraga crurent d’abord au Paraclet qui leur annonça au bord de la saline de Zima l’avènement du sceau des Prophètes : Mohammed. Et leur sultan Sidi ouasmine leur ordonna de se diriger vers Zima la sainte (saline située au pied de la montagne de fer où eut lieu chaque année le sacrifice des trois taureaux pour inaugurer le périple du printemps).Et au sud d'Essaouira, la saline d'Ida Ou Azza, alimente en sel le haut Atlas et même le Sahara.Les tribus nomades au sud de l'oued Noun troquaient le sel de leurs salines en contrepartie des céréales des tribus sédentaires situées plus au nord. Au marché de Tiznit ou  à celui de Tlat Lakhssas, dans le Sous extrême, une pesée de sel saharien valait deux pesées de céréales. Outre les salines côtières, il y a les Sabkha de l'intérieur telles celles de Teghazza et de Taoudenni dont le contrôle fut l'une des causes de la célèbre expédition saâdienne d'Ahmed El Mansour Dahbi vers l'Afrique. De là ce sel est transporté à Tombouctou. Ce troc de l'or contre du sel est à l'origine même du commerce transsaharien.

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Marchand d'orge à Mogador

Du fait que mon père a des racines en pays chiadma arabophones au nord d'Essaouira et que ma mère est originaire du pays haha berbèrophone au sud de la ville, nous recevions souvent la visite de cette parentèle rurale surtout en période des moissons et au temps des raisins et des figues comme me le raconta un jour Mohamed, un neuveu de mon père:

- Du temps de Mohamed V, fin des années cinquante, début des années soixante  ton frère aîné Abdelhamid avait à peine quatorze ans- je suis arrivé dans votre ancienne maison, avec un sac de blé, et votre oncle berbère Mohammad est arrivé en même temps, avec sa grosse moustache et son gros turban, avec un autre sac de blé. Une fois les deux sacs de blé à la terrasse, votre mère consulta leur contenu. Le blé ramené par l’oncle berbère était net et propre, par contre le blé que j’ai ramené était mélangé avec de la paille et de la poussière de l’aire à battre. Votre mère me dit alors :

Où devons-nous vanner ce blé ? À la lisière de la forêt ou au bord de la mer ? Ici, en ville, on ne peut le vanner à la maison sans que la poussière parvienne chez les voisins.

Le lendemain de notre arrivée, un aigle est tombé dans le patio de votre maison. Ton cousin Ahmed l’a capturé en jetant une couverture sur lui"

.Le rapace était vraiment impressionnant et tous les enfants du quartier allaient lui chercher de la viande, pour le nourrir.Quelques jours plus tard, mon père avait remis l’aigle à Moulay Kébir, chasseur à ses heures et antiquaire distingué originaire de Fès

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 Marchand de sauterelles à Mogador

Ce simple mot, « Jrada » (sauterelle en arabe), produit en moi, comme « une déflagration du souvenir » . Il me rappelle étrangement cette vieille comptine dont jadis nos grands – mères berçaient en nous l’enfant qui rêve :

« Â Jrada Maalha !

Fiin kounti saarha ? »

O sauterelle bien salée !

Vers quelle prairie t’en es-tu allée ?

   C’était au temps des disettes et des vaches maigres, où des nuées de sauterelles décimaient les champs, et où il ne restait aux hommes affamés qu’à se gaver de grillades de sauterelles salées!

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Poteries, rue du marché avant qu'il ne soit planté d'arbres en 1913

 

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Arrivée de la procession des Hamadcha à Bab Doukkala, Roman LAZAREV

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Bab Doukkala

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Forteresses à Mogador et vieux cimetière marin

 Les tombes qu'on voit au premier plan sont celles du vieux cimetières marin où on vient d'ênterrer l'écrivain marocain Edmond Amran El Maleh à sa demande (il avait réclamé aussi que son épitaphe soit rédigée en Hébreu, en Arabe, en Amazigh et en Français, les quatre idiomes utilisés au niveau national).David Bouhaddana m'écrit  à propos de ce vieux cimetière marin : "c'est l'ancien cimetiere de mogador, qui est maintenant entouré d'un mur et qui est à ce jour bien mieux  entretenu. C'est dans ce cimetiere que repose notre Rabbin Rabbi Haim pinto qui recois chaque annee par avion des centaines d'anciens mogadoriens.........ils viennent de France ,  des Etats Unis et d'Israel.....sous la reponsabilité de Rabbi david pinto "arriere petit fils du saint" pour quelques jours juste avant le debut de l'annee juive "roch hachana" (tête de l'annee ). Ce saint etait mort 3 jours avant la nouvelle annee."

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Les Rabbins de Mogador au tout début du 20 ème siècle

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David Bouhaddana m'apprend maintenant que ce cimetière marin a plus de 900 ans et qu'il était déjà complet après 400 ans.Il y a deux couches de tombes. C'est ce que m'a raconté Lahcen, le gardien mort il y a 15 ans. Cette histoire, il la tient de son grand père, qui la tient de son grand père...C'est une histoire de gardiens de cimetière de père en fils....

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C'est dans ce cimetière que Rabbi Haïm Pinto est enterré sous la coupole

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 L'eau douce

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Photo du pont de Diabet prise par l'artiste Hucein Miloudi en 1990
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Mogador : femmes chleuh à la fontaine

Pour alimenter la ville en eau potable et irriguer les jardins potagers qui l'entouraient,des aqueducs acheminaient l’eau de l’oued ksob depuis le niveau du village de Diabet .Outre les citernes à l'intérieur des maisons, il y avait les fontaines publics et la ville tendait à développer une certaine autonomie, en disposant d’une citerne collective en son enceinte  plus précisément sous l’actuel marché aux poissons.La seguia arrivait de Diabet, traversait les artères de la médina pour ensuite alimenter les citernes à l’intérieur des maisons comme ce fut le cas pour la médina de Fès..

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On voit sur cette image prise à Mellah Qdim(ancien Mellah) un porteur d'eau  avec sur l’épaule un tonneau en bois d’une contenance de 15 à 20 litres d’eau . En contre partie de menus pécules, les porteurs d’eau remplissaient les gargoulettes des ménages :  de cette profession il y en avait d'excentriques personnages aussi bien parmi les juifs que parmi les musulmans; tel ce porteur d’eau de confession juive devenu moqadam à l'indépendance se livrant à des beuveries pour ne rentrer chez lui que tard la nuit, ou encore ce porteur d'eau aveugle qui s'orientait au bruits de la ville autour de lui.Quand l’eau courante est arrivée, on avait obligé les gens à condamner leurs puits, parce que c’était une source de maladies et de microbes.Dans un rapport écrit en 1932, le docteur Bouveret, disait que Mogador est une ville réputée pour l’abondance de son alimentation en eau potable. Mais cette eau est exposée à plusieurs facteurs de pollution qui  représente un danger pour la santé de la population avec les risques d’épidémies qu’elle peut engendrer. .

 

 

La Peste

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Les caravanes passaient à côté de l'aqueduc(séguia) qui alimentait en eau les jardins potagers qui entouraient Mogador: on les appelait "Bin Laârassi"(d'entre les jardins).Je me souviens qu'enfant je m'y suis rendu avec la bande de notre quartier pour chasser "Mouqnin", oiseau des champs aux plumages tachetées  jaune,rouge, maron et noire.Mon père me disait que lorsqu’on a voulu creuser  des aqueducs pour acheminer l’eau de l’oued ksob du niveau du village de Diabet pour irriguer les jardins potagers qui entouraaient la ville, on avait découvert des fosses communes où étaient enterrées collectivement les dépouilles mortelles qui remontent à l'épidémie de peste de1799.

Avec le début du XIXème siècle, les négociants juifs prennent une place prépondérante à cause de la peste comme le relate David Corcos : « l’épidémie de peste de 1799 qui fit tant de ravages au Maroc, frappa durement Mogador, où, d’après Jacksen, 4500 personnes moururent. Par la force des choses, les chrétiens partaient. Le commerce passa alors entre les mains des « Toujar Sultan »...Les juifs jouissaient d’une liberté exceptionnelle pour l’époque et dans le pays. »

Le 29 juin 1799, Broussonet, premier vice-consul français à Mogador, annonce que la peste a fait son apparition à Safi où, le premier jour, on a compté vingt huit décès. Il faut attendre, écrit-il, à ce qu’elle apparaisse incessamment à Mogador. Dans ces conditions, il avise le ministre des Relations extérieures qu’il se propose de quitter le Maroc, où d’ailleurs sa présence n’a plus de raison d’être car les relations commerciales avec l’Europe ont pratiquement cessé. Un petit navire des îles Canaries vient précisemment de mouiller dans le port ; il va en profiter et partir avec sa femme et sa fille, en même temps que le consul d’Espagne, dés que le Sultan lui en aura donné l’autorisation. En conséquence, il charge le marchand La Barraque, que ces affaires commerciales retiennent à Mogador, de tenir le rôle de vice-consulat et lui recommande surtout, si des bâtiments français se présentent en rade, de veiller à ce que personne ne descende à terre. Quelques jours plus tard, le 8 juillet 1799, Broussart s’embarque avec sa famille. Il avait raison de fuir Mogador ; en effet, la peste s’y manifesta dans le courant du mois et fit près de 5000 victimes avant la fin de l’année.  Médecin – Major, le Dr. Renaud écrit au sujet de cette épidémie :  « A Mogador, où s’étaient réfugiées des familles musulmanes errantes fuyant l’épédémie, la peste a fait 5000 victimes. Des familles juives à qui l’entrée fut interdite, moururent de misère dans les sables. Jackson rapporte les ravages du fléau dans le petit village de Diabet, voisin de Mogador qui, pendant plus d’un mois, alors que l’épédémie faisait rage en ville resta indemne, puis perdit dans la durée du mois suivant 100 habitants sur les 133 qu’il contenait, après quoi la maladie continua mais personne ne mourut « ceux qui furent infectés se rétablirent, quelques uns perdant l’usage d’un membre ou d’un œil. ».De nombreux cas semblables furent observés dans les villages dispersés dans toute l’étendue de la province de Haha. Certains qui comptaient 500 habitants n’en n’avaient plus que 7 ou 8. Un cas singulier de reviviscence de l’épedimie est celui d’un corps de troupe qui, au moment où à Mogador la mortalité était tombée à rien, arriva de Taroudant où la peste avait sévi puis diminuée. Au bout de trois jours de séjour à Mogador, ces troupes furent atteintes de la peste, qui, en un mois, en empota les 2/3, c’est à dre 100 hommes, alors que les citadins demeuraient indemnes, et bien que ces troupes n’eussent pas été confinées dans un quartier spécial mais logés pour la plupart chez l’habitant. On remarqua d’ailleurs que lorsque les familles s’étaient retirées à la campagne pour éviter l’infection, et une fois celle-ci terminée, selon toute apparence étaient retournés à la ville, elles furent généralement atteintes par le fléau et moururent. ».En 1799, le vice-consul de France, à Essaouira, Auguste Broussonet était en poste aussi comme médecin.Le docteur Thévenin est arrivé à Mogador en 1862 à l’époque où plusieurs épidémies sévissaient au Maroc : l’épidémie de la peste qui exista surtout à la fin du XVIIIsiècle, l’épidémie de choléra en 1868, l’épidémie de typhus et de variole en 1878 et 1879. Il s’était  investi totalement dans la lutte contre le choléra. Il créa un centre d’isolement, le « lazaret » sur l’île d’Essaouira pour la mise en quarantaine des malades contagieux.

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Le lazaret de la petite île

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Le lazaret de la grande île

 


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 L'arrivée en 1913, du Dr.Charles Bouveret constitue un tournant pour la santé public à Mogador : durant le Protectorat, il allait devenir le patron du fameux hôpital de Derb El Laâlouj où étaient soignés les habitants de la ville et de sa région.

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La consultation quotidienne du Docteur Henri Routhier à l’hôpital de Mogador.L’hôpital civil mixte de Derb Laâlouj, construit à l’emplacement de la maison du Caïd Abdallah ou Bihi et de maisons mitoyennes expropriées pour l’occasion,

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Les docteurs Routhier et Bouveret.Dispensaire de Mogador.

Pour Lyautey le médecin autant que le soldat avait un rôle "pacificateur" :

  « Si l’expansion coloniale n’est ni sans reproche ni sans tares, c’est l’action du médecin qui l’ennoblit et la justifie ». Ce qui revient à dire que la violence de la conquête, cachée sous le terme de « pacification », ne se justifie que si elle est un moyen pour assurer un progrès civilisateur accepté finalement par tous. Sans cet idéal, s’il n’est que simple rapport de forces, le Protectorat n’a aucun sens. Le docteur Gaud, à l’occasion de l’inauguration de l’Institut d’Hygiène du Maroc, rappelle ce que furent les principes de la politique sanitaire du général Lyautey : « Cette population hostile témoignait à l'étranger une méfiance difficile à vaincre. Aussi le premier rôle de nos médecins fut-il un rôle d'attirance, d'apprivoisement.J'ai eu le privilège de vivre cette époque où le médecin de colonne pansait, le lendemain du combat, les ennemis blessés qui, d'abord inquiets et fermés, se laissaient peu à peu vaincre par la confiance. Ce n'est pas sans émotion que je me souviens des longues tournées dans les régions dissidentes la veille, où avec une escorte bien faible, nous parcourions les tribus, donnant des consultations, distribuant des médicaments, vaccinant les enfants. Et au cours des longues soirées, assis au foyer de ces gens qui nous combattaient quelques jours auparavant, c'était notre joie de sentir s'atténuer l'hostilité, se dissiper la méfiance."

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Le docteur Routhier lors d’un repas dans la campagne.

Le docteur Routhier raconte sa participation à la pacification des Idi Ou Tanan :

  « - Docteur, êtes-vous prêt à partir dans deux jours pour Doumelt, vous savez, la kasbah du cheik Said Tigzirin ? Nous y rencontrerons, je crois, quelques-uns des fameux Ida-ou-Tanan qui font mine de vouloir entrer en conversation sérieuse avec nous. Venez, vous m'aiderez à dégeler des gens et à les persuader que nous n'avons pas de très mauvaises intentions à leur égard » J'acceptai avec plaisir l'offre du capitaine V… que me valait mon titre de médecin-chef du groupe sanitaire mobile de la région. C’est en ces termes que commence les récit du docteur Routhier concernant sa participation à ce u’on appelait alors l’entreprise de « pacification » du Protectorat. Chez les Ida Ou Tanan il rencontra le cheikh  Saîd Tigzirin ( pluriel de Tagzirt, l’île . Il s’agit donc du nom « Des îles » - le français connaît ce nom sous la forme « Desiles ») Ce Tigzirin sera connu sous le Protectorat comme caïd à Tamanar( il était marié à une française et disposait d’une résidence à Essaouira, à souk Akka, non loin de celle de caïd M’barek des Neknafa à Derb Ahl Agadir . C’est à la complicité de ce dernier que les français ont obtenu la reddition du caïd Anflous qui était son rival et son propre cousin.. 

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Le capitaine Rousselle au centre, le cheikh Tigzirin (celui qui ne porte pas une simple rezza) et les notables des Ida ou Tanan lors de la deuxième visite du capitaine (cette fois en uniforme). On constate que le groupe des négociateurs comportait 16 personnes(Archives familiales : Nine Routhier). cette photo,est accompagnée de ce commentaire manuscrit d’un parent d’Henri Routhier : « Le groupe des Ida ou Tanan venus pour la 2e fois chez le cheick Tigzirine rencontrer le Capitaine Rousselle en tenue cette fois et Henri pour fixer la date où ils doivent signer leur soumission à Marrakech chez le Général ».

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 Charles Bouveret, son épouse et son fils dans son appartement dela Casbahde Mogador (cette maison située dans l’actuelle rue Ibn Rochd, ex-Charles Bouveret, est devenue l’Hôtel des Remparts).

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Il habitait donc dans cette "European Street" de Mogador ou "derb kotoul"

Le docteur Charles Bouveret décrit en ces termes, les effets du microclimat de Mogador sur la santé : « L’été 1920 a déjà amené à Mogador de nombreuses familles fuyant la chaleur, attirées par la fraîcheur de notre climat. Il est probable que l’influence serait considérable encore si l’industrie hôtelière offrait aux étrangers de passage le confort indispensable à la vie moderne. La réputation du climat de Mogador parmi les Européens vivant au Maroc n’est plus à faire. Tous connaissent la douceur exceptionnelle de température hivernale et la fraîcheur si agréable de ses étés. 

 À Mogador, le thermomètre ne s’élève qu’exceptionnellement de 8 heures du matin à 10 heures du soir au-dessus de plus de 28° et ne descend guère au-dessous de 14. Les observations de M. Beaumier, consul de France durant 14 ans dans cette ville, ainsi que celles de Von Maur, consul d’Allemagne, observateur non moins attentif, font foi à ce sujet.histoire,photographie

  L’hiver est caractérisé par des pluies abondantes, mais de courte durée, tombant sous forme d’averses et durant parfois six à huit jours. Elles se produisent sous l’influence des vents d’O. et S.-O. de la fin novembre au début d’avril. Il est très rare de voir la pluie pendant le reste de l’année.

 Durant l’été, les vents alizés soufflent avec régularité et même parfois avec violence de 9 heures du matin à 7 heures du soir. Les soirées et les nuits sont généralement calmes, mais très fraîches. Le sirocco ne se fait sentir que de façon tout à fait exceptionnelle et durant peu de temps. Nous n’avons eu à le supporter que 4 fois en 8 années, et durant une demi-journée. Les caractéristiques de notre climat sont donc les suivantes :  

 1) Température exceptionnellement douce pendant l’hiver et fraîche durant l’été.  

2) Vents alizés violents pendant la saison d’été.  

3) Pression barométrique maxima à variations comme celles de la chaleur, les unes et les autres états solidaires.  

4) Grande isolation parce que s’ajoutent aux rayons solaires directs, ceux qui sont réfléchis par la surface du sable et par celle de la mer. Une plage de sable magnifique est située à proximité de la ville.  

5) Richesse de l’air en oxygène, surabondance d’ozone, présence dans l’air de substances minérales dues au « sel marin ».  

6) Pureté atmosphérique.  

7) État hygrométrique élevé.histoire,photographie   

De ces caractéristiques climatiques, il nous est possible de déduire leur effet sur l’organisme.  

1° Effet excitant et tonique dû aux vents, à la luminosité intense, à la pureté de l’air, effet se traduisant par une augmentation notable des échanges respiratoires et des oxydations du taux de l’hémoglobine et des globules rouges du sang.  

2° Effet antiseptique, attribuable à l’intensité de la lumière, en particulier aux rayons solaires chimiques, à la richesse de l’air en oxygène, à la surabondance d’ozone.  

3° Effet congestif dû aux vents violents saturés d’émanations salines.  

Indications et contre-indications   

Indications   

 A) Rachitisme  

« Pour le rachitisme, écrit Galot, plus encore peut-être que pour la tuberculose osseuse, le grand guérisseur c’est l’océan ». Dans cette affection, le séjour dans notre plage joint à une bonne alimentation et au repos vaudra mieux que tout autre traitement, le jeune âge étant évidemment considéré comme une condition indispensable au succès.  

B) Lymphatisme  

Les lymphatiques, surtout les enfants éprouveront une amélioration notable après un séjour dans un climat aussi excitant et tonique.  

C) Tuberculose locale et prétuberculose.  

Qu’il s’agisse de tuberculoses osseuses, ganglionnaires, cutanées, de scrofulo, de tuberculose, de prétuberculose, la vie sur notre plage, sera le traitement de choix. 

D) Tous les déprimés  

Les surmenés nerveux, les convalescents de maladies aiguës trouveront ici le stimulant nécessaire au rétablissement de leur santé. Dans ce rapide schéma, nous n’avons nullement songé à faire l’étude complète de cette question qui nécessiterait de longs développements, nous n’avons voulu qu’en esquisser le plan. Nous avons pensé être ainsi utile à notre Direction en lui donnant quelques indications qu’il lui serait possible de diffuser parmi les médecins du Maroc. Ceux-ci sont consultés souvent sur l’opportunité d’un « changement d’air ». Toutes ces familles surtout par ces temps de vie chère, ne pouvant se rendre en France, ils pourront également envisager la possibilité de créer, ici, un Centre de convalescence à l’exclusion des paludéens.   

Contre-indications   

A) Tuberculose pulmonaire 

Les professeurs A. Robin et E. Sergent dont l’autorité fait foi en la matière, recommandent avant tout, dans cette affection qui tend à diminuer les échanges respiratoires et les oxydations organiques déjà exagérées.

 

Le premier effet de séjour sur notre plage étant de les augmenter, il en résulte que les bacillaires pulmonaires doivent être soigneusement écartés.  

B) Les asthmatiques.  

On leur déconseillera le séjour dans notre ville puisqu’ils doivent être mis à l’abri de toute cause de congestion et de refroidissement « choc ».  

C) Les catarrheux. 

Pour les mêmes raisons que précédents. 

D) Les cardiopathies.  

À la rigueur les cardiopathies valvulaires bien compensées ne seraient pas une contre-indication absolue, mais les cardiaques asystoliques ou préasystoliques doivent être écartés de même que toutes les cardiopathies artérielles, en raison des à-coups circulaires, des changements brusques de tension et de l’éréthisme cardiaque qui se produisent.  

E) Les neurasthéniques. 

Le séjour à Mogador aura en général une influence dynamogénique sur le système nerveux en raison de la stimulation même qu’il détermine, il ne saurait être conseillé qu’aux nerveux, affaissés, asthéniques, et formellement contre-indiqué aux neurasthéniques excités, qui s’en trouveraient fort mal. À écarter également toutes les neurasthénies séniles ou présénilités en raison des troubles circulatoires du cerveau auxquelles elles sont souvent associées.  

F) les arthritiques et les rhumatisants.  

En raison de l’humidité et du refroidissement possible.  

G) les paludéens  

Pendant la saison estivale qui aurait à souffrir des variations brusques de la température et de la fraîcheur des soirées et de la nuit ». .histoire,photographie  

 Vue générale 

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Au fond à droite, le Chalet de la Plage entre remparts et vagues

     Il y a des souvenirs qui marquent d’une manière indélébile, comme des fers à cheval ardent sur le pelage d’un chameau, du fait de leur forte charge émotionnelle et parce qu’ils sont liés à des évènements tragiques qui nous rappellent la fragilité de la vie et le tragique de la mort. Au tout début des années 1960, le bruit couru dans toute la ville que Joseph Hoisnard, le corpulent propriétaire du Chalet de la Plage, aurait écrasé sous les roues de sa grosse cylindrée, le crâne même du petit Biza, un copain de classe ! À la sortie des classes de l’Alliance Israélite, en pleine allée des araucarias ! Télescopage des évènements dans la mémoire : sans discontinuer, toute la ville s’est mise à bruire à nouveau de la disparition brutale du même corpulent propriétaire du Chalet de la Plage : il se serait ouvert une veine dans la cuisse en tentant de forcer l’entrée de son restaurant à coups de pieds vers trois heures du matin ! Sa disparition survenait ainsi prématurément à l’âge d’une cinquantaine d’année, alors que Bizat continue toujours d’officier à la pharmacie de la kasbah, avec une balafre qui rapelle toujours cet accident survenu à l’allée des araucarias que traversaient les autocars il y a déjà si longtemps de cela!...

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Le Chalet du temps de "Babbaz"(le gros Hoisnard)

  Dans une ville où la rumeur tenait lieu de journaux, tout le monde s'est ému en apprenant un jour que "Babaz"(le sobriquet qu'on donnait à Hoisnard et qui signifie "obèse"), ayant perdu le contrôle de sa fameuse machine, se serait précipité corps et âme dans le bassin du port: heureusement, qu'il savait nager et qu'il s'en est sorti cette fois ci indemne quoique mouillé jusqu'aux os! On a du faire appel à une vieille grue pour repêcher sa  vieille moto du milieux des flots. ....

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Juste à côté de la porte de la marine, il y avait en effet une grue aujourd’hui disparue qui servait à remettre à flot les barcasses. C’est du haut de cette grue qu’Ali Warsas serait tombé en se brisant irrémédiablement une jambe. Depuis lors, il ne se déplaça plus que sur son âne au point de devenir l’objet d’un fameux couplet du Rzoun le chant disparu de la ville. Le clan des Chebanate, le quartier Est de la ville chantait :

  Qui est votre chef ô les Béni- Antar ?

 Ali Warsas, toujours sur son âne suivi de son chien !

 Ce à quoi le clan Ouest des Béni- Antar répond :

 Et qui est votre chef, ô les Chebanate ?

 Osman à la tête bossue et qui avait en guise de ceinture, une cordelette !

  Ali Warsas qui avait émigré en Angleterre, en était revenu marié avec une Anglaise. À sa mort cette dernière l’avait enterré au cimetière chrétien de Bab Doukkala. Si bien qu’il est le seul musulman enterré parmi les chrétiens ! À l’époque, l’Eglise anglicane était très active à Essaouira, au point que les juifs de la ville avaient organisé une manifestation au quartier des forgerons — manifestation immortalisée par une vieille photo en noir et blanc — pour exiger le départ du chef de l’Eglise anglicane  accusé de vouloir convertir les juifs au protestantisme.

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Du temps de "Babbaz", le Chalet donnait directement sur la plage

Quand au retour d’une partie de foot  – les équipes s’affrontaient par quartiers jusqu’à ne plus distinguer le ballon ni les silhouettes furtives dans la nuit qui tombe sur la plage – nos narines se dilataient en humant l’odeur d’algues et de fruits de mer qui émanait des mets raffinés du Chalet de la Plage. On enviait les privilégiés qui étaient les hôtes du gros bonhomme circulant toujours sur sa grosse cylindrée, comme s’il aurait perdu l’usage de ses jambes!. Le seuil infranchissable de son prestigieux restaurant est ce qui distinguait la communauté européenne de la population musulmane…D’après une note qui lui est consacré, il semble que sa cuisine à la française était internationalement reconnue :

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Le parapet ceinturait la ville en fer à cheval d'un seul tenant depuis le port jusqu'à la séguia de l'oued ksob à la sortie d'Agadirhistoire,photographie

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L'Aconage,établissement douanier qui se transformait parfois en salle de bal-photo de 1910

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Lorsque hôtel Beaux Rivage qui surplombe café de France s'appelait ROUSSILLON

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Hoisnard dit "Babbaz"(le gros)sur sa moto dans les années 1950

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Mogador (Maroc)-place du Chayla- 15/12/20

Sous le protectorat la place centrale de la kasbah portait le nom de "du Chayla", le navire de guerre français qui a bombardé Casablanca en 1907 et qui a pris Essaouira en 1913.Café de France allait devenir le lieu où se déroulaient les bals dansés du réveillon, où se retrouvait la jeunesse européenne et juive occidentalisée pour partager des libations interdites en principe aux musulmans. Ce qui n'empêchait pas ces derniers d'être de fougeux amateurs de "Ma hya"(eau de vie), en particulier celle qu'on appelait "arche de Noé"  émanant du dépot de vin du Mellah. À force de boire de cette "arche de Noé," pour faire face au froid glacial du Gulf stream et des vents alizés, les marins étaient toujours ivres en montant à bord!

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 Magasin Brami : Nouveautés Bonneterie

Non loin de Café de France, se trouvait la bonneterie des Brami : le magasin huppé par excellence où s'habillaient tous les enfants de Mogador, le jour des fêtes! Brami est le père de katya, auteur de "Mogador, parfum d'enfance", et le beau père d'André Azoulay, qui reviendra au début des années 1990 à "Essaouira-Mogador", sa ville natale, en tant que conseiller royal d'abord sous Hassan II et maintenant sous Mohamed VI.

17:01 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : histoire, photographie